Aymen Hacen

 

 

 

 (Tunisie)

 

 

(PRO-TE/S/X/T e)

 

 

Une poire pour la soif

 

 

Qui est-ce qui pourrait me faire croire que le Mal n’existe pas ? Tout, autour de moi, me fait croire qu’il est là, présent, omniprésent, omnipotent même. Nulle révolution, nul exorcisme, nulle bataille ne pourraient aller au-devant de lui pour lui arracher les prérogatives qui sont les siennes. Il est là. Un point c’est tout. Inutile de lutter contre lui, tant il est ainsi vivant, respirant, agissant. Ni les qualificatifs ni les substantifs tous réunis ne sont à même de le définir, encore moins de l’annihiler. Nulle puissance n’est capable de se dresser devant lui, ou de se dresser devant Lui ? Ne faut-il pas parler de Sa Sainteté comme si on parlait de Dieu dans une Bible ou dans un Coran traduit ? Nul « peut-être » n’est non plus possible. La langue, la syntaxe, le vocabulaire n’y peuvent rien. Le Mal y est, Il s’en sert, Il s’en amuse, Il en abuse. Je Le vois à l’œuvre à tout instant. Il est partout et il suffit de vouloir Le voir, L’observer, Le regarder en face, à la télévision, à la radio, dans les discours, dans les journaux, dans les cafés, dans la rue, dans certains livres. Il est omnipotent parce qu’Il est politique. « L’Enfer, c’est les autres » résume une bonne part de ce que je considère comme le Mal suprême, le Mal à l’état pur. Car, Lui — Celui que ma religion de naissance, l’Islam, fait passer pour « Mister » Mal, pour le Monsieur, le Monseigneur même, à cause de qui le Mal est —, n’existe pas pour moi. Il n’existe ni dans ma religion de naissance ni dans celles des autres, qu’elles soient monothéistes (et par là même ayant les mêmes représentations du Messire en question et de ses actes), ou polythéistes et même athéistes chez lesquelles le Mal existe quand même.

C’est cependant un problème pour tous ceux qui y croient. Est-ce si difficile de passer outre le Mal, lorsque ma raison s’obstine à le nier ? Oui, sûrement, parce qu’il faut rappeler à plus de six milliards de personnes que le Mal peut être nié par des « esprits forts », enfants areligieux nés de ce que beaucoup croient être sa propre création. Or, ce n’est pas le cas. Nous sommes, comme tout le monde, les enfants de nos propres parents, que nous n’avons d’ailleurs pas choisis. Nous répugnons en revanche au Mal et au Bien (ou que sais-je !) auxquels on veut nous réduire au nom d’une religion, d’une tradition, d’une loi qui nous semblent toutes aussi aberrantes qu’insensées. Nous sommes nombreux à chercher du sens dans ce que nombreux adorent et qualifient de sensé. Disons que cela ne nous sied guère, qu’allez-vous nous opposer ? Quand bien même je serais seul à écrire et à penser ce qui précède, faisant table rase de toutes vos croyances, qu’allez-vous me riposter, comment allez-vous me juger, au nom de quoi, de quelle Loi ? Que la Sainte Inquisition s’abatte sur moi. Que les pires insanités me soient versées dessus. Tomates pourries, pommes de terres fraîches dures comme roc à peine tirées de la terre, pierres et crachats vilipendieux, paroles ignominieuses. Cela me blessera, assurément, mais ne me fera rien. Oui, certes, mon corps m’appartient, mais il appartient plus à l’usage et à la pensée que j’en fais, que j’en aurai fait au moment où vous aurez déversé sur moi tout ce qui, en votre âme malsaine, n’aura pas ressemblé à ce qui de pur aura concordé avec la vôtre.

Je suis — hélas pour vous — sain de corps et d’esprit. J’aurais, au contraire, donné raison au Mal grâce à vous. Je ne suis pas pourtant un sorcier. J’écris et je ne fais que cela. Eussé-je écrit tout ce qui précède au féminin, l’anathème aurait sûrement été jeté sur moi. Les foudres de la foi m’auraient assurément mis(e) en flammes. Le petit « e », placé entre parenthèses, pose problème, paraît-il. La femme, la femelle, oui, cette Ève indisciplinée et tonitruante, cette pomme, cette figue, cette datte, ce bout de femme serait-il en fin de compte la raison ultime de notre damnation ? — Mais non, s’écrieraient-ils, ces bigots, ces lubriques, ces barbus qui suintent la luxure. Leur foi de pois chiche ne contente même pas le terrible Mal contre lequel ils disent lutter.

