Angèle Paoli

 

paoli

 

(France)

 

 

 

Camps de la résistance, champs de la conscience

 

 

ANGELE PAOLI

 
je n’ai pas connu la guerre

je n’ai pas traversé les exils

je n’ai pas été confrontée à la déportation

ni à l’extermination par balles

je n’ai pas traversé la faim ni vécu

la peur au ventre devant les charniers ouverts

je n’ai rien connu de l’acharnement

à la déshumanisation

ni de la torture

je n’ai pas connu la guerre

 

Quelle est ma légitimité à dire à écrire ?

 

Je cède la parole à ceux qui, comme Julius Margolin, sont sortis vivants de l’Enfer blanc et ont pu apporter leur témoignage sur les camps de la déportation de l’URSS.

Je cède la place à des écrivains qui se sont rendus sur les lieux pour tenter de comprendre. J’ai fait un choix, qui repose avant tout sur ma bibliothèque et sur les ouvrages dont je dispose. Il en existe de nombreux autres qu’il me faudra découvrir un jour. Et la tâche, dans ce domaine, est immense.

 

 

Dossier URSS, Camps de déportations

 

 

ANGELE PAOLI2

 

 

Λюди, не убивают друг друга

« Lioudi, nié oubivaïtié droug drouga ».

« Hommes, ne vous tuez pas les uns les autres »1

 

On peut lire cette inscription, gravée sur le rocher-mémorial de Sandarmokh, en Carélie.  Une injonction dépourvue de pathos  en souvenir de tous ceux qui ont été exécutés dans cette futaie de la région de Medvejyegorsk.

« Plus de sept-mille personnes ont été exécutées entre 1934 et 1941, dont les onze cent onze du convoi  de Solovki, en cinq jours, les vingt-sept octobre, premier, deux trois et quatre novembre 1937, pendant la période de la Grande Terreur »2.

Aujourd’hui des stèles disséminées dans la neige ramènent à la mémoire les noms de ceux qui sont tombés sous les balles et dont les corps ont comblé les charniers que les victimes avaient creusés de leurs mains.

Tous ne sont pas morts. Julius Margolin fait partie des rescapés du Goulag. Libéré en 1945, il vit pendant quelques mois dans un village de l’Altaï avant de rentrer en Israël, qu’il rejoint en septembre 1946. Il entreprend alors d’écrire, de témoigner, de militer. En 1949, son livre est publié en France aux éditions Calmann-Lévy. Traduit par Nina Berberova et Mina Journot, il paraît sous le titre : La Condition inhumaine : cinq ans dans les camps de concentration soviétiques. Réédité aujourd’hui dans sa version complète par les éditions « Le Bruit du temps », l’ouvrage porte le titre Voyage au pays des Zé-Ka.3 Dans cette énorme somme de plus de 700 pages, Margolin livre un témoignage terrifiant sur l’enfer vécu au cours de ces longues années de captivité dans les camps de travail de la région d’Arkhangelsk, sur les rives de la Mer Blanche. Mais témoigner de ce qu’il a vécu ne lui suffit pas. Rendre hommage aux morts, non plus. Margolin est un combattant, et son combat pour les vivants ne fait que commencer.

Né dans une famille juive de Pinsk, en Biélorussie, Julius Margolin (1900-1971), docteur en philosophie, se trouve à Łódź lorsque commence la Seconde Guerre Mondiale.  Il se réfugie alors dans sa ville natale, qui tombe entre les mains de l’armée Rouge en septembre 1939.  Margolin est arrêté  le 19 juin 1940 par la police politique soviétique (le NKVD).  Il est expédié par train jusqu’en Carélie. Arrivé à  Medvejegorsk, il embarque avec des milliers d’autres détenus sur le lac d’Onega. Il passera cinq années au GOULAG (acronyme de Glavnoie Oupravlenie Laguerei).

Il effectue un premier séjour  au « 48e Carré dépendant de la Direction des camps du canal Mer Blanche-Baltique (août 1940-juin 1941). Il est ensuite déporté dans le camp de Krouglitsa, dans la région d’Arkhangelsk (juillet 1941-juillet 1944). Puis, toujours dans la même région, il effectue un séjour au camp de Kotlas (juillet 1944-juin 1945).

