Barbara Traber

 

 

(Suisse)

 

 

 

Myrtilles forestières

 

L’été, la forêt

entre pins et mousse un tapis bleu

des buissons de myrtilles comme un océan

et en son milieu, l’enfant

qu’elle est encore

la frimousse barbouillée de jus sucré

sans crainte des créatures de contes de fées

les deux mains pleines de baies

elle vient de trouver un trésor

 

 

 

Ras-le-bol

 

Je n’ai presque plus de sel de déneigement, presque plus de bois de chauffe. Je n’en peux plus tous les matins de déblayer la neige fraîchement tombée, je n’en peux plus d’écouter les bulletins météo annonçant une nouvelle dépression, je n’en peux plus des températures négatives – je n’en peux plus du scintillement enchanteur de la neige crissant sous mes semelles.

 

Ras-le-bol de l’hiver !

 

Il est grand temps de rappeler les hirondelles, qu’elles retrouvent les vieilles tours, de redonner des couleurs au paysage tout alentour… Oui, c’est à toi que je m’adresse, printemps – ou renouveau, si tu préfères – mais fais vite, réchauffe les ubacs aussi, jusqu’à ce que le dernier petit tas de neige ait fondu.

 

Que s’égouttent goutte à goutte les toits, les bois, et les buissons à l’unisson, fais gonfler torrents et rivières, pousse les tendres pousses hors du sol, que surgissent asperges et radis dans les potagers reverdis.

 

 

 

L’arbre et la forêt

 

Ici et là, les dernières pommes rouges, mûries sur le tard et oubliées à la cueillette, attendent sur les branches dénudées. J’avance dans les feuilles mortes, comme dans le limon à marée basse, et je me demande si ça vaut vraiment la peine de naître, de grandir, pour bientôt devenir un petit tas de cendres, comme au fond de mon poêle suédois les bûches de sapin et de foyard. Mais le bois, ça repousse…

Peut-être que je m’égare dans cette forêt qu’un seul arbre parvient parfois à me cacher. Hier, j’ai empilé deux stères de bûches, ma réserve pour l’hiver, avec une persévérance dont je ne fais preuve par ailleurs que pour écrire.

 

 

 

 

Traduction en français : Corinne Verdan-Moser

 

 

 

 

Les deux textes Holzwäg/L’arbre et la forêt et Es längt/Ras le bol, nous permettent d’examiner les particularités inhérentes à une traduction du bernois, ce beau dialecte suisse alémanique aux sonorités rondes et chaudes. Tout d’abord, il s’agit de traduire une langue, dialectale certes, mais c’est une langue en soi, avec les difficultés traductives que l’on retrouve quelle que soit cette langue (fidélité au texte et liberté du traducteur pour en faire une recréation idiomatique dans sa langue).

 

De plus, avec le bernois, il y a une musicalité spécifique à laquelle l’auteure, Barbara Traber, est particulièrement attachée. Comment dès lors la transposer en français en évitant l’impasse d’un texte en vaudois (ce qui serait ici caricatural) ? Avec les outils stylistiques du français : allitérations, rimes internes, suivies, embrassées, croisées, assonances, réduplications, anacoluthes, syncopes, etc.

 

Concrètement, cela donne ceci :

 

Holzwäg

Les dictionnaires bilingues ne donnent en général pas d’équivalence du terme ambigu Holzweg, mais une phrase d’exemple : auf dem Holzweg sein faire fausse route, se tromper, faire erreur. Les dictionnaires monolingues allemands précisent, en plus de son sens figuré de voie sans issue, que c’est aussi un chemin forestier aménagé par les bûcherons… En fait, quelle que soit la solution proposée parmi la sélection terminologique ci-dessus, aucune ne convient ici, car aucune ne respecte le sens et la cohésion interne du texte.

