Angèle Paoli

 

 

 

(France)

 

 

 

 

Sous le « bleuté des plis de la nappe », d’admirables ciselures

 

 

Que reste-t-il aujourd’hui du Couvent de la Visitation de Chaillot ? Rien de ce qui fut jadis l’ancienne résidence des Visitandines ne vient distraire le promeneur qui déambule sur le « damier de marbre qui surplombe Paris » ; rien ne vient le troubler non plus de ce qu’y fut l’existence des dames qui hantèrent les lieux qu’il traverse. Que sait-il, le promeneur insouciant et distrait, d’Anne-Marie-Renée Strésor, miniaturiste accomplie, reçue à l’Académie Royale le 24 juillet 1676 et qui fut l’une des hôtes de renom de ce couvent aujourd’hui disparu ? Que sait-il de son père, Henry Strésor, peintre de Cour d’origine allemande, portraitiste de Louis XIV ? Que reste-t-il de l’œuvre de l’un et de l’autre artiste ?

Le promeneur ignore tout puisqu’il ne reste rien. Ou si peu de chose. Quelques documents d’archives conservés à la BnF, des lettres et des fragments biographiques à peine lisibles tant les encres ont été délavées par le temps.

 

De ce peu de chose, patiemment examiné et collecté, Cécile Oumhani a tiré un

roman. L’atelier des Strésor. Un roman très XVIIe, classique (au sens littéraire du terme) dans la facture, dans le ton et dans l’écriture. Une miniature, en quelque sorte, à l’image de celles que réalisa jadis la talentueuse Anne-Renée Strésor.

En première de couverture, la reproduction d’une huile sur toile d’Henry Strésor. Le Mangeur d’huîtres. On y voit un jeune garçon au teint vermeil en train de déguster des huîtres (à la dérobée ?). Il règne un certain désordre sur la table, qui semble avoir été dressée pour un repas de gourmet. Le plat d’huîtres a été entamé, le pain, rompu ; le vin blanc luit dans un élégant verre à pied. Un radis à longs fanes accompagne les coquillages. Une aiguière d’argent trône sur la table ; une fiasque est couchée sur la nappe défaite. Les étoffes sont lourdes, veloutées, et l’habit du jeune homme, rehaussé d’un pourpoint de dentelles blanches, est de belle facture.

 

Cette toile, longtemps attribuée aux frères Le Nain et aujourd’hui propriété d’un galeriste britannique, Henry Strésor l’a réalisée à Paris vers 1641. Cela fait déjà quatre ans que le jeune artiste étranger s’est installé dans la capitale. Arrivé en 1637, il a été accueilli par les frères Le Nain qui mettent à sa disposition leur atelier de la rue du Vieux-Colombier. C’est à ce moment de la vie du jeune allemand que commence le récit. Commencée sous de généreux auspices, l’histoire d’Henry Strésor se déroule en deux temps – deux parties, d’égale importance (quinze chapitres chacune). La première est consacrée aux apprentissages du jeune homme, à sa rencontre avec Catherine Buart, à son « innamoramento » et à son mariage ; à son reniement de la religion luthérienne et aux luttes intérieures qui l’assaillent, partagé qu’il est entre son amour pour Catherine et son désir de fidélité à la religion qu’il a embrassée, conformément à ses origines. La seconde à l’histoire de sa fille Anne-Renée, miniaturiste, entrée en religion chez les sœurs de la Visitation de Chaillot.

 

À partir de cette trame, Cécile Oumhani reconstitue l’histoire d’une époque et conduit le lecteur, grâce à d’habiles rétrospectives, à travers une Europe ravagée par les désastres de la guerre. Poussé par le désir d’échapper aux conflits qui déchirent son pays mais aussi par la soif de renouveler ses savoirs dans le domaine de la peinture, le jeune Strésor quitte les siens, s’attarde pendant quelques temps dans l’atelier d’un graveur de La Haye, puis se jette à nouveau sur les routes. Attiré par Paris, il trouve un premier refuge chez les frères Le Nain dont la renommée est déjà faite. C’est l’occasion pour le lecteur de s’immerger à sa suite dans l’atelier du peintre et de suivre, au milieu des pigments et des huiles, des pots et des pinceaux, l’élaboration des toiles en cours. Ainsi prend place dans le récit l’ébauche de la toile à laquelle est en train de travailler Louis Le Nain, Visite à la grand-mère (1645-1648), aujourd’hui propriété du musée de l’Ermitage, à Saint-Petersbourg.

 

« Hier, les contours de la grand-mère se sont précisés. Son profil s’est affiné. Il se découpe, aminci par un long chemin qui transparaît dans sa prunelle sombre … ». Un peu plus loin, Strésor s’absorbe dans la contemplation d’une autre toile en cours, une famille de paysans.

