Béatrice Bioret

 

 

(France)

 

 

 

La guerre des signifiants au risque du sujet

 

Mort de la passion toxique et avènement du risque addictif : histoire d’une infiltration sémantique

 

 

 

 

 

 

Introduction

 

 

Les mots ont un poids, leur sens évolue, leur graphie se transforme, leur nouvel usage se répand parfois, voire souvent, à notre insu, mais un insu qui n’est pas sans avoir de sens. La recherche que je mène sur la politique de santé publique concernant la toxicomanie m’a conduite sur une piste inattendue. Elle a mis en lumière l’histoire d’une infiltration dans la langue des acteurs de cette politique, une infiltration qui témoigne, au-delà d’une simple évolution sémantique, de l’expansion d’un discours dont je tente de cerner les effets sur le sujet. Cette histoire est celle de la disparition du signifiant « toxicomanie » au profit de celui d’« addiction » érigé en paradigme. Comment la manie du toxique est-elle devenue addiction ? Quel discours se cache derrière l’adoption quasiment indiscutée de ce nouveau paradigme et quelles en sont les conséquences pour les sujets ?

 

Vie et mort de la manie du toxique

 

Pharmakon et remède au temps des rituels et du sacré, le toxique devient toxikon et poison sous l’effet des avancées de la chimie, encouragées par les progrès techniques et scientifiques du XIXe siècle qui entraînent de nouveaux usages. Médecins et psychiatres se querellent autour de l’étiologie de ce qui est désormais considéré comme une maladie. Au début du siècle dernier, Freud quitte le débat qui oppose normal et pathologique en considérant le toxique à partir de la dimension du sexuel et du social dans sa fonction psychique. Chez Freud, le toxique, au-delà de sa fonction libidinale, renvoie à un sens dans la vie inconsciente du sujet. Il est ce « briseur de souci » (sorgenbrecher) en lequel le sujet, pris dans le lien social et dans le malaise dans la civilisation, trouve à se déprendre du déplaisir, mû par un désir d’indépendance qui le libèrera de « la peine de désirer », car mener une vie désirante est pour lui source d’une angoisse liée à une douleur insupportable, la castration.

 

Malgré les débats autour de cet objet passionnel, pathologique ou libidinal, le signifiant retenu dès le XIXe siècle pour nommer le phénomène toxique sera celui de « toxicomanie », manie d’une passion quasi unique pour un objet. Ce signifiant perdure jusqu’à nos jours, bien que ses traces se perdent et disparaissent quasi totalement dans le discours politico-médical qui régit aujourd’hui la santé publique, voire dans le discours des sujets eux-mêmes. L’histoire de sa disparition débute dans les années 50 sous l’effet d’un nouveau courant sémantique allant dans le sens de son abandon. Depuis, les signifiants s’enchaînent : « dépendance », « accoutumance », « pharmacodépendance » voire « neuromodulation ». Mais c’est le terme « addiction » qui s’impose progressivement.

 

Avènement de l’addiction

 

Depuis les années 90, le succès de l’addiction est indéniable. La notion d’addiction (et son courant, l’addictologie), naît dans la psychiatrie nord-américaine dans les années 70. Elle désigne les conduites de dépendance aux substances psychoactives se manifestant par la perte de liberté de s’abstenir de consommer, mais elle est rapidement utilisée de façon plus extensive. Elle englobe alors des catégories plus larges de comportements marqués par la dépendance à un objet ou à une situation, avec ou sans substance. Elle va jusqu’à englober la passion amoureuse[i]. En France, la notion d’addiction apparaît sous l’influence de la psychanalyste Joyce McDougall[ii] qui encourage son emploi pour des raisons d’ordre étymologique[iii]. Aucun ouvrage consacré à l’addiction ne fait l’économie d’un rappel aux origines latines du terme. Ainsi, ses diverses acceptions sont-elles sans cesse déclinées (ad-dictus « dit à », addico, addicere « dire à, adjuger » au sens de « adjuger quelqu’un à quelqu’un d’autre… addictus « esclave pour dette ». Parmi elles, les experts en addictologie semblent retenir la dimension de corps et faire peu de cas, comme le souligne Jean-Louis Chassaing,[iv] de la dimension du dire. Le corps et sa dimension imaginaire éclipsent le sens et la dimension symbolique.