 

Donc il faut changer de point de vue – pour un temps – afin de mieux le retrouver plus tard : puisque l’original bernois parle d’arbre et de forêt, on peut exploiter l’univers de l’expression française de l’arbre qui cache la forêt dans le corps du texte et en utiliser une partie pour le titre. On reste dans le thème du bois, l’idée est aussi cohérente en français qu’en allemand : Peut-être que je m’égare dans cette forêt qu’un seul arbre parvient parfois à me cacher, qui traduit : Vilicht bin i uf em Holzwäg.

 

Donc c’est par un chemin détourné (et ici plus long) que l’on arrive à exprimer le fond de la pensée du texte de départ. Et c’est ça qui compte justement. Utiliser les outils et les leviers propres au français (et non pas à l’allemand) pour faire passer aussi bien une signification, un sens, qu’une émotion. Le même texte fera donc pleurer ou rire le francophone aussi bien que le germanophone, mais cet effet aura été obtenu par des moyens stylistiques et syntaxiques différents dans chacune des deux langues. Autrement dit, le contenu reste, l’emballage change.

 

Sauf exception ! Parfois, quand on peut, il faut changer le contenu, comme dans le texte suivant :

 

Es längt/Ras le bol (extrait)

’s isch höchschti Zyt, d Schwalbeli zrüggzpfyfe, dass Farb i ds Ganze chunt, es müesse nid dyni blaue Bänder sy. Ja, dii meinen i, Früelig, mynetwäge Lenz…

 

Il est grand temps de rappeler les hirondelles, qu’elles retrouvent les vieilles tours, de redonner des couleurs au paysage tout alentour… Oui, c’est à toi que je m’adresse, printemps – ou renouveau, si tu préfères…

 

Ici le texte bernois parle des rubans bleus du printemps  – allusion à un vers d’Eduard Mörike, poète romantique allemand dont chaque petit germanophone a appris au moins un poème.

 

Er ist’s Eduard Mörike (1804 – 1875)

Frühling läßt sein blaues Band
Wieder flattern
durch die Lüfte;
Süße, wohlbekannte Düfte
Streifen ahnungsvoll das Land.
Veilchen träumen schon,
Wollen balde kommen.
– Horch, von fern ein leiser Harfenton!
Frühling, ja du bist’s!
Dich hab ich vernommen!

 

Mais en français, parler des rubans bleus du printemps, ça ne nous évoque rien du tout, on trouve ça tout au plus bizarre.

Alors il ne reste plus qu’à chercher un poème français qui pourrait correspondre à l’univers du poème allemand. Avec de la chance et du flair, on finit par trouver un homologue contemporain français de Mörike en la personne de Victor Hugo, dont tous les petits francophones ont aussi un jour appris l’un ou l’autre poème.

 

L’hirondelle au printemps [1] Victor Hugo (1802 – 1885)

L’hirondelle au printemps cherche les vieilles tours,
Débris où n’est plus l’homme, où la vie est toujours;
La fauvette en avril cherche, ô ma bien-aimée,
La forêt sombre et fraîche et l’épaisse ramée,
La mousse, et, dans les nœuds des branches, les doux toits
Qu’en se superposant font les feuilles des bois.
[…]

 

Donc on peut utiliser cette image hugolienne des hirondelles à la place des rubans bleus, et l’émotion, la réminiscence sont là, aussi pour le francophone, qui est renvoyé à son grand poète romantique à lui. De plus, les hirondelles figurant aussi dans l’original bernois, la traduction réalise une double référence croisée, ce qui est assez amusant.

 

Bref, c’est ainsi que l’on jette des ponts et des passerelles par-dessus la Sarine[2] – ou le Rhin – pour rapprocher et enrichir celles et ceux qui les franchissent et leur faire découvrir, si ce n’était déjà fait, qu’ils ne sont pas si différents les uns des autres.

 

Corinne Verdan-Moser

 

 

_____________________________

[1] in Les Contemplations

[2] Rivière suisse considérée plaisamment comme étant la frontière symbolique entre Alémaniques et Romands

 

Articles similaires

Tags

Partager