Aymen Hacen

 

 

 

(Tunisie)

 

 

UN TOUT SALUTAIRE

(Hommage à Cioran)

 

 

ESSAI

 

 

Je découvris Cioran grâce à Beckett il y a plus de quatorze ans. Un bref corps de texte recueilli dans un dictionnaire (Le Robert des grands écrivains de langue française) me plaça devant une voix que je considère aujourd’hui comme l’une des plus nourricières : « Pour deviner cet homme séparé qu’est Beckett, il faudrait s’appesantir sur la locution “se tenir à l’écart”, devise tacite de chacun de ses instants, sur ce qu’elle suppose de solitude et d’obstination souterraine, sur l’essence d’un être en dehors, qui poursuit un travail implacable et sans fin.[1]»

Il suffisait d’une phrase pour que le miracle se produisît. Cela n’est pourtant pas étonnant, et le hasard de cette rencontre se transforma aussitôt en nécessité, celle qui consiste à s’abreuver quotidiennement de cette écriture qui se révéla aussi dangereuse que consolante, aussi désespérée que gaie, voire jubilatoire. Une toile grandiose finit par se tramer sous mes yeux au fil des textes qui me menèrent de Henri Michaux et Roger Caillois à Susana Soca, de Benjamin Fondane à Léon Chestov, de Maria Zambrano à Ortega y Gasset, et à tant d’autres poètes, écrivains et philosophes qui étaient soit les intimes de Cioran soit des compagnons de route et de pensée dont il dévorait fiévreusement les écrits. Et c’est en lisant les Cahiers que j’appris le nom d’Armel Guerne grâce à cet extrait d’une lettre datée du 28 mai 1969 : « L’humanité contemporaine des nations dites civilisées, en dessous de trente ans ignore le sourire ou le rire et n’a point de regard dans l’œil.[2] »

Je comprends que cette phrase ait hanté Cioran, et, en dépit de son contexte immédiat, je ne puis ne pas lui être sensible. Oui, elle résonne haut et fort en moi et son écho demeure actuel. Mais, d’un autre côté, le pouvoir suggestif des mots, ceux employés par Cioran pour deviner Beckett et ceux de Guerne pour exprimer l’état de la jeunesse contemporaine, dépasse toutes les limites imaginables qui existent entre le texte écrit et la réalité, voire la vérité qu’il cherche à décrire ou à représenter. Autrement dit, et sans exagération aucune, il me semble permis d’affirmer que tout y est : philosophie, psychologie, sociologie et poésie.

J’admets qu’aucun texte ne puisse être exhaustif, ni qu’il ne contienne des vérités absolues, ni qu’il ne touche à tous les domaines ni ne donne des réponses à toutes les questions. Il existe cependant des auteurs qui parlent vrai et dont les écrits répondent à un idéal de beauté tant au niveau de la forme que de la pensée. La formule y est certes pour beaucoup dans la mesure où elle se situe à la croisée de plusieurs disciplines, si bien qu’elle finit par donner corps à une pensée consciente des différents points de vue possibles. Ou des possibles, tout court. Mais, et c’est ici que se révèle la richesse de cette pensée, le « regard », ainsi porté par Cioran et par Guerne sur le monde, prouve qu’ils savent séparer le bon grain de l’ivraie. C’est un regard qui considère l’essentiel et qui traverse l’écorce des choses à la faveur des disciplines mentionnées et du pouvoir évocateur des mots choisis. C’est un regard qui écarte les fioritures. C’est un regard qui devine la vérité profonde des êtres, des choses et des mots eux-mêmes.