 

Et pourtant ils luttent, œuvrent, manœuvrent, comptent, pèsent, divisent. Le Conseil de la Haute Instance pour la Réalisation des Objectifs de la Révolution, de la Réforme politique et de la Transition démocratique, a adopté, hier lundi 11 avril 2011, à la majorité, le décret-loi relatif à l’élection de l’Assemblée nationale constituante. Parmi les résolutions révolutionnaires adoptées, celle-ci : « La présentation des candidatures tiendra compte de la parité entre femmes et hommes. »

 

L’un des hérauts du Mal se hasarde ainsi : « Haut Comité de Sauvegarde [sic], ou quand la Nahdha insiste sur la parité hommes femmes et que certains progressistes se rétractent ! Ne cherchez pas à comprendre. »

 

Or, le credo de ladite Nahdha, le Parti islamiste tunisien, est le suivant : « La volonté des peuples fait partie de la volonté d’Allah, et la volonté d’Allah est imbattable. »

 

Impossible de lire ces paroles sans penser qu’ils ont été concoctés envers voire contre les deux premiers vers de l’hymne national tunisien, vers du poète national tunisien Abou El Kacem Chebbi (1909-1934) :

 

Lorsqu’un jour le peuple veut vivre,
Force est pour le destin de répondre,
Force est pour les ténèbres de se dissiper,
Force est pour les chaînes de se briser

 

De cette impossibilité de lire sans penser, sans douter, sans se positionner — naît la discorde. Et c’est déjà, à bien des égards, la « grande discorde ». Je n’exprime nullement une improbable « peur de la liberté » (Carlo Levi). La démocratie, récente, a permis à ce parti non seulement d’être officiellement accrédité, mais encore de sembler être la première force politique du pays. Que je ne puisse faire fi de ces deux vérités ne devrait pas m’empêcher de faire fi de mes convictions les plus profondes, de mes désirs les plus naturels, de mes combats et revendications les plus légitimes. « Pour eux, dit mon ami Moncef Mezghanni, la démocratie est une barque de fortune qu’ils utiliseront pour parvenir à leurs fins et qu’ils brûleront par la suite. » Et c’est, aussi bien pour Mezghanni que pour beaucoup de femmes et d’hommes libres de Tunisie, le mal suprême, le Mal. — La théocratie plutôt que la démocratie, la théologie plutôt que la philosophie et la poésie, l’enfer ici-bas en vue du paradis dans l’au-delà plutôt que la vie tout court.

Ils veulent faire de la soif sur terre une foi pour accéder au ciel. Ils appellent à la mort, la vraie, au nom de la vie, la fausse. Mais je leur oppose et leur opposerai tant que je suis et serai en vie l’ivresse et l’amour. Ni la bave du crapaud n’atteindra la blanche colombe, ni la poire que je me garde pour la soif ne se fera couper en deux.

 

 

Il est cinq heures cinquante-cinq du matin

mes amis ne pensez pas que

je me sois levé pour prier

Dieu ou Allah ou je ne sais

 

une bruine vient parler

ou faire parler la terre

de mon Pays de ma terre

je l’entends lui murmurer

son amour ses crispations

 

de janvier sommes-nous

le quinze de l’an deux

mille onze à six heures

— déjà — du matin frêle

la lumière n’est pas

encore certes là

 

mais pour nos amours

elle sera au

rendez-vous sous peu

 

je veux être de la cendre sous toi

ton souffle même lui ne me ranimera pas jamais

mort mourant mortel pour peu que j’y sois

il le faut pour savoir qu’on y était

 

Des fois

des fois la lumière s’éteint

parfois cependant un rai

de lumière (que l’on qualifierait d’improbable)

se manifeste

mais l’obscurité a semble-t-il —

au grand dam de tous —

son mot à dire

 

Celle-ci encore dans la douleur

s’en trouve éblouie

elle n’y peut rien

les papillons de nuit

ont épuisé le peu de souffle

qui lui restait

 

Il n’en reste plus désormais —

que des rides de lumière

de lumière ridée —

la lumière est éblouie par l’obscurité

 

Barbes longues

limailles de fer

ce qui pique n’a rien

de la douceur du hérisson

Il est plus de noir-vêtus

que de vers blancs

les versets sont les mêmes

le chant lui s’obscurcit

à force de décibels comblant

les silences du Tout-Puissant

Dieu miséricordieux

 

