Béatrice Pailler

 

Béatrice Pailler

 

(France)

 

 

 

L’histoire est un ruban de Möbius qui n’offre qu’un seul visage celui du passé. D’une salve cadencée, celui-ci foule le présent où l’homme indécis en chemise sombre se laisse mener où l’homme en sursis, au chemin buissonnier, choisit la liberté. Oui, le passé se vit au présent et, d’un siècle à l’autre, l’homme, se piètre écolier, délaissant son devoir de mémoire, ânonne sa leçon.

Au regard de son histoire, l’homme n’apprends pas, ou si peut : Caïn l’emportant sur Abel. Soucieux de sa chair, il ne nourrit pas son âme et l’orgueil qui le domine, exalte ses envies, masque sa peur. Alors, méfiant mais avide, dans l’inquiétude de ce qui se cache derrière le rideau de nuit, de l’inconnu qu’il ne maîtrise pas, de lui-même, il prend sans compter. Et le voici qui inventorie, sectorise, impose son idée de l’ordre, concentre, refoule le fugitif, rassemble le migrant, regroupe, interne, discrimine la différence, dépossède, accapare, ostracise le pauvre, désigne le fautif, tyrannise son peuple. Dans les camps qu’il dresse, il y a une place pour chacun et chacun y trouve sa place. Lui-même, conscience cadenassée, n’échappe pas à la règle. Ainsi, sa claustration pour lui rassurante n’est qu’une barricade supplémentaire dans son univers appauvri.

…Pourtant, Homme-Duel, tu sais t’offrir en partage et, d’un geste, cueillir l’autre avant qu’il ne tombe pour, d’un regard, le rendre aux Vivants…

 

 

Mirador

 

 

Entre terre et ciel, le mirador est un lieu étrange coupé du monde. La place exigüe est solitaire. Il y fait toujours froid. Un froid du corps, un froid de l’âme où les pensées s’assombrissent. Une brume tardive s’y déchire à regret et du soleil morose, pommelé d’ombres, infuse une lumière en pénitence. Là-haut, le vent incessant rumine et jamais ne se pose. Personne n’aime cet endroit où couve la folie. Pour l’homme désigné, dans le déni du temps qui passe, l’heure maladive se répète inutile et, dans l’appel du vent, s’éloigne sa raison. Interminablement, la sentinelle veille, suivant la transhumance des vivants. Du haut du mirador, à les voir si petits, on imagine des figures d’argile, des jouets qui auraient pris vie. Ils sont si petits qu’un rien les bouscule, si fragiles qu’un souffle les chasse, qu’un talon les écrase mais, si nombreux que rien ne les arrête. Masse confuse et sans visage, ils ne sont que des mouvances qui s’épousent au cœur des grisailles.

Jetés en semailles sur les routes, ils marchent vers les frontières. Dans la succession des plaies infligées pourquoi en serait-il autrement ? Hier immuable est une forteresse et, de siècle en siècle, dans l’abondance des années, l’homme moissonné tombe aux portes des cités. Dans l’alternance des saisons, des jours et des nuits, se joue le spectacle de l’errance où, dans le dénuement des êtres, l’humanité itinérante cherche un refuge à sa détresse. Du haut de sa tour, accoudé au parapet, l’homme songe et se souvient ; lui aussi, il fut un sans terre, un réfugié n’ayant pas d’autre ressource que de se perdre dans la ville étrangère. Lui aussi, il s’est usé à la tâche, aux travaux de force, attelé comme une bête, aux travaux ingrats trop sales pour l’homme honnête. Comme beaucoup d’autres croyant gagner son pain et soulager sa peine, il a vécu l’exil et s’est livré à la cité. Le voici aujourd’hui à sa solde, à faire vigilance, à embêter l’autre, celui qui lui ressemble : le pauvre monde. Il le sait bien qu’il s’est vendu, mais lui a survécu.

Il les devine plus qu’il ne les voit. Digne et silencieux, le flot de la cohue progresse en quête d’un abri. Il se revoit parmi eux serrant le rang. Il ressent la presse car il faut avancer. Avancer avant la fin, pour vivre encore et mordre dans le pain donné pourtant si cher payé. Avancer tête baissée, pour cacher sa blessure, pour ne pas croiser le regard des autres, dédaigneux du pauvre, pour ne pas voir la peur qui loge dans leurs yeux. Avancer, pour échouer, fiché et recensé, dans le délabrement trouble des friches et des terrains que l’on ceinture. Là-bas, dans la pestilence des camps où s’amasse une vie insane, hommes, femmes, enfants, brisés, dans l’ignominie, pourrissent sur pieds. L’air charrie le sordide de leurs existences. Des feux rebutants brûlent sans chaleur et l’eau des marmites se puise aux déversoirs des collecteurs. L’indispensable nourriture si précieuse, souvent grossière, se donne avec parcimonie et dans l’affolement de la faim, l’abêtissement est tel que le fort vole le faible. Et l’on mange à jamais, la même soupe salée de larmes, empoisonnée du souvenir des massacres : une pitance gonflée du remords d’être en vie.