 

Quelle volonté se cache derrière cet intérêt historico-sémantique ? Qu’essaie-t-on de prouver ? Que l’addiction n’est pas un paradigme créé de toute pièce au XXe siècle et que son expansion n’est pas l’effet d’une mode ? Que le signifiant existe de longue date et donc que le phénomène existe bel et bien puisqu’un signifiant le désigne ? « Je dis Donc ça est ». Soit la chose existe et il faut la penser et donc la nommer, soit la chose n’existe pas, mais je la fais exister en la pensant donc en la nommant. Soit nous penchons pour l’argument du sophiste Gorgias : rien n’existe, l’être c’est toi qui le fais être en le disant, ainsi que pour l’argument de Lacan : il n’y a « pas quelque chose avant qu’on le dise », soit nous penchons pour l’argument de Parménide « l’être est et il faut le penser ». Il semble que la rhétorique des addictologues penche en faveur du : « ça existe » puisque nous en retrouvons les traces et il faut le penser.

 

Enfin, le principe qui pousse certains auteurs à remonter aux sources du langage en conduit d’autres[v], parfois les mêmes, à remonter aux sources de la psychanalyse et à trouver dans les textes de son inventeur,  Freud, des termes « précurseurs » de l’addiction. Bien plus encore, certains traducteurs font le choix du terme « addiction » dans la dernière version de ses Œuvres complètes, en lieu et place de « besoin », « accoutumance »… Nous savons combien il est difficile de restituer la pensée d’un auteur en le rendant entendable par les lecteurs contemporains et nous n’entrerons pas dans des considérations qui touchent à la traductologie. Nous souhaitons cependant pointer le risque de l’anachronisme et questionner, sans pouvoir nous y attarder ici, les conséquences épistémologiques de cette introduction pour la pensée en construction.

 

Le mot fait la chose : quel risque pour le sujet ?

 

Le signifiant « addiction » se répand dans les colloques, les conférences, les rapports. Il est repris et propagé en toute confiance puisqu’il est privilégié par les scientifiques eux-mêmes, ces experts qui deviennent les conseillers techniques des politiques de santé publique. Les experts possèdent le signifiant qui désigne la chose. La politique de santé publique, qui se veut objective et soucieuse de fonder son action sur des preuves scientifiques, se doit de reconnaître les avancées des experts et donc d’adopter les paradigmes validés scientifiquement ainsi que leurs signifiants. Ainsi, les acteurs de la santé publique adoptent le paradigme de Conduite addictive aux dépens de celui de toxicomanie. L’expression apparaît désormais dans tous les documents officiels en remplacement de la toxicomanie. Or, l’expression « conduite addictive » renvoie à des comportements addictifs englobant les addictions sans substance et le terme « toxicomanie » à une addiction avec substance. La lecture attentive de ces documents laisse transparaître une certaine précipitation de la part des auteurs qui se sont évertués à utiliser les nouveaux signifiants parfois au mépris de cette distinction, faisant surgir des énoncés paradoxaux.

 