Dans l’avant-propos4 du Voyage au pays des Zé-Ka, Margolin écrit :

« Je ne suis pas allé en Russie par l’Intourist, et je n’ai pas traversé, par une nuit sans lune, la frontière de la Polésie. Je fus un touriste d’un troisième genre, très particulier. Je n’ai pas eu besoin d’aller en Russie, c’est elle qui est venue à moi. Et mon itinéraire fut très spécial et inconnu de l’Intourist. J’ai observé la Russie, non par la fenêtre de l’hôtel Métropole à Moscou, ni par la fenêtre du wagon-restaurant. Je l’ai vue à travers la fenêtre grillée d’un wagon de prisonniers ou à travers les barbelés des camps. J’ai parcouru à pied des centaines de kilomètres, parmi la foule des déportés qu’on chassait avec des injures, d’étape en étape, à travers les forêts et les kolkhozes misérables du Nord, j’ai traversé deux fois l’Oural, une fois dans un wagon de marchandises, une autre fois sur le troisième rayon à bagages d’un wagon de troisième classe, où ne se trouvent jamais, car cela ne leur sied pas, de correspondants étrangers ; j’ai vécu dans un trou de Sibérie, travaillé comme tout le monde, et porté dans ma poche ce document dont Maïakovski était si fier : le passeport soviétique pour cinq ans.5 Je n’ai plus ce document, c’est pourquoi je peux écrire sur l’URSS « plus de choses qu’il n’en est rêvé dans votre philosophie »6, et que ne peuvent écrire ceux qui l’ont encore.

Dans la postface qu’il consacre à son livre,  Julius Margolin lance un cri d’alarme.  Les camps de déportation existent toujours. Au-delà des lecteurs, il met en garde le monde assoupi sur ses idées préconçues et sur ses positions confortables. Sur son aveuglement.

 

 

 

ANGELE PAOLI3

Julius Margolin

 

 

 

EXTRAIT n°1

 

« Ce livre ne remplira pas sa mission s’il ne transmet le sentiment vivant de la réalité des camps qui existent aujourd’hui comme hier et comme il y a cinq ans. Ces camps sont l’événement capital de notre réalité et on ne peut comprendre l’époque dans laquelle nous vivons sans savoir comment et pourquoi ils ont surgi, grandi, et se sont étendus à travers le monde.

Ne te trompe pas, lecteur, et ne confonds pas les camps soviétiques avec ceux d’Hitler. N’excuse pas les camps soviétiques parce qu’Auschwitz, Majdanek et Treblinka furent pires. Rappelle-toi que les usines de mort de Hitler n’existent plus ; elles ont passé comme un cauchemar et, sur leur emplacement, s’élèvent des monuments au-dessus des tombes des victimes. Mais le 48e Carré, Krouglitsa et Kotlas fonctionnent toujours, et des hommes y périssent aujourd’hui comme ils y périssaient il y a cinq et dix ans. Tends l’oreille et tu entendras comme moi, chaque matin à l’aube, venant de loin :

-Debout !

Il est IMPOSSIBLE de ne pas écrire, de faire silence sur les camps, parce que cela touche des millions d’êtres qui souffrent et à qui le monde doit venir en aide. Ce livre est de la propagande antisoviétique dans la même mesure que, cent ans auparavant, La Case de l’Oncle Tom de Beecher-Stowe fut de la « propagande » contre les États esclavagistes du Sud. La situation de millions de prisonniers soviétiques est pire encore, et la mesure de leur servitude morale et de leur exploitation physique beaucoup plus forte que tout ce que subirent les nègres et qui suscita une si ardente protestation, allant jusqu’à l’intervention de l’armée.

Chacun de nous doit connaître la vérité et, s’il est partisan du Communisme ou simplement son compagnon de route, il doit doublement être averti de ce qui se passe dans les coulisses de l’Union soviétique. S’il garde le moindre doute, il doit exiger qu’on lui donne la possibilité de vérifier chaque assertion concernant le régime soviétique, qu’il trouvera dans ce livre ou dans d’autres écrits par les rescapés des camps […]

Ce livre est avant tout écrit pour la défense de millions d’êtres enterrés vivants. Pour la défense de ceux qui vivent encore aujourd’hui et qui, demain, seront peut-être morts. Pour la défense de ceux qui, libres encore aujourd’hui, partageront demain le sort des enterrés vivants.

