Basarab Nicolescu

 

Interférences : Stéphane Lupasco, André Breton, Salvador Dali, Georges Mathieu, Eugène Ionesco

 

Dans la décennie 1950-1960, un nom fait son entrée fulgurante dans le monde de l’art : Stéphane Lupasco. Pourtant il venait de très loin – du monde quantique, celui de l’infiniment petit et l’infiniment bref. Comment peut-on expliquer ce phénomène insolite ?

 

André Breton : de l’admiration à l’excommunication
André Breton et Stéphane Lupasco se sont connus, fréquentés et respectés. André Breton fut parmi les premiers à saisir l’importance de la philosophie de Lupasco pour la compréhension de l’art. Dans un entretien publié à Madrid en 1950, Breton fait référence au magnifique livre de Lupasco Logique et contradiction[1], pour lequel il éprouvait une constante admiration.
Les appréciations de Breton sont encore plus claires dans L’anthologie de l’humour noir : « Cet ouvrage – aux yeux des artistes –, écrit Breton, aura en outre l’immense intérêt d’établir et d’éclairer la connexion ‘des plus énigmatiques’ qui existe entre les valeurs logiques et leur contradiction, d’une part, les données affectives, d’autre part. »[2]
Breton a certainement du beaucoup méditer le troisième chapitre, « La logique de l’Art ou l’expérience esthétique ». Pour Lupasco, l’art est la recherche de la « contradiction logique existentielle »[3] et l’esthétique est « la science quantique en germe, en enfance », une « conscience de la conscience »[4]. Lupasco prophétise que l’art « s’épanouira le plus amplement vers la fin d’un développement ‘utilitaire’, c’est-à-dire d’un développement logique de cognition »[5]. Cette prophétie devait avoir une résonance particulière pour Breton.
C’est tout naturellement que Breton s’adresse à Lupasco pour répondre, à côté de Heidegger, Blanchot, Malraux, Bataille, Magritte, Caillois et Joyce Mansour, au fameux questionnaire publié dans L’art magique[6]. Dans une carte postale du 16 septembre 1955, Breton écrit à Lupasco ; « Même si MM. les philosophes m’avaient gâté (ce qui est loin d’être le cas), votre opinion entre les leurs ne laisserait pas de m’être la plus précieuse. »[7]
Lupasco évoque, dans son texte, « le conflit cosmologique du sujet et de l’objet » et il considère que la magie baigne dans le mystère « parce que le mystère des mystères c’est précisément cette réalité indiscutable et absolue des états affectifs ». Le « psychisme magique », « avec ses ombres magiques, ces ombres que pénètre le mystère ontologique de l’affectivité », correspond à la troisième matière de Lupasco.
La dédicace que Breton écrit sur l’exemplaire de L’art magique envoyé à Lupasco, est à la fois émouvant et inquiétant : « A Stéphane Lupasco, tout premier qualifié pour pénétrer ces « ombres magiques du psychisme » (et de qui, par ailleurs, je m’atterre de penser qu’il a pu se prêter à la glorification de mesures inquisitoriales !) »[8] De quelles « mesures inquisitoriales » pouvait-il bien s’agir ?

 

Georges Mathieu et la mise en cage d’Aristote
En fait, dans sa dédicace, Breton fait référence à l’exposition « Cérémonies commémoratives de la deuxième condamnation de Siger de Brabant », organisé par Mathieu et Hantaï dans les cinq salles de la galerie Kléber à Paris, du 7 au 27 mars 1957 : une suite époustouflante de décors, de mises en scène, d’œuvres d’art, de documents, de programmes musicaux, de conférences, de déclarations, de cérémonies qui se déroulèrent, à un rythme effréné, pendant trois semaines. Plusieurs personnalités importantes – Carl Gustav Jung, T. S. Eliot, Karl Jaspers, Gabriel Marcel, Jean Paulhan et Stéphane Lupasco – ont participé à cet événement qui a eu un grand retentissement médiatique. Le but de l’insolite, mais très minutieusement préparée, manifestation était de « mettre en cause les fondements de notre civilisation occidentale, depuis l’invasion en Europe et donc en France, de la pensée d’Aristote telle que la traduisit Siger de Brabant.
Dans une des salles, on pouvait voir un immense portrait de Lupasco. En bas de ce portrait, à sa gauche, Mathieu a placé un petit buste d’Aristote dans une cage fermée par un grillage. Cet événement, certes provocateur, pouvait-il justifier l’excommunication de Lupasco ? En tout cas, le silence s’instaure dans les relations entre Breton et Lupasco.
Georges Mathieu a fait la connaissance de Lupasco en 1953, par l’intermédiaire de Cioran, suite à la lecture passionnée que Mathieu a faite de son livre Le Principe d’antagonisme et la logique de l’énergie[9]. Ainsi a commencé une amitié exemplaire qui a duré plus de trois décennies. C’est Mathieu qui ouvre à Lupasco les portes du monde de l’art – peintres, journalistes, philosophes, écrivains : Dali, Michaux, Revel, Axelos, Abellio, Alvard, Parinaud, Bourgois. Pratiquement tous ses livres citent Lupasco. Bref, Mathieu a beaucoup contribué à la célébrité de Lupasco dans le monde de l’art. Sa théorie de l’abstraction lirique[10], dans la continuation de sa très intéressante « embryologie de signes »[11], est fortement influencée par Lupasco.
Lupasco a écrit sur l’œuvre de Mathieu. Dans un texte difficile à trouver mais maintenant disponible dans le magnifique volume paru en 2003 Mathieu – 50 ans de création, Lupasco écrit: « Si le Sphinx des grecs – grec par excellence – dévorait sur-le-champ tous les passants qui ne devinaient pas l’énigme, Mathieu, lui, les tue, tout de suite, s’ils tentent seulement de la déchiffrer. »[12]