C’est cet amour des mots que m’a transmis Cioran et que je voudrais moi-même perpétuer dans un nouvel essai qui vraisemblablement s’intitulera À l’abri dans les ruines (poésie et philosophie en écho), essai qui sera construit autour de trois principaux axes : 1. Cioran et le tragique où je tenterai de définir la portée tragique de l’auteur de La tentation d’exister, cela suite à une réflexion entamée dans un essai paru en 2007, Le gai désespoir de Cioran ; 2. Compagnons dans le malheur, un bouquet de lectures de Cioran en regard de quelques-uns de ses intimes dont Beckett, Michaux, Guerne et le peintre Pierre Alechinsky ; 3. D’un fragmentaire à l’autre, tentative de réflexion sur l’écriture fragmentaire en partant de Cioran, qui est le premier à avoir mesuré l’impact de cette forme : « Comment s’étendre le lendemain sur une idée dont on s’était occupé la veille ? — Après n’importe quelle nuit, on n’est plus le même, et c’est tricher que de jouer la farce de la continuité. — Le fragment, genre décevant sans doute, bien que seul honnête.[3] » Cette troisième partie sera enrichie par des études consacrées à des auteurs contemporains eux-mêmes lecteurs de Cioran et spécialistes du fragmentaire ainsi que du rapport étroit que la poésie entretient avec la philosophie, à l’instar de Pascal Quignard, Yves Leclair, Pierre-Albert Jourdan, Salah Stétié, René Char et Mahmoud Darwich. Par l’élargissement du champ d’investigation de cet essai, je souhaiterais associer la figure et l’œuvre de Cioran à un véritable projet littéraire, dans la mesure où l’auteur des Syllogismes de l’amertume et d’Aveux et anathèmes souffre du fardeau des lectures monographiques qui, si pertinentes soient-elles, tombent malheureusement soit dans l’idolâtrie soit dans la complaisance voire la justification du passé roumain de l’auteur de Transfiguration de la Roumanie. Aussi cet essai se veut-il littéraire et philosophique en s’attachant aux textes de Cioran, à son génie de grand auteur de langue française, à sa pensée de « philosophe-artiste » (Jean-Noël Vuarnet).

Pour finir, je voudrais dire que, grâce à Cioran, j’ai découvert une terre, une culture, un peuple envers lesquels je nourris un amour inconditionnel. La Roumanie, ses paysages, sa nourriture, ses boissons, sa langue, ses us et coutumes, son peuple sont, à mes yeux, l’une des plus belles et des plus décisives découvertes dont un homme comme moi puisse rêver. Si beaucoup de choses semblent me séparer de la Roumanie, moi qui appartiens à une autre culture, à un autre continent et à d’autres traditions, tout, je dis bien TOUT me fait croire que j’ai, là-bas, dans ce pays et dans le cœur de mes amis roumains ou d’autres rencontrés à Bucarest, à Sibiu, à Răşinari, à Cisnadioara, à Păltiniş, une place de choix. Un jour, je rendrai un véritable hommage à cette terre, l’hommage qu’elle mérite. Un livre me semble s’imposer. Un livre dans lequel le « voyageur sans titre » que je suis ou me sens être (d’après la superbe formule d’Yves Leclair) saura trouver les mots nécessaires pour dire la splendeur d’un dialogue, d’une joie, d’une plénitude intensément vécues et savourées en Roumanie. Tout cela je le dois à Cioran. Merci, donc, Cioran pour ce TOUT SALUTAIRE.



[1] Cioran, « Beckett. Quelques rencontres », in Exercices d’admiration, Paris, Œuvres, Gallimard, coll. « Quarto », 1995, p. 1574. Guillemets et italiques de l’auteur.

[2] Cioran, Cahiers 1957-1972, Paris, Gallimard, NRF, 1997, p. 733. Pour l’intégralité de la lettre, cf. Lettres de Guerne à Cioran 1955-1978, édition établie, présentée et annotée par Sylvia Massias, préface de Charles Le Brun, Lectoure, Éditions Le Capucin, « Collection Lettres d’hier et d’aujourd’hui », 2001, p. 242-244.