En me basant sur une expérience personnelle de cinq années, j’affirme que le gouvernement soviétique a créé dans son pays, mettant à profit les conditions spécifiques-géographiques et policières -, un royaume d’esclaves derrière des barbelés, fermé au contrôle de l’opinion publique mondiale […]

J’attire l’attention des hommes capables non seulement de voir, mais de prévoir et de réfléchir, sur ce fait terrible que l’esclavage, incompatible avec l’essence même du capitalisme et avec la conscience morale de l’Humanité évoluée, devient possible, techniquement et économiquement, dans le cadre d’une idéologie totalitaire du XXe siècle. »7

 

 

 

ANGELE PAOLI4

 

 

LA DÉSHUMANISATION

EXTRAIT n°2

 

 

« Le sentiment de la dignité humaine, ce fruit fragile et tardif de la culture européenne, a été corrodé et bafoué bien avant que le Ze-Ka arrive au camp. Il est impossible pour un homme exposé à une violence franche et cynique, et qui ne voit aucune justification à ses souffrances, de garder sa dignité. L’Etat l’a écrasé sans raison ni faute de sa part. Il n’est ni châtié ni banni, mais simplement bafoué. Tout est étouffé chez l’habitant du camp : sa logique, son sens de la justice, son droit au respect élémentaire de ses besoins corporels et spirituels. Il ne lui reste que la résignation et la conscience de son absolue insignifiance. Même l’homme de l’Occident, en qui sont innés la fierté individuelle et l’esprit de révolte, ne peut garder cette dignité humaine s’il reste longtemps dans le camp. Le meilleur moyen de le rendre ridicule et méprisable, c’est de l’obliger, systématiquement, à exécuter publiquement un travail dont il n’est pas capable, devant des individus plus forts que lui et qui lui témoignent de l’hostilité.

Au camp, j’ai vu un vieil avocat d’Ukraine occidentale qui ne savait pas allumer un feu suffisamment vite. Des grands gaillards incultes, mais qui se débrouillaient infiniment mieux en forêt, le houspillaient et le raillaient. Le vieillard avait les larmes aux yeux. Elle est risible, la tragédie de celui qui peu à peu se fait à l’idée qu’il est inférieur aux autres parce qu’il n’arrive pas à faire un travail qui le dégoûte. C’est là une étape importante de la déshumanisation. Il arrive un moment où l’on commence à se haïr, à détester ce que l’on est et ce que l’on sait faire réellement. On ne souhaite plus que se fondre dans la masse, devenir un instrument docile et efficace de la volonté d’autrui. On oublie ce que l’on a fait la veille, on ignore ce que l’on sera obligé de faire le lendemain. On désapprend à vouloir et l’on sait combien il est dangereux de refuser. On ne se distingue alors plus de l’animal que par la diversité des tâches que l’on est capable d’accomplir, mais on s’apparente à lui par son obéissance, sa totale dépendance à l’égard de ceux qui distribuent la nourriture et les tâches.

L’état dans lequel on nous tient pendant des années n’est ni le rassasiement, ni la faim aiguë qui pousse l’homme, enragé, à se révolter ou qui le condamne à la mort à bref délai. Ce n’est qu’une demi-faim, une longue sous-alimentation, une petite sensation humiliante qui épuise l’homme moralement et physiquement, peu à peu, sans qu’il s’en aperçoive lui-même, qui amollit son corps et détourne toutes ses pensées, tous ses sentiments et ses jugements dans une certaine direction. Comme les chasseurs harassent un fauve, on « force » le Ze-Ka dans une impasse, on l’enferme dans un cercle. Et voilà que le rayon de ses manifestations et de ses intérêts humains se rétrécit de plus en plus… »8

 

 

 

Actualité des camps ?

 

 

Dans un récit intitulé Ienissei, suivi de Russie Blanche, Christian Garcin dresse un état des lieux de la Sibérie actuelle puis se penche sur le cas particulier de la Biélorussie ou Russie Blanche. Qui « n’est pas la Russie » !

 

Dans le chapitre intitulé « Camps », l’auteur fait parler Maria Alekhina, l’une des trois Pussy Riot, groupe subversif dont le procès vient d’avoir lieu.

