Antoine Cassar

 

 

(Malte)

 

 

 

Jour 1

 

On pose le premier pas dans cette pénitence,

moi et ce corps qui déborde de vieilles culpabilités.

Quarante jours, dix mille pas par jour

jusqu’au bout de l’année, ou jusqu’à crever.

 

Le premier pas, le deuxième pas, chaque pas est un saut

qui esquive la chute sans fin qui guette

dans chaque trou moqueur aux canines affamées

alignés le long des chemins serpentés

de la carte froissée en boule du passé.

Le troisième pas, le quatrième, chaque pas plus léger

que le précédent, invite le suivant,

les plantes de mes pieds sentent la terre,

oubliant qu’elles marchent sur un fil tendu.

Le cinquième, le sixième, le septième, jusqu’à perdre

le compte des fantômes loin derrière,

jusqu’à ce que ma poitrine avance aussi légère que l’air.

 

Je veux la bruine dans ce qui reste de mes cheveux,

je veux la sueur le long de mon cou, de mes épaules,

un baptême pour délaver les lettres de mon nom.

Je veux la chaleur du sac marin dans mon dos,

je veux le sang qui bout le long de mes jambes,

le feu purifiant mon corps de ses péchés.

 

Quarante jours, dix mille pas par jour,

vers aucune pair de bras que ceux de l’horizon,

vers aucune pair de lèvres que celles du vent,

vers aucun sein que celui du soleil.

 

Quarante jours d’ici la fin de l’année,

pour me repentir de chaque erreur, pour conjurer la peur,

pour ouvrir à nouveau la carte, la remettre en place,

au bout de la corde je redresse la boussole

et puis soit je poursuis mon chemin, soit je crève.

 

 

 

Jour 9

 

Aujourd’hui tu dois marcher pour deux trois jours.

Tu as passé trop de temps assis à essorer ton sang.

Ne crains pas la pluie. Accueille le froid sur ton visage,

laisse-le rafraîchir les pensées, atténuer l’ardeur.

 

Gris sur gris. Gris dans le gris. Gris le pigeon

qui boîte devant toi. Gris le trottoir

qui mène à des rues grises. Gris l’horizon

qui ne se voit pas derrière le gris. De ta bouche sort

une vapeur grise fondue dans le gris de l’air.

Combien de nuances de gris y a-t-il dans le gris?

Entre clair et obscur, entre lourd et léger,

gris brouillard, gris rat, gris café du bureau,

gris foie, gris cendre, gris morve du mouchoir,

gris le loup qui hurle un soir de pleine lune,

gris le ventre de la baleine qui réconforte Jonas,

gris l’éléphant et sa mémoire qui se souvient de tout,

gris le fantôme qui sort du trou,

grise la ceinture d’un père qui frappe ses enfants,

gris poussière, gris serpillière mouillée,

gris médaille, gris plomb, grise la plainte d’une mère,

grise la cantine d’un internat en Angleterre,

gris le pancréas qui digère le vide,

gris le visage de ma mère quand je ferme les yeux,

grise la plaquette de comprimés qui pétille dans mes mains,

grise la chambre à l’hôpital, grise la nuit sans sommeil,

gris tuyau, grise la honte, gris le vomi dans les draps,

gris métal, gris j’ai tout foiré, gris je ne sais quoi,

gris débarrasse-toi immédiatement de cette pensée,

gris le cerveau péri après une marche dans le gris.

 

Demain je marcherai pour trois, quatre jours.

Aujourd’hui ne compte pas. Aujourd’hui c’est raté.

 

 

 

Nuit 2

 

Je ne peux pas t’obliger à chérir la mer.

Deux ans pour m’avouer que tu ne l’aimes pas.

Deux ans pour m’avouer que l’air salé

te fais tousser jusqu’à cracher tes entrailles.

Tous ces cœurs dans le sable pour me dire après

que depuis le début tu méprisais mon désir

de s’enraciner quelque part sur cette île.

Tant de vers où je rimais ton souffle avec

le va-et-vient de la houle, tes ciles avec

la crête et le creux de l’onde, tes boucles avec

la vague où je voguais pour amarrer dans ton sein.

Aujourd’hui, je ne sais si je chantais ton prénom avec la mer

ou bien si je chantais la mer avec ton prénom.

 

Je ne peux pas t’obliger à chérir la mer.

Deux ans pour m’avouer que tu ne l’aimes pas.

À cet instant, la terre a glissé sous mes pieds,

tu m’as laissé ici, mes racines suspendues dans le vide

d’un rivage sans mer, d’une plage dans sable,

d’une île sans terre noyée dans le noir

où les lettres de ton prénom tourbillonnent

et pondent en ricanant des milliers de fantômes.

 

 

Traduction du maltais par Elizabeth Grech

 

Photo : Leanne Ellul.

 

 

 

https://www.youtube.com/user/antoinecassar

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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BIO

 

Antoine Cassar est un poète de langue maltaise et parfois multilingue. Son long poème Merħba, a poem of hospitality a reçu le prix United Planet en 2009. Il est l’auteur de Mużajk (2008), Passeport (2009), Bejn / Between (2011) et Mappa tal-Mediterran (2013). Activiste pour les droits des migrants et la liberté universelle de circulation, il a fondé et coédite depuis 2013 la revue artistique multilingue Le monde n’est pas rond, en collaboration avec Personne n’est illégal – Luxembourg.

Traduit en onze langues et adapté pour le théâtre à Malte, en Italie et en France, Passeport est un long poème coup de poing dans lequel l’auteur dénonce les politiques migratoires imposées par la mondialisation, la condition des migrants, l’humiliation du passage aux frontières, la survie, les contrôles, les expulsions. Les recettes de la vente du Passeport sont versées à des associations locales qui offrent assistance morale, juridique et linguistique aux réfugiés et aux demandeurs d’asile. 

Erbgħin Jum (40 jours), une suite de poèmes sur la violence domestique et la marche comme autothérapie, sortira à Malte chez Ede Books vers fin 2016.

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