 

Salvador Dali et l’obscurcissement de la lumière
L’intérêt de Dali pour la théorie de la relativité restreinte d’Einstein est bien connu. Mais l’influence exercée par le monde quantique est pratiquement ignorée dans la littérature critique sur Dali.
Certaines peintures et surtout les écrits à caractère théologique de Dali (comme, par exemple, celui consacré au Dogme de l’Assomption au ciel de la Vierge Marie, promulgué au 1er novembre 1950) montrent avec clarté que Dali était familiarisé avec la mécanique quantique. De qui pouvait-il tenir toutes les informations, sinon de Lupasco ? Lupasco et Dali se sont rencontrés plusieurs fois. Lupasco, accompagné par sa famille, a rendu visite à Dali, à Cadaqués, et une photo nous montre un Dali humble et attentif regardant un Lupasco ferme, dont la pipe transmettait vers Dali ses volutes de fumée.
Lupasco a consacré à Dali une étude parue dans le numéro spécial « Hommage à Salvador Dali » de la revue XXe siècle[13]. Pour Lupasco, le cas de Dali montre toute l’importance du « sub-monde » quantique. Dali serait un visionnaire qui capte le mouvement quantique, la continuelle création et annihilation des formes, en voyant face à face d’insolites entités, sans aucun correspondant dans notre propre monde, mais qui pourtant sont réelles dans leur propre monde. C’est pourquoi Lupasco propose le vocable de « subréalisme » pour qualifier la création artistique de Dali.
En témoignage de son admiration, Dali invite Lupasco à faire partie du Comité d’Honneur pour l’Epée de membre de l’Académie des Beaux-Arts[14], à côté de Giorgio de Chirico, Eugène Ionesco et Félix Labisse. Aussi, Dali fait un geste symbolique d’une grande importance en invitant Lupasco, en 1978, à l’émission télévisée « Les mille et une visions de Dali »[15]. C’est au cours de cette émission que Dali dit à Lupasco : « Vous venez d’obscurcir de façon magistrale la lumière ! »[16].

 