« Maria Alekhina lut un long texte dans lequel elle regrettait que la plupart des gens en Russie avaient « cessé de se considérer comme des citoyens. Ils se considèrent tout simplement comme des masses automatisées(…) J’en viens même à douter qu’ils aient conscience que leur propre maison leur appartient. Si une excavatrice s’approche de l’entrée de leur immeuble, que l’on demande aux gens d’évacuer les lieux et qu’on leur dise : « Excusez-nous, nous allons démolir votre maison pour y construire la résidence d’un fonctionnaire », ils ramassent leurs affaires, leurs sacs et ils quittent leur maison. Et ils resteront là, dans la rue, en attendant tranquillement que le pouvoir leur dise ce qu’il faut faire. Ils sont absolument amorphes, c’est très triste « […]

Traversant la Sibérie en longeant le fleuve Ienisseï, Christian Garcin évoque les camps du Goulag, disséminés  du sud au nord, d’Abakan à Norilsk… « L’Ienisseï, c’est la région de la mort », selon les mots de la guide russe, Natacha, qui dresse pour les visiteurs le tableau des différents types de centres de détention. Puis l’auteur d’Ienisseï revient sur l’actualité des Pussy Riot (mot à mot « Émeutes de chattes »).

« Les Pussy Riot ont passé assez de temps en détention pour prendre conscience de leur acte », déclara en septembre 2012 le Premier ministre et ex-président Dmitri Medvedev. « À mon avis, une condamnation avec sursis serait suffisante compte tenu du temps qu’elles ont passé en prison », ajoutait-il. Les trois jeunes femmes ayant déjà effectué six mois de détention, il leur restait un an et demi à tirer. Peut-être – je l’ignore au moment où j’écris ces lignes- en seront-elles dispensées. Mais sans doute pas la beaucoup moins médiatisée Taïssia Ossipova, dont j’apprends qu’un tribunal de Smolensk vient de la condamner à huit ans de camp. Taïssia Ossipova, âgée de 28 ans, est une opposante au régime, membre de la formation d’opposition « L’Autre Russie », dont le leader est le désormais célèbre Édouard Limonov. »9

Certains détenus sont aujourd’hui incarcérés dans des camps radioactifs (mines d’uranium), tels celui de Krasnokamensk, à 6500 km à l’est de Moscou : le camp IaG-14/10, dans la région de Tchita.

 

 

 

Nombreux sont les écrivains d’aujourd’hui qui se passionnent pour la Russie et pour son histoire, quelque sinistre et terrifiante qu’elle puisse être. Nombreux sont ceux qui s’y rendent, fascinés, effectuant voyages après voyages. Ainsi de  Christian Garcin. Ainsi d’Olivier Rolin. Qui s’interroge sans parvenir à trouver une réponse :

«  Qu’est-ce qui m’intéresse, me concerne, dans cette histoire qui n’est pas la mienne, ni celle dont je descends directement – je ne parle pas de l’histoire du météorologue seulement, mais de celle de l’époque terrible où il vécut et mourut ? Et d’abord qu’est-ce qui m’intéresse dans ce pays, la Russie, qui fait si peu d’efforts pour être aimable, et qui d’ailleurs ne séduit personne – c’est une litote- dans la partie du monde où j’habite ? Personne, ni moi non plus, d’ailleurs. Et ce n’est pas ce livre qui va le rendre aimable… »10

En 2010, Olivier Rolin effectue un premier voyage aux îles Solovki, au milieu de la Mer Blanche. Ce voyage sera suivi de deux autres. L’écrivain a en tête un film pour Arte et une enquête à mener sur l’un des détenus. Alexeï Féodossiévitch Vangengheim. Dénoncé, arrêté en 1934, exécuté en 1937. Olivier Rolin en retrace le destin dans Le Météorologue. Mais son projet ne s’arrête pas avec ce récit. Olivier Rolin veut aussi retrouver la « bibliothèque perdue ».

Que sont en effet devenus les ouvrages dont disposait le SLON — Camp à destination spéciale des Solovki — après la fermeture définitive du camp du camp en 1939 ? Pour trouver une réponse, il faut enquêter sur place. Olivier Rolin embarque à bord d’un petit avion pour les îles Solovki. Il est  accompagné d’Elisabeth Kapnist, réalisatrice d’origine russe, de Valéry Kislov, « qui raconte le film pour Arte » et du photographe Jean-Luc Bertini qui réalise avec l’écrivain un livre intitulé Solovki, la bibliothèque perdue. L’auteur du Météorologue consacre à la grande île de l’archipel des Solovki, jadis occupée par un monastère-forteresse (Kreml’, en russe), un chapitre important. Dont on peut lire une sorte de résumé dans le livre réalisé conjointement avec le photographe Jean-Luc Bertini.