 

D’autres tableaux de genre, propres à cette époque du XVIIe siècle, vont ainsi apparaître sous nos yeux, sans parler des scènes de tavernes, de rues ou d’intérieurs que Cécile Oumhani brosse avec le même talent. Le lecteur voit ainsi passer sous sa plume alerte des portraits dont il a peut-être soutenu les regards dans les galeries du Louvre, portraits que la romancière fait revivre, non sans finesse et poésie. Ressurgit alors un monde qui nous est familier sans pour autant que nous l’ayons connu. Quant aux Misères de la guerre et à leurs funestes conséquences, telles que Strésor les a vécues, elles sont soulignées par les eaux-fortes de Jacques Callot, à travers les artistes et amateurs d’art, Silvestre et Israël Henriet, amis du graveur et ami de Strésor.

 

« Un matin, Silvestre lui a montré les deux séries des Misères de la guerre », Strésor est immobilisé, pris de vertige… Ciels tourmentés de flammes toujours plus hautes, constructions éventrées, cadavres mutilés, pendus accrochés à des arbres… Les effluves de chair brulée et de mort l’inondent à nouveau. Sa main se porte instinctivement sur son visage. Il ne se détache pas de ces figures grêles, menues comme des insectes, courant désespérément dans toutes les directions, prisonnières de leur scène de papier […] Non, il ne se livrera à personne, surtout pas à Silvestre, dont l’histoire ressemble tant à la sienne… »

 

Cécile Oumhani entrelace sans cesse présent et passé. Elle tresse et entremêle souvenirs et événements vécus, pris sur le vif. Le recours aux italiques introduit le lecteur dans la pensée, dans les doutes, dans les dilemmes des personnages, qu’il s’agisse d’Henri Strésor ou plus tard de sa fille Anne-Renée, héritière du savoir de son père, de sa sensibilité, du fardeau de son histoire et de celui, récent, de sa mort. De sorte que la seconde partie renvoie en miroir à la première. Les voix de la jeune femme, sa sensibilité artistique, ses choix religieux, contraires à la passion amoureuse qui la traverse et la voue au supplice, sourdent, pareils à un écho inversé et douloureux, en répons aux voix du premier volet du diptyque. Partagée entre sa création artistique, sa vocation religieuse et sa passion pour Y, les spectres l’assaillent, la débusquent jusque dans sa chambre monastique. Elle livre avec elle-même une lutte sans merci dont il semble parfois qu’elle ne se relèvera pas.

 

« Son corps s’emballe jusqu’à l’étourdissement dans les tâches qu’elle s’impose, avec l’illusion qu’ainsi le passé refluera, relégué dans l’oubli. Sourde aux mises en garde de mère Claire-Angélique de Beauvais. Se consumer pour se purifier… »

 

On croirait retrouver soudain, dans cet univers de la passion, les accents enflammés de Mariana Alcoforado dans les Lettres de la religieuse portugaise ou ceux de Madame de Clèves (La Princesse de Clèves). Ou même certains accents du grand Racine. Mais à la différence des héroïnes de roman du Grand Siècle ou des lointaines héroïnes de la tragédie racinienne, Anne-Renée Strésor a réellement vécu dans le siècle de Louis XIV. Invitée par Noël Coypel à participer à l’exposition publique qui sera donnée, en septembre 1683, à l’Hôtel de La Ferté Sennecterre, la miniaturiste travaille de « toute son âme » à la composition de deux œuvres : Le Sacrifice d’Iphigénie d’après Berthollet Flémalle et La Famille de Darius, d’après Charles Le Brun.

 

« Elle se représente sous les traits de l’épouse de Darius effondrée aux pieds d’Alexandre […] La lumière inonde le tourment qu’elle contient dans l’ombre depuis trop longtemps. Qui se déverse maintenant. Chaque trait de son pinceau est un baume. Quel Alexandre viendra lui annoncer que Darius n’est pas mort, qu’il vit ? »

 

À l’automne 1683, ces deux œuvres voisineront celles des plus grands maîtres de son temps : Carrache, Titien, Tintoret, Rembrandt, Rubens, Poussin, Le Brun. Noms fameux par toute l’Europe, auxquels il faut ajouter, pour la première fois sans doute, celui de quelques femmes, miniaturistes de renom, comme elle. Mesdemoiselles Bourdon, Nattier, Chasteau. Mais le bonheur d’être présente parmi toutes ces artistes est en partie obscurci par l’absence de celui dont elle avait espéré entrevoir le visage. Dans le chatoiement des toilettes et dans le bruissement des voix qui commentent les œuvres, le visage aimé d’Y n’apparaîtra pas.

