Anne Mounic

 

 

 

(France)

 

 

enfant nu comme l’instant aux ruines de la durée *

 

 

Sur le mur de la maison détruite demeure le

                                                        [papier peint,

comme demeure le poème, une fois le cœur

                                                           [démoli.

Vert, violet, de gros dessins jolis, ce papier fossile

a la fraîcheur des sentiments neufs,

comme le poème dévoile son cœur d’enfant, à

                                        [l’épreuve du temps.

 

Sur le mur de la demeure en ruines, le papier

                                                [peint s’expose,

à la façon du nourrisson, orphelin d’intention,

Œdipe, Moïse, Dionysos ou Persée, Gilgamesh…

 

tous ceux-ci qui, humblement, parmi les roseaux,

au creux des flots ou bien à flanc de coteau,

sur la roche escarpée se pénètrent déjà, tout

                             [petits, de l’âpreté du destin.

 

L’abandon est source de sagesse.

 

L’enfant mis à nu sur la paroi du cœur démoli

possède l’intuition d’une science qui nous

                                                     [dépasse –

 

         notre au-delà, la pluie qui bat,

         l’amarrage de l’instant clapotant

         sur la revêche éternité sans joie,

         l’immobile écran de nos tourments –

 

sans nous, le vide de notre désarroi.

 

Mais nous nous tenons pour tous parmi les

                                                  [roseaux,

au creux des flots ou bien à flanc de coteau,

enfant nu comme l’instant aux ruines de la durée,

ressaisi, exposé, ce papier peint, le poème,

naguère, une chambre d’enfant,

 

l’abandon est source d’attention.

 

Exposés, nus, nous voici parfaitement aux aguets

parfaitement disposés à résister au destin,

 

                                     

                                      en son âpreté.

 

 

 

 

un petit corps agile trottinant sur la ligne

 

 

Voici que je vois filer, sur une branche déjà nue, à

                                    [mi-distance de ma fenêtre

et de l’horizon, un menu trait d’union roux, un

                                              [petit corps agile

trottinant sur la ligne avant de disparaître derrière

                                         [ces quelques feuilles

qui résistent encore au vent, au temps, au compte

                           [sans faille, objectif et minuté,

de la mort. Sur ce spectre de l’être

oscille le curseur, qui tremble légèrement, hésite

                                                     [parfois –

 

         en l’outrance trouve parfois la mort,

         en la mesure trouve parfois la mort,

         en l’insuffisance la déniche parfois mieux

                                                            [encore,

         en la démesure lui voit parfois toute sa

                                                       [puissance.

 

Le petit fléau noir quelquefois s’affole

quand la mort dans l’objet se fait un nid douillet.

 

L’objet ne parle que pour lui-même et de

                                                   [lui-même,

comme l’enfant en la souveraine inconscience de

                                             [son premier babil,

quand son esprit n’a pas encore remonté vers le

                                                          [large

la spirale de l’être – la crosse de la fougère

qui lentement se déplie de naître.

 

Etre ; une explosion, un élan, un trait d’union –

                                                       [lui justement,

le petit animal qui trottinait à l’instant sur la

                                   [branche nue de novembre

avant de disparaître derrière ces quelques feuilles

                                                    [d’agonie

et de frisson doré… Le petit curseur tremble, là

                                                        [où frémit

l’existence, à deux doigts d’effleurer la mort, de se

                                                     [brûler vive

à son indifférence comptable…

 

Le petit écureuil roux court sur la page ; très vif,

s’affole un peu parfois de la monstruosité des

                                    [techniques de l’impasse,

là où s’abîme l’esprit, dans l’essoufflement de la

                               [bonté – tiens, c’est bien cela,

ce qu’on nomme « mort » exactement,

 

                                                 pas d’autre mot.

 

 

 

 

 

 

Le poème « substantialise » l’existence, comme le dit Benjamin Fondane, car il nous assure, dans l’instant, de notre présence au monde quand la parole, sous la poussée de la voix, s’élève, donnant forme à l’ombre et au silence. Comme je le disais à propos de la gravure sur bois de Guy Braun, l’intuition naît du contraste : une vision extérieure, lumineuse, suscitera un mouvement au sein de cette intériorité infinie, obscure, qui s’illuminera soudain, comme on enflamme une allumette en la frottant, simplement.

 

         Je remercie les lecteurs qui sentent en eux, à me lire, pointer une petite flamme.

 

 

 

 

* Ces deux poèmes sont extraits du recueil suivant : Anne Mounic, Enfant nu comme l’instant aux ruines de la durée. Collection de Franc Ducros. Publié avec le concours du Centre national du Livre. Nîmes : Lucie-éditions, 2010.

 

 

 

                                   

 

 

 

Le poème ci-dessous est extrait du recueil à paraître en mai, à l’occasion du Marché de la Poésie, aux éditions Caractères. Ce sera l’occasion d’une exposition à la Librairie-Galerie Caractères, en septembre 2011.

 

 

vendredi 17 juillet, Vérone,

et quelques jours après,

revu, à nouveau éprouvé,

le creusement de l’instant qui germe

 

 

 

Le temps des œuvres s’insinue dans l’instant de nos vies.

 

C’est l’éternité qui dans l’immédiat se  glisse et lui insuffle son élargissement, son ampleur trempée à l’instant de jadis et éprouvée par un être aujourd’hui martyr ; même sa souffrance a disparu ; il ne demeure plus trace de lui, si ce n’est le mirage d’un moment, qui fut un jour présent, projeté sur l’indifférence de la durée – une oasis que nous nommons signification, et liberté *.