La sentinelle frisonne, le sel mord ses lèvres. Il sait qu’en bas, dans la file, les hommes en sursis, Morts-Vivants au milieu du flot, ne sont plus que des fantômes. Faim, Souffrance, Peur, voici la trinité qui les asservit. Et avec les privations du corps se vivent celles du cœur. Voici que l’ami, le fils, le père, s’acharnant à vivre, choisissent la voie de l’oubli et, loin de toute humanité, retournent à la sauvagerie. Alors, pris au ressac du malheur, sans rédemption, ni même l’espérance d’une trêve, beaucoup n’ont que le désespoir de tenir, un jour, une heure de plus pour, pareille à la vague mourante, porter au plus loin de la grève, la femme, l’enfant.

Il est tôt, les heures profondes ne sont plus mais, la Nuit drapée de la soie des nuages prolonge son sommeil. Là, étendu sur le monde, son grand corps repose inerte si proche de la terre et des hommes qu’elle les enlace de sa chair veloutée. Il est tôt mais, l’horizon n’est déjà plus si sombre. Le moment arrive où, des remous du ventre ténébreux, naîtra une Aube nouvelle. La Lune, seule présente, gardera pour elle se prodige, elle verra, l’une se nourrissant de l’autre, la Nuit s’éteindre et l’Aube s’épanouir. Il est tôt et tout cela n’est que chimères, le rêve oublié d’un Poète esseulé. Le rêve d’un mourant dont le regard interroge le néant.

Les lèvres ointes de rosée, reposent les corps décharnés. Alors, les âmes rompues, à Dieu ne plaise, s’abandonnent et meurent au doux linceul de glaise.

L’homme au piège du mirador s’exécute et surveille. Sur ses joues de vieil enfant quelques larmes roulent en silence. L’homme au piège de ses souvenirs, heureux de pouvoir pleurer encore, s’émerveille face à demain qui s’offre vierge.

 

 

…Homme-Duel, frère loup sous la bure de Saint François, sache que tout pareillement à la bouche sainte, l’on a vu jaillir du cœur de la bête, la source compassionnelle …

 

 

 

 

 

 

 

 

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Béatrice Pailler, née en 1966 et résidant à Reims. Après un parcours atypique passant des sciences de la vie à l’animation socioculturelle, je suis devenue libraire en 1996. Et pendant dix-huit ans, j’ai eu à cœur de promouvoir et de défendre le livre, en essayant, sans relâche, de transmettre ma passion de l’écrit sous toutes ses formes. L’écriture était déjà là, ne demandant qu’à s’épanouir.

Depuis 2011, de belles rencontres ont fait qu’aujourd’hui, je m’y consacre pleinement ; certaines ont été plus importantes que d’autres ; notamment avec Ronald Klapka, Michel Bénard, Christophe Mahy et Bernard Weber.

En 2013 j’ai rejoint le Salon Orange où j’ai eu le bonheur d’être premier prix de prose poétique (section espoir de la poésie) avec mon texte Destinée.

2014 fut une année d’évolution et de mise en confiance :

– certaines de mes nouvelles et poèmes ont été remarquées dans des concours (Prix d’honneur : au Prix du libraire Concours international de littérature Regards 2013-2014 et au Concours littéraire 2014 Les Amis de Thalie ainsi qu’au concours international 2014 du Salon Orange en prose poétique).

– Textes et poèmes trouvent leur place dans des revues ou des sites littéraires et poétiques : couleurs-poésies de Jean Dornac et à la revue en ligne Levure Littéraire de Rodica Draghincescu.

– Première collaboration avec Mme Chamon et Mr Béchu pour la très belle anthologie : L’éveil du Myosotis. En préparation l’anthologie « le poète et le cosmique »

2015 ou l’année « des trois P » Persévérance, Plaisir, Partage

– Adhésion aux Poètes sans frontières.

– Premier prix de la Nouvelle et second prix de Prose Poétique au Concours littéraire -international 2015 « Ateliers d’arts de Servon sur Vilaine » et Prix d’honneur en prose poétique et poésie libre au concours international 2015 du Salon Orange

 

Savoir que mes textes, poèmes et nouvelles ne laissent pas le lecteur indifférent est la plus belle des récompenses. Cela me conforte dans mon choix de faire de la poésie et de l’écriture en général un des axes majeurs de mon existence.

 

beatrice.paillet@free.fr

 

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