L’adoption à tout prix du signifiant « addiction », au-delà du fait qu’elle conduit à amalgamer dangereusement addiction avec et sans substance, est le signe d’une volonté logico-positiviste, laquelle témoigne de la tendance à considérer le langage comme cette dimension capable d’établir un lien direct entre le mot et la chose. Cette tendance est préoccupante à plus d’un titre. En premier lieu, car elle marque la disparition (ou la forclusion ?) d’un savoir majeur sur le langage. Comme nous le savons, un même mot (signifiant) peut, selon le contexte, signifier un nombre illimité de concepts différents. Le mot n’est donc pas dans un lien direct à la chose. Il est même « le meurtre de la chose » (Hegel). Depuis Ferdinand de Saussure, nous connaissons l’arbitraire du lien qui unit l’image acoustique (le signifiant) au concept (le signifié)[vi]. Depuis Lacan[vii], nous sommes éclairés sur la « relation bi-univoque du mot à la chose ». La croyance qu’un signifiant pourrait représenter un signifié n’est qu’illusion. En second lieu, car elle parvient à prendre les sujets dans les mailles de ses filets. Les sujets adoptent les signifiants des experts, des techniciens et des politiques qui régissent leur santé et, ce faisant, ils sont privés de leur énonciation, privés de l’accès aux signifiants singuliers qui disent leur subjectivité, privés de la possibilité de les articuler. Combien de fois ai-je entendu dans mon cabinet des personnes dire « j’ai une addiction aux drogues, j’ai une addiction au sexe, je suis dépendant affectif, j’ai une addiction à ma carte de crédit, j’ai une addiction alimentaire ». En empruntant les signifiants au lieu de l’Autre, ils ne sont non plus « déterminés » par leurs signifiants singuliers, mais par les signifiants d’un discours imposé. Ils ne parlent pas en leur nom, sont bâillonnés. Dans cette opération s’efface, voire disparaît, la dimension de sujet, le sujet qui articule les signifiants et fait émerger un sens dont lui seul est dépositaire. Privés de la possibilité d’articuler les signifiants, ils arrêtent le sens sur ce qui devient une pathologie et ne partent plus en quête de la chaîne signifiante singulière dans laquelle s’inscrit leur symptôme. Le sens s’arrête, et avec lui l’espoir de dérouler une solution inattendue, non pathologisée et non médicalisée. La « guérison de surcroît » est bien loin et seuls restent à l’horizon la rééducation, la remise aux normes de comportements jugés déviants, le soin obligé. Mais s’il faut soigner, il faut avant tout prévenir car, comme le dit la sagesse populaire, mieux vaut prévenir que guérir. Prévenir quoi cependant ? Le risque que le phénomène ne se produise alors même qu’il ne s’est pas encore produit ! Prévenir, c’est dépister les risques, nous dit Robert Castel (La gestion des risques, 1981), lesquels ne résultent pas de dangers précis, mais de mise en relation de facteurs de risque qui rendent plus probables l’avènement de comportements indésirables. Les sujets sont dès lors considérés comme ces êtres porteurs de facteurs de risque qu’il faut surveiller pour détecter. Une fois cette population détectée, il faut la sensibiliser, l’éduquer, l’informer, renforcer ses compétences, son potentiel, dans la visée vertueuse de promouvoir son bien-être[viii].  Cette volonté est encouragée et soutenue par les théories cognitivo-comportementales fondées sur la croyance en un individu dont les comportements sont guidés par sa seule conscience et sa seule volonté, un individu uniforme, somme bio-psycho-sociale homogène que les statistiques et le calcul ou le pseudo-calcul permettent de catégoriser, d’évaluer afin de prévenir les écarts à la norme. Ces théories excluent entre autres les dimensions de l’inconscient et du sens. Positivistes dans leur essence, elles rejettent l’exception et le singulier, et imposent des lois générales au mépris du sens singulier du symptôme[ix]. La pensée est sécuritaire et recherche « L’euphorie perpétuelle » (Bruckner). Nous voyons bien derrière le référentiel cognitivo-comportemental quel idéal se profile : celui, capitaliste, de l’individu. Son bien-être est au centre des préoccupations politico-sanitaires, car l’intérêt privé contribue, comme dans la Fable des abeilles (Mandeville, 1714), à l’intérêt général, l’intérêt économique.