Ionesco, Lupasco et le théâtre de l’absurde
Les liens de Lupasco avec le monde littéraire furent aussi forts que ceux avec le monde de l’art.
Le poète et philosophe Benjamin Fondane fut son proche ami. En 1947 Lupasco publie un émouvant témoignage sur Fondane dans « Cahiers du Sud ». L’essai de Fondane sur Lupasco L’Être et la Connaissance ne sera publié que 54 ans après sa mort[17].
Il n’est pas étonnant de trouver Boris Vian parmi ceux qui admirent Lupasco. Logique et contradiction fut un livre de chevet pour Vian et il l’a lu avec attention pour la rédaction de son Traité de civisme[18].
Henri Michaux le cite dans son livre Connaissance par les gouffres[19].
Le grand poète mexicain Octavio Paz, Prix Nobel de Littérature, écrit de nombreuses pages de son livre L’arc et la lyre, inspiré par le livre de Lupasco Le principe d’antagonisme et la logique de l’énergie[20].
Mais la pleine mesure de l’influence de Lupasco sur le monde littéraire est révélée par le rôle que son œuvre a eu dans la naissance du théâtre de l’absurde.
Ionesco et Lupasco étaient amis, ils se fréquentaient et avaient des longues discussions philosophiques. De toute évidence, Ionesco a bien connu l’œuvre de Lupasco et il a été certainement influencé par sa philosophie. Dans son livre Eugène Ionesco – mystique ou mal-croyant?, Marguerite Jean-Blain souligne le rôle majeur de Lupasco dans l’itinéraire spirituel de Ionesco[21], à côté de Jacob Boehme et Saint Jean de la Croix et en compagnie du Livre des morts tibétains (Bardo-Thödol) et du rituel chrétien orthodoxe. Ionesco a lu avec attention non seulement Logique et contradiction, mais aussi Le principe d’antagonisme et la logique de l’énergie, le livre fondamental de Lupasco concernant le tiers inclus – ce tiers mystérieux entre le Bien et le Mal, entre le Beau et le Laid, entre le Vrai et le Faux.
Tout naturellement, le nom et les idées de Lupasco figurent dans la pièce Victimes du devoir[22], créé au Théâtre du Quartier Latin, dans une mise en scène de Jacques Mauclair, six ans après la publication de Logique et contradiction.
Nicolas d’Eu dévoile au Policier ses idées sur le théâtre: « J’ai beaucoup réfléchi sur la possibilité d’un renouvellement du théâtre. Comment peut-il y avoir du nouveau au théâtre? Qu’en pensez-vous, Monsieur l’Inspecteur principal? » Le policier lui demande: « Un théâtre non aristotélicien? ». « Exactement » – lui répond Ionesco, alias Nicolas d’Eu. Et il continue: « Il est nécessaire pourtant de tenir compte de la nouvelle logique, des révélations qu’apporte une psychologie nouvelle… une psychologie des antagonismes… […] M’inspirant d’une autre logique et d’une autre psychologie, j’apporterais de la contradiction dans la non-contradiction, de la non-contradiction dans ce que le sens commun juge contradictoire… Nous abandonnerons le principe de l’identité et de l’unité des caractères, au profit du mouvement, d’une psychologie dynamique… Nous ne sommes pas nous-mêmes… La personnalité n’existe pas. Il n’y a en nous que des forces contradictoires ou non contradictoires… Vous auriez intérêt d’ailleurs à lire Logique et Contradiction, l’excellent livre de Lupasco… » Le Policier réagit comme il se doit: « Je demeure, quant à moi, aristotéliquement logique, fidèle avec moi-même, fidèle à mon devoir, respectueux de mes chefs… Je ne crois pas à l’absurde, tout est cohérent, tout devient compréhensible… […] grâce à l’effort de la pensée humaine et de la science. » [23]
La citation du nom de Lupasco dans le contexte de la pièce peut paraître une gentille moquerie de Ionesco à l’adresse de son ami, hypothèse soutenue par Marie-France Ionesco. Mais cette hypothèse est fausse.
Le metteur en scène de Victimes du devoir, Jacques Mauclair, voyait juste quand il disait le 7 mai 1988, à la Troisième Nuit des Molières: « Monsieur Ionesco, Maître, Mon cher Eugène, vous nous avez promis de venir à cette soirée et vous êtes venu. Décidément, vous nous étonnerez toujours. Disciple de Lupasco, dont le nom rime curieusement avec le vôtre, vous conciliez la logique et la contradiction sans difficulté apparente. Ainsi, vous fuyez les mondanités, mais vous n’en manquez aucune; vous méprisez les honneurs, mais vous les recevez tous. Vous possédez un habit vert très seyant, un bicorne, une épée, mais vous siégez à l’Académie sans cravate. Vous insultez la grammaire, vous martyrisez le vocabulaire, mais vous avez votre photo dans le petit Larousse illustré. »[24]
Plus sérieusement, les critiques ont saisi le rôle de la philosophie lupasciennne dans la genèse et le développement du théâtre de l’absurde.
Celui qui a mis en évidence avec une grande pertinence l’influence de l’œuvre lupascienne sur le théâtre de Ionesco est le grand théoricien américain de la littérature et de l’art Wylie Sypher, dans son livre Loss of the Self[25].
Sypher part de l’observation que Ionesco, comme Heidegger, a été fasciné par l’abîme du vide qui sous-tend notre existence. Ionesco veut à tout prix capter l’insoutenable.
L’ancienne logique a exclu les sentiments. Les sentiments, écrit Sypher sont « uniques – aucun sentiment n’est exactement le même qu’un autre sentiment. Donc nos sentiments sont discontinus et ils ne se soumettent à aucune séquence logique. »
Selon Lupasco, observe Sypher, la tragédie a toujours eu la capacité de capter l’absurdité de la vie, ce que la logique est incapable de faire: la tragédie décrit les contradictions de notre expérience humaine.
« Lupasco cherche une logique existentielle, écrit Sypher, une logique remplie de « contradictions créatives » et il regarde l’absolu comme un danger. […] Lupasco invoque une logique de l’absurdité, une logique qui a quelque chose en commun avec les koans du Bouddhisme Zen. […] le Zen cherche une perception directe de la réalité, sans aucune contamination intellectuelle. »[26]
Wylie Sypher nous dit sans aucune ambiguïté:  » […] Ionesco élimine les lois de cause et d’effet sur lesquelles le théâtre et la science ont été, tous les deux, bâtis. A leur place, Ionesco accepte […] la logique de Stéphane Lupasco, dont l’œuvre nous fournit la clé de ce que Ionesco fait dans le thèâtre. »[27]
Les considérations de Wylie Sypher ouvre une voie de recherche insoupçonnée dans l’exploration de la réalité grâce au tiers inclus.

