Beatrice Bonhomme

 

 

 

Le dessaisissement des fleurs

 

I

pauvre soleil accompli d’espérance

dans le grand poudroiement des fleurs

 

sur quels chemins de veille as-tu perdu les fleurs

 

tu bats, tu bats contre le sang

 

la rencontre apprivoise et révèle

de quels chemins

 

tu bats, tu bats contre mon sang

 

II

tu perces le flot de sang

stagnant de l’étrangère

 

à l’éphémère des oiseaux

 

d’inutiles errances

 

redonne-moi la matière du destin

 

merci du temps donné et du temps partagé

des heures de ta vie

merci des larmes merci du sang

 

la perte sait de quels chemins

 

tu bats tu bats contre le sang

dans le grand poudroiement des fleurs

 

III

tu bats contre le sang

 

au miroitement des blondeurs  écarlates

 

le soleil flaqué dans le don de tes mains

 

d’aller voir les étoiles

 

promesses d’or cachées contre les jours

 

les pommiers s’offraient aux blancheurs

 

IV

une balançoire dans un jardin

et ta vie posée frêle

pour la force d’en vivre

 

une petite fille à balançoire rien de plus beau que ce désir

rouge

et sous la capeline

 

V

tu t’avançais dans les étoiles

au grand poudroiement des fleurs

 

elle a dit autrefois

vêtue de rouge sang

ta fragilité m’inspire

 

VI

Il a dit autrefois

ami, ami guérirai-je de ce qui est dans mon coeur ?

Il a dit autrefois

ami, ami, la neige ne guérit pas de sa blancheur

 

c’est vrai qu’il reste comme un linceul

le manque et la perte de toi

dans le grand poudroiement des fleurs

 

VII

Il s’avançait parmi les fleurs

qui était-il de mon errance, toujours le même

et si semblable

toujours différent et pareil

il s’avançait parmi les fleurs

 

il s’avançait parmi les fleurs

sur le vert pomme des vallées

 

et j’ai perdu mon grand silence

 

à la fenêtre tu le guettais

dans le grand poudroiement des fleurs

 

ballade, rondeau de ton linceul

 

VIII

Il s’avance lentement

Il s’avance, à gestes

rituels, comme un danseur

Il s’avance lentement

sur le paysage

vers la colombe poignardée

une blessure aussi naturelle

que le rose des lèvres,

Il s’avance, et la tache est enfoncée

dans les cicatrices

des voiles

Il s’avance et tous ses gestes

sont réglés sur le silence

 

 

0ctobre, Toussaint 2009

 

Cluis me fait redécouvrir l’automne.

 

Il y a des avancées de feuilles mordorées.

 

Des cosses de châtaignes en forme de petits oursins.

 

L’enveloppe des noix est pourrissante comme une vieille pelure couleur noire très foncée qui part en filaments et laisse sur les doigts un sillon vert sombre.

 

Une noix très blanche et neuve, au goût âcre, se cache au centre de l’écorce.

 

On a envie de faire couler l’eau fraîche.

 

La vigne vierge est si rouge par endroits qu’on croit à un coup de pinceau passé à la va- vite sur les façades.

 

Quelques marronniers éclatent dans les virages annoncés par un brasier jaune.

 

La terre ne porte que des éteules.

 

On sent l’odeur de pierre et de glaise.

 

Dans le village, lorsque le soir est tombé, des chrysanthèmes couleur rouille entourent le magasin de fleurs.

 

Autour de la fontaine, la mousse verdie bouillonne.

 

Les pommes véreuses couvrent les fossés.

 

Les potagers qui ont donné des radis, des navets, des tomates, il y a encore trois semaines, n’ont pas résisté au gel. Les choux ont poussé en hauteur, ils sont bleu-noir et mangés de chenilles.

 

Une toute petite tomate pourrie orangée témoigne que c’est bien un plant de tomates dans lequel les pas s’enfoncent.

 

La glaise a regagné son terrain apprivoisé le temps d’un été.

 

Nous avons déposé le chrysanthème sur la tombe.

 

Mon père aimait bien cette couleur rouille et il aurait su peindre ces couleurs automnales des sous-bois.

 

Il m’a laissé un paysage qui éclaire d’un trait de lumière les forêts de Cluis.

 

J’ai accroché le tableau sur le mur en face de mon lit.

 

Lorsque je me réveille, je vois la lumière.

 

Sur le sentier, une chenille paresse sur la route, elle est faite de velours doré.

 

La pierre du château de Cluis-dessous est beaucoup plus visible qu’en été. Moins brouillonne, plus nette et claire.

 

Le village sent le feu de bois, le cidre et le jus de pomme, les châtaignes grillées.

 

Des ouvertures de feuilles font deviner des clairières embrasées.

 

Un petit pont de pierre traverse la Bouzanne.

 

Le lavoir désaffecté laisse couler sa source.

 

Certains moutons paraissent presque verts, couleur d’herbe et des vaches grises, très laineuses,  nous observent en soufflant.

 

Les animaux sont laineux dans les champs et se préparent à l’hiver.

 

Le matin, les champs sont déjà blancs couleur de givre et le brouillard reste tard avant que le soleil ne le gomme.

 

Dans les brasiers clairs de l’automne,

 

Cluis me réapprend la terre.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Née le 29 juin 1956. Elle est poète et professeur à l’Université de Nice. Elle a fondé avec Hervé Bosio la Revue Nu(e), qui publie des poètes contemporains depuis 1994 et elle a accueilli à Nice de très nombreux poètes pour des lectures ou des manifestations autour de la poésie.

Après une thèse sur Pierre Jean Jouve, elle s’est spécialisée dans le domaine de la recherche sur la poésie contemporaine et a publié notamment des articles sur Yves Bonnefoy, Philippe Jaccottet, Bernard Vargaftig, Jude Stéfan, James Sacré, Salah Stétié. Elle dirige la société des lecteurs de Pierre Jean Jouve. Elle assure à l’Université de Nice un séminaire sur la poésie et elle est responsable d’un axe de recherches "Poièma".

Elle a actuellement publié une trentaine d’ouvrages de critique littéraire et de création.

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