[3] Cioran, Écartèlement, Œuvres, op. cit., p. 1495. Italique de l’auteur.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Aymen Hacen est né en 1981 à Hammam-Sousse en Tunisie. Ancien élève de l’École normale supérieure de Tunis, agrégé de lettres modernes, il a été, entre 2006 et 2008, allocataire-moniteur de l’École Normale Supérieure Lettres et Sciences Humaines de Lyon. Il est aujourd’hui assistant permanent à l’Institut Supérieur des Langues Appliquées aux Affaires et au Tourisme de Moknine (Université de Monastir, Tunisie).

Poète et essayiste, il est l’auteur de Stellaire. Découverte de l’homme gauche, Fata Morgana, 2006 ; Alphabet de l’heure bleue, Jean-Pierre Huguet éditeur, 2007, préface d’Yves Leclair et postface de Pierre Garrigues ; Le Gai désespoir de Cioran (Miskiliani, Tunisie, septembre 2007), essai sur le tragique en littérature ; Erhebung (avec des photographies de Yan Tomaszewski), Jean-Pierre Huguet éditeur, 2008 ; le silence la cécité (découvertes), paru en mars 2009, avec une préface de Bernard Noël.

Directeur de la collection « Bleu Orient » chez Jean-Pierre Huguet éditeur, Aymen Hacen traduit de l’arabe vers le français et vice versa. Ainsi, a-t-il aidé, en 2007, à la traduction en arabe de Poème d’attente de Bernard Noël (éd. Tawbad, Tunisie), ainsi que L’instant de ma mort de Maurice Blanchot et Le Voyageur sans titre d’Yves Leclair (en collaboration avec Mounir Serhani et Salma Dachraoui Hacen), à paraître prochainement. Il prépare de même une version en langue arabe de Mythologie de l’homme d’Armel Guerne et d’Absent de Bagdad de Jean-Claude Pirotte. En avril 2009, il a publié une version française de Il a tant donné, j’ai si peu reçu du poète tunisien Mohamed Ghozzi, aux éditions Cénatra (Centre National de Traduction, Tunis, Tunisie). Présentielle. Fragments du déjà-vu, récit, a paru en mars 2010 aux éditions Walidoff (Tunis, Tunisie). Il également publié de nombreux textes (traduction, poésie, essai, entretien, nouvelle) dans des revues (Le Nouveau Recueil, Arpa, Europe, Les Lettres françaises, Alkemie, Saeculum), des actes de colloques et des ouvrages collectifs. Le dernier en date, Enfances tunisiennes, a paru le 11 décembre 2010 aux éditions Elyzad sous la direction de Sophie Bessis et Leïla Sebbar.

Glorieux mensonge, un roman, salué par Richard Millet, a paru en décembre aux éditions Perspectives à Tunis. À l’abri dans les ruines. Poésie et philosophie en écho, essais, a paru en mars 2012 aux éditions E-NARRATOR. De Cioran à René Char et Mahmoud Darwich, en passant par Samuel Beckett, Henri Michaux, Susana Soca, Armel Guerne, Pierre Alechinsky, Pascal Quignard, Yves Leclair, Pierre-Albert Jourdan, Salah Stétié et d’autres grands classiques et modernes, ces essais interrogent le rapport qui existe entre philosophie et poésie à travers un nouveau genre, le fragment, sur fond de quête où l’écriture, tragique, aspire à une parole universelle.

Cet universel-là, Aymen Hacen ne cesse de le chercher, en prenant cette fois à bras-le-corps le destin de son pays, et ce dans un texte relevant du pamphlet, intitulé Le retour des assassins. Propos sur la Tunisie (janvier 2011-juillet 2012), dans lequel il exprime « ses angoisses et aspirations, car ce qui l’intéresse avant tout c’est le destin de la Tunisie, précisément de la République tunisienne, du moins ce qu’il en reste… » (Tunis, Sud éditions, 92 pages, octobre 2012, 5dt). Le retour des assassins. Propos sur la Tunisie (janvier 2011-juillet 2012) a été réédité en mai 2013 avec une préface de Pierre Bergounioux chez Le Bousquet-La Barthe éditions.

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