 

* La liberté est un éclair de sens partagé,

beaucoup plus tard même,

quand la chair, dans la gueule de l’éternité roulante,

a gagné toute sa transparence.

 

L’oubli est diaphane, d’une honnêteté sans faille,

d’une franchise qu’on lui envierait

s’il ne nous ôtait le mot de la bouche

 

 

Baptistère de Crémone, Chaises

 

 

Ces instants oasis, médusants repères sur son époustouflante sincérité, moirent sa bienveillance de reflets énigmatiques.

Ils établissent le lien central que nous nommons « humanité », non pas dans l’espace, mais dans le temps.

 

C’est effarant (ce que paraît dire l’homme qui se voile un œil de la main dans la grande fresque de Michel-Ange à la chapelle Sixtine, à Rome) ; c’est consolant (l’intuition de la main quand elle œuvre, mue par la voix première, de plus en plus

intimement au roulis du temps).

 

 

Baptistère de Crémone, La nuit

 

 

Le moment présent de cette façon-ci se rétablit,

reprenant son équilibre sur le vertige.

Il flotte dans l’immensité de la durée et de l’espace.

 

C’est troublant, émerveillant, médusant.

 

 

Guy Braun, Estampes,

 

 

Les œuvres des siècles passés sont la substance du temps,

et nous protègent, justifiant notre quête de l’instant.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Extrait de L’eau de prudence ou La vigueur des reflets. Paris : Caractères, mai 2011.

 

Pour en savoir davantage, à l’invitation d’une autre amie :

 

http://temporel.fr/Camille-Aubaude-invite-Anne-Mounic

  

Et pour lire cette amie :

 

http://temporel.fr/Camille-Aubaude-prose,653

  

http://temporel.fr/Camille-Aubaude-Poeme

  

http://temporel.fr/Camille-Aubaude-prose

 

http://temporel.fr/Renee-Vivien-par-Camille-Aubaude

 

 

 

 

 

 

http://temporel.fr

 

 

 

 

 

 

 

 

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Anne Mounic

 

Poésie / Roman / Essais

Anne Mounic vit dans un village d’Ile-de-France, où elle partage son atelier avec son époux, Guy Braun, lui aussi peintre et graveur (Atelier Guyanne : atelier.guyanne.free.fr).

Ils créent en février 06 la revue en ligne Temporel (temporel.fr ; comité de rédaction : Claude Vigée, Michèle Duclos, Guy Braun, Anne Mounic).

Elle est maître de conférences à Paris III Sorbonne nouvelle.

Thèmes
Ecrire, c’est, me semble-t-il, donner forme au temps et, tout en se fondant comme sujet, saisir dans leur rapport dialectique l’un et le multiple. C’est ainsi que je me préoccupe beaucoup de métamorphoses et de passages et que mes romans, ou récits poétiques, sont rarement linéaires. Dans le premier qui fut publié, Métamorphoses d’une image : Quasi una fantasia, je jouais sur le déploiement, en ribambelles, d’une suite de figures. Dans La spirale, j’ai déployé ce mouvement, qui paraît revenir sur lui-même pour parvenir au-delà, sur le plan de Paris, autour du Trocadéro, créant des personnages que le hasard rassemble au dernier chapitre.

Je pars toujours du réel pour mieux inventer. Dans Voici l’homme aux bottes rouges, j’ai inventé l’histoire d’un homme réel que je voyais marcher sans cesse dans le village et sur la route nationale et qui, par son allure, me rappelait le Prince Mychkine, héros de L’Idiot, de Dostoïevsky. J’ai eu le privilège de pouvoir lui offrir le livre. Je suis également très attentive à ce que disent les voyageurs dans notre train de grande banlieue. Nous y sommes parfois témoins de scènes à haute portée existentielle. Par contre, j’ai été assez déçue de mon expérience de conseillère municipale, à laquelle je fais allusion, entre autres, dans L’Autre et le furet du bois joli.

Une simple phrase, comme la note de Claudel concernant la Ahité des choses, dans Connaissance de l’Est, peut s’ouvrir sur un récit (AH ! Ce qui dans les choses fait Ah !)

Le poème, lui, se fixe sur des instants dont il tente de saisir l’intensité existentielle pour dire l’être. Un recueil de poèmes serait une sorte de kaléidoscope ontologique à la croisée de l’extériorité (personnages, arbres, oiseaux, en ville ou chez nous, ou toute circonstance qui s’offre au hasard du temps) et de l’intériorité. L’œuvre poétique se fonde sur un paradoxe, non seulement celui de l’éphémère et de la parole qui dure, mais aussi celui d’un Je qui cherche son au-delà dans l’adresse à autrui (Tu), et en démêlant tout le souci de l’existence dans un effort vers la joie. Le poème, c’est aussi l’émerveillement, comme le dit si justement Michael Edwards.

L’au-delà du poète, c’est aussi la lecture des autres poètes. Mon travail critique pourrait se résumer par ces mots : mythe, mémoire, rythme, le poème comme instant existentiel et quête ontologique, sans oublier la traduction qui en est un aspect essentiel.

La revue que nous avons fondée en février 06 est une façon d’aller vers les autres et de défendre une certaine vision de l’existence dans un monde qui nous paraît se vider de substance en pure extériorité médiatique et marchande.

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