Ils Le veulent pourtant vivant

 

Ils L’exigent omnipotent

 

Ils Le vivent poison

 

Les versets sont les factions

Dormantes du Bien

à cran d’arrêt cette fois

le sang coulera

les visages rasés seront

les pages vierges

sur lesquelles s’écrira

l’ultime verset
 

 

 

 

 

 

 

 

____________________________________________

 

Aymen Hacen est né en 1981 à Hammam-Sousse en Tunisie. Ancien élève de l’École normale supérieure de Tunis, agrégé de lettres modernes, il a été, entre 2006 et 2008, allocataire-moniteur de l’École Normale Supérieure Lettres et Sciences Humaines de Lyon. Il est aujourd’hui assistant permanent à l’Institut Supérieur des Langues Appliquées aux Affaires et au Tourisme de Moknine (Université de Monastir, Tunisie).

Poète et essayiste, il est l’auteur de Stellaire. Découverte de l’homme gauche, Fata Morgana, 2006 ; Alphabet de l’heure bleue, Jean-Pierre Huguet éditeur, 2007, préface d’Yves Leclair et postface de Pierre Garrigues ; Le Gai désespoir de Cioran (Miskiliani, Tunisie, septembre 2007), essai sur le tragique en littérature ; Erhebung (avec des photographies de Yan Tomaszewski), Jean-Pierre Huguet éditeur, 2008 ; le silence la cécité (découvertes), paru en mars 2009, avec une préface de Bernard Noël.

Directeur de la collection « Bleu Orient » chez Jean-Pierre Huguet éditeur, Aymen Hacen traduit de l’arabe vers le français et vice versa. Ainsi, a-t-il aidé, en 2007, à la traduction en arabe de Poème d’attente de Bernard Noël (éd. Tawbad, Tunisie), ainsi que L’instant de ma mort de Maurice Blanchot et Le Voyageur sans titre d’Yves Leclair (en collaboration avec Mounir Serhani et Salma Dachraoui Hacen), à paraître prochainement. Il prépare de même une version en langue arabe de Mythologie de l’homme d’Armel Guerne et d’Absent de Bagdad de Jean-Claude Pirotte. En avril 2009, il a publié une version française de Il a tant donné, j’ai si peu reçu du poète tunisien Mohamed Ghozzi, aux éditions Cénatra (Centre National de Traduction, Tunis, Tunisie). Présentielle. Fragments du déjà-vu, récit, a paru en mars 2010 aux éditions Walidoff (Tunis, Tunisie). Il également publié de nombreux textes (traduction, poésie, essai, entretien, nouvelle) dans des revues (Le Nouveau Recueil, Arpa, Europe, Les Lettres françaises, Alkemie, Saeculum), des actes de colloques et des ouvrages collectifs. Le dernier en date, Enfances tunisiennes, a paru le 11 décembre 2010 aux éditions Elyzad sous la direction de Sophie Bessis et Leïla Sebbar.

Glorieux mensonge, un roman, salué par Richard Millet, a paru en décembre aux éditions Perspectives à Tunis. À l’abri dans les ruines. Poésie et philosophie en écho, essais, a paru en mars 2012 aux éditions E-NARRATOR. De Cioran à René Char et Mahmoud Darwich, en passant par Samuel Beckett, Henri Michaux, Susana Soca, Armel Guerne, Pierre Alechinsky, Pascal Quignard, Yves Leclair, Pierre-Albert Jourdan, Salah Stétié et d’autres grands classiques et modernes, ces essais interrogent le rapport qui existe entre philosophie et poésie à travers un nouveau genre, le fragment, sur fond de quête où l’écriture, tragique, aspire à une parole universelle.

Cet universel-là, Aymen Hacen ne cesse de le chercher, en prenant cette fois à bras-le-corps le destin de son pays, et ce dans un texte relevant du pamphlet, intitulé Le retour des assassins. Propos sur la Tunisie (janvier 2011-juillet 2012), dans lequel il exprime « ses angoisses et aspirations, car ce qui l’intéresse avant tout c’est le destin de la Tunisie, précisément de la République tunisienne, du moins ce qu’il en reste… » (Tunis, Sud éditions, 92 pages, octobre 2012, 5dt). Le retour des assassins. Propos sur la Tunisie (janvier 2011-juillet 2012) a été réédité en mai 2013 avec une préface de Pierre Bergounioux chez Le Bousquet-La Barthe éditions.

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