 

 

 

[1] Stéphane Lupasco, Logique et contradiction, P.U.F., Paris, 1947.
[2] André Breton, Anthologie de l’humour noir, Sagittaire, Paris, 1950, article sur Jean-Pierre Duprey, p. 345.
[3] Idem, p. 164.
[4] Idem, p. 165.
[5] Idem, p. 169.
[6] Stéphane Lupasco, Réponse au questionnaire d’André Breton, in André Breton, L’art magique, en collaboration avec Gérard Legrand, Club français du livre, Paris, 1957, pp. 76-77.
[7] André Breton, carte postale adressée à Stéphane Lupasco du 16 septembre 1955 (archives Alde Lupasco-Massot).
[8] Alde Lupasco-Massot, communication privée.
[9] Georges Mathieu, Mon ami Lupasco, allocution au Congrès International « Stéphane Lupasco – L’homme et l’œuvre », 13 mars 1998, Académie des Inscriptions et Belles Lettres, Salle Hugot, Paris, organisé par le Centre Culturel Roumain, Le Service Culturel de l’Ambassade de Roumanie en France et le Centre International de Recherches et Études Transdisciplinaires, avec le concours de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres ; texte publié dans Horia Badescu et Basarab Nicolescu (dir.), Stéphane Lupasco – L’homme et l’oeuvre, Le Rocher, Collection Transdisciplinarité, Monaco, 1999, pp. 13-28.
[10] Gorges Mathieu, L’abstraction prophétique, op. cit.
[11] Georges Mathieu, Au-delà du Tachisme, Julliard, 1963, pp. 164-171.
[12] Mathieu -50 ans de création, Paris, Editions Hervas, 2003, p.53.
[13] Stéphane Lupasco, Dali and Sub-realism, in « Hommage to Salvador Dali », Special Issue of the XXe Siècle Review, Chartwell Books, Secaucus NJ, USA, 1980, pp. 117-118; Dali et/ou le sous-réalisme, in Alain Jouffroy (éd.), Hommage à Dali, Vilo, Paris, 1980, p. 117-118
[14] Salvador Dali, lettre adressée à Stéphane Lupasco du 16 octobre 1978 et expédiée de Port Lligat (archives Alde Lupasco-Massot).
[15] « Les mille et une visions de Dali », 19 février 1978, chaîne A2, émission réalisée par Brigitte Derenne et Robert Descharnes, avec la participation de Salvador Dali, Stéphane Lupasco et André Robinet.
[16] Le Monde, 12-13 février 1978, p. 12.
[17] Benjamin Fondane, L’Être et la connaissance – Essai sur Lupasco, Editions Paris -Méditerranée, Paris, 1998, préface de Michael Finkenthal.
[18] Boris Vian, Traité du civisme, Christian Bourgois, Paris, 1979 et 1996, Livre de Poche no 14662, présentation, notes et commentaires de Guy Laforêt, p. 100.
[19] Henri Michaux, Connaissance par les gouffres, Gallimard, 1967, p. 29.
[20] Octavio Paz, L’arc et la lyre, Gallimard, Paris, 2009, chapitre « L’image » ; le nom de Lupasco est cité p. 130.
[21] Marguerite Jean-Blain, Eugène Ionesco – mystique ou mal-croyant?, Lessius, Bruxelles, 2005, p. 63-64.
[22] Eugène Ionesco, Victimes du devoir, in Théâtre I, Gallimard, Paris, 1984 (la première édition date de 1954), p. 159-213.
[23] Idem, p. 203-205.
[24] Eugène Ionesco, Théâtre complet, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, Paris, 1990, édition présentée, établie et annoté par Emmanuel Jacquart, p. CI-CII.
[25] Wylie Sypher, Loss of the Self – in Modern Literature and Art, Random House, New York, 1962, châpitre 5 – Tropisms and Anti-Logic, p. 87-109.
[26] Idem, p. 104-105.
[27] Idem, p. 99.

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