 

 

 

 

 

 



[i] Cette approche est initiée en 1975 par les travaux du psychologue américain Stanton Peele qui défend dans son ouvrage Love and addiction que les sujets sont avant tout dépendants d’une expérience et non d’une substance. Il va jusqu’à établir une parenté entre la toxicomanie et la dépendance à un conjoint. Avant Stanton Peele, en 1945, Otto Fénichel, invente les toxicomanies sans drogues. En 1870, le médecin allemand Lewinstein soutenait que la passion pouvait concerner toute sorte de comportements sans drogues et notamment, le jeu, le tabac, les femmes ! Marc Valleur défend que la dépendance est avant tout psychologique, ce qui l’autorise à classer dans la catégorie d’addiction tout comportement envahissant dont le sujet souffre, comme le jeu ou la passion amoureuse : « la passion amoureuse constitue bien le parfait exemple d’un envahissement ‘toxicomaniaque’ de l’existence, où toute autre chose que l’objet aimé devient tout à fait secondaire ». Valleur, M., Matysiak, J-C., Les addictions. Dépendances, toxicomanies : repenser la souffrance psychique, Paris, Armand Colin, 2002, p.17.

[ii] Joyce McDougall (1920-2011), psychanalyste de langue anglaise, a exercé en France et introduit le terme d’addiction dans son ouvrage Plaidoyer pour une certaine anormalité, autour de la question de la « sexualité addictive » (1972).

[iii] « Comme je suis contente que vous utilisiez ce mot (addiction) ; je l’ai imposé, en quelque sorte, aux collègues, il y a environ dix ans, car son sens étymologique est plus riche et plus près de la réalité psychique en question que le bon mot français ‘toxicomanie’ ». Citation extraite d’une lettre postface au livre de Jean-Paul Descombey, Alcoolique, mon frère, toi, écrite en 1984.

[iv] Chassaing, J-L., Drogue et langage. Ducorps et de lalangue, Humus, Erès, Toulouse 2011.

[v] C’est le cas des psychologues Jacquet et Rigaud qui repèrent des précurseurs de la notion d’addiction dès les premiers écrits de Freud en 1890. « Emergence de la notion d’addiction », in Le Poulichet, S., Les addictions (dir) 2000, Paris, PUF, 2002. p.19.

[vi] Pour Ferdinand de Saussure, le signe linguistique n’unit pas une chose et un nom. Il est une combinaison entre une image acoustique (non pas le son matériel, mais « l’empreinte psychique du son ») et un concept, car à une image acoustique correspond un concept. Cours de linguistique générale

[vii] Lacan, J. Ecrits, « L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis Freud », 1957.

[viii] Ces termes sont issus du Plan gouvernemental de lutte contre les drogues et les conduites addictives 2013-2017

[ix] Je pense ici à une étude canadienne menée en France, laquelle, sur la base de statistiques « prouvant » que le fait de disposer d’un logement est un facteur favorisant la réussite des traitements de substitution, propose d’intégrer certains patients sous traitement de substitution à un programme de logement. L’offre de participer à cette étude avait été faite à une patiente rencontrée dans un centre de substitution. Elle vivait dans un camion et en parlait comme de son « logement ». Les équipes la rencontraient régulièrement et finirent par lui proposer un appartement. Dès cet instant, son état se dégrada. Elle reprit sa consommation de méthadone de rue en plus de son traitement, augmenta les quantités d’alcool et confessa même une tentative de suicide. Elle se prêtait pourtant au jeu et affirmait en pensant convaincre les équipes soignantes, que ce projet était une « chance » pour elle. J’interprétai l’écart entre ce qu’elle disait (« c’est une chance ») et ce qu’elle faisait entendre au travers de ses comportements, comme la manifestation de son inconscient aux prises avec un discours d’objectivation qui parle à la place du sujet.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Béatrice Bioret est Psychologue clinicienne et psychanalyste. Elle est par ailleurs engagée dans une thèse de doctorat sur la toxicomanie et ses traitements à l’Université Jean Jaurès à Toulouse. Le langage et la parole l’ont orientée de tout temps et lui ont d’abord fait emprunter le chemin de la littérature anglaise, puis de la traduction, pour enfin la conduire sur celui intérieur de la parole inconsciente. C’est à l’écoute et à la lecture de cette parole qu’elle se consacre désormais, dans la clinique et la recherche.

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