 

N’apparaîtront pas non plus, au Grand Palais, à la Biennale des Antiquaires de l’automne 2010, les miniatures d’Anne-Renée Strésor, exposées jadis à l’Hôtel de La Ferté Sennecterre. Ces œuvres, demeurées introuvables, réapparaîtront peut-être un jour. Sous le nom d’un autre artiste ou dans quelque chapelle oubliée. En revanche, Cécile Oumhani pourra contempler la vraie toile qui lui a inspiré ce roman. Le Mangeur d’huîtres. Autrefois propriété du Cardinal Fesch (jusqu’en 1845), cette toile est aujourd’hui propriété du marchand d’art britannique Bernheimer-Colnaghi.

Quelle meilleure récompense imaginer que celle de croiser enfin « les yeux bruns du jeune homme au pourpoint taupe » ? Quelle plus grande émotion que celle de déchiffrer, prises dans le « bleuté des plis de la nappe », les « lettres  tracées par Henry ». Strésor. Un nom qui enferme son propre trésor. Patiemment exhumé par les admirables ciselures de la romancière.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Cécile Oumhani, L’Atelier des Strésor, éditions Elyzad 2012

 

 

 

 

 

 

1) Qui êtes-vous, Cécile Oumhani ? !
Je suis romancière et poète. Même quand j’écris un roman, je reste attachée à une qualité poétique de l’écriture.

 

2) Quel est le thème central de ce livre ? 

L’exil, le secret marquent le destin du père et déterminent aussi celui de sa fille. La peinture est ce qui leur permet de survivre, à une époque où naître dans l’hérésie vous poursuivait sur plusieurs générations.

 

3) Si vous deviez mettre en avant une phrase de ce livre, laquelle choisiriez-vous ? 

« Puis le besoin de partir s’était emparé de lui, âpre et brûlant comme le désir d’une femme dont on sait qu’on ne la verra plus. Il fallait que le monde se dévoile à lui, autre, multiple et chatoyant. »

 

4) Si ce livre était une musique, quelle serait-elle ? 

De la musique baroque. Une pièce pour luth de François Dufaut.

 

5) Qu’aimeriez-vous partager avec vos lecteurs en priorité ? 

Un écrivain anglais a dit que « le passé était un pays ». J’ai cherché à m’y rendre, que ce soit à la BNF, aux archives nationales ou en explorant les quartiers de Paris où s’est déroulée la vie de ces deux peintres.

 

 

Résumé du livre :

 

Fuyant la guerre de Trente ans en Allemagne, le jeune Henry Strésor arrive dans le Paris des peintres en 1637. Il y côtoie les frères Le Nain dans leur atelier de la rue du Vieux Colombier, puis emménage chez Louis Buart, maître-peintre généreux. C’est là qu’il réalise son tableau le plus connu, Le Mangeur d’huîtres et qu’il tombe amoureux de Catherine, la fille de son hôte.
Mais Henry Strésor est né «dans l’hérésie», c’est-à-dire le protestantisme. Il se voit contraint de renoncer à sa religion pour épouser Catherine. Pendant la Fronde, naît leur fille Anne-Renée. Alors qu’il tait ses origines et ses tempêtes intérieures, Henry s’applique à lui transmettre sa passion pour la peinture. Avec fougue et patience, il lui lègue les gestes qui transfigurent le monde, lui ouvrant la voie vers un avenir exceptionnel : elle sera l’une des premières femmes à être acceptée à l’Académie royale de peinture et de sculpture.

Cécile Oumhani nous dévoile l’histoire vraie d’une famille de peintres en marge du faste de Louis XIV. Ses mots ont la précision des miniatures, tout en ombres et en lumières. Par son talent, elle comble les blancs de destinées ardentes dont seuls d’énigmatiques fragments sont arrivés jusqu’à nous.

 

 

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Angèle Paoli

 

 

 

 

- née à Bastia en 1947, vit actuellement à Canari, dans le Cap Corse, où elle anime la revue de poésie, de critique & de littérature Terres de femmes, créée en décembre 2004 avec son mari éditeur Yves Thomas et le photographe et architecte Guidu Antonietti di Cinarca.
Publications dans les revues Pas, n° 4 (Editions Laurence Mauguin), Faire-Part, Europe, Siècle 21, La Revue des Archers, NU(e), Semicerchio, Thauma, DiptYque n°1 et n° 2, Le Quai des Lettres, Décharge, Mouvances etc…

Ouvrages récemment parus :

▪ Le Lion des Abruzzes, récit-poème, éditions Cousu Main, Avignon, décembre 2009 ▪ Carnets de marche, éditions du Petit Pois, Béziers, juillet 2010 ▪ Camaïeux, livre d’artiste illustré et réalisé par Véronique Agostini, éditions Les Aresquiers, Frontignan, septembre 2010 ▪ Solitude des seuils, livre d’artiste, gravure de Patrick Navaï, éditions Le Verbe et L’Empreinte [Marc Pessin], Saint-Laurent-du-Pont, octobre 2011

http://terresdefemmes.blogs.com/about.html

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