Parmi tous les camps implantés dans les étendues glacées de l’U.R.S.S, le camp des Solovki est un camp à part. Il ne ressemble pas tout à fait aux autres camps du Goulag.

Il faut remonter jusqu’aux années vingt (1923, précisément). C’est à cette époque que l’ancien monastère —construit au XVè siècle par des ermites— fut transformé en camp. Les religieux chassés, la « Direction générale des camps » procéda à l’installation des Ze-Ka (Polonais, Ouzbeks, Juifs, Chinois, Ukrainiens, Géorgiens, tatars, Allemands…)

« Ce camp abrita une vie culturelle relativement intense, puis progressivement étouffée à mesure que l’on s’avançait dans les années trente, jusqu’à la fermeture du camp en 1939. Des sociétés régionales y virent le jour, y publièrent des revues, des spectacles y furent montés par des détenus comédien ou metteurs en scène, une grande bibliothèque y fut réunie. Gorki vint, en 1929, visiter cette vitrine d’un Goulag idéal. Le témoignage le plus complet, et passionnant, sur cette résistance de l’esprit à l’intérieur de la vie concentrationnaire, est celui écrit à la fin de sa vie par un homme, Iouri Tchirkov, qui fut déporté aux Solovki alors qu’il n’avait que quinze ans, accusé de crimes extravagants, et qui dut à son jeune âge de travailler comme aide-bibliothécaire. La bibliothèque compta jusqu’à trente mille volumes, dont plusieurs milliers en langues étrangères, français, anglais et allemand principalement. Les livres étaient apportés par les zeks, qui pouvaient eux aussi — ou qui ont pu longtemps— en commander à leurs familles. Il est même arrivé, au début, que l’administration du camp en fasse venir, prélevés sur les bibliothèques saisies à Moscou ou à Pétersbourg.  On y trouvait aussi bien des ouvrages scientifiques ou techniques que de la littérature, parfois des éditions rares. Tchirkov se souvient d’avoir lu Les Misérables annotés par Tourgueniev, et d’y avoir lu À l’ombre des jeunes filles en fleurs… Or, même parmi les chercheurs de l’association Memorial,  qui se consacre à exhumer et maintenir vivante la mémoire des camps (survivante serait un mot plus juste, dans la Russie actuelle), personne ne savait ce qu’étaient devenus, après la fermeture du SLON à la veille de la Seconde Guerre Mondiale, ces livres qui avaient été un espace de liberté imaginaire pour des hommes et des femmes condamnés à l’esclavage et souvent à la mort.

La disparition d’une bibliothèque, surtout quand elle est liée à une histoire  aussi tragique, est un mystère qui ne peut manquer d’exciter la curiosité d’un écrivain : l’idée m’est donc venue d’enquêter sur cette histoire. »11

 

À la fermeture du SLON, les zeks essaimèrent dans les différents centres de rétention du Goulag. Les livres furent dispersés. Olivier Rolin poursuit sa quête en compagnie de ses amis. Pas trace de livres ni à Kem, « sur le rivage occidental de la mer Blanche » ; ni à Belomorsk. Pas non plus au bord du lac Onega, à Medvejegorsk, « la montagne de l’Ours. » C’est à Iertsevo, « capitale d’un grand complexe de camps », à cinq- cent kilomètres au sud-est des Solovki, que les enquêteurs découvrent quelques dizaines de volumes marqués du sceau triangulaire caractéristique des Solovki. SLON OGPU (Solovki et Guépéou). Parmi ces livres rescapés, recueillis dans une « salle de la mémoire » par « des bibliothécaires dévouées et pugnaces » figurent des ouvrages de Stendhal : Souvenirs d’égotisme et la Vie d’Henry Brulard. Ils sont arrivés ici en suivant les contingents de déportés transférés d’un camp à l’autre. Ces livres ont ouvert quelques fenêtres de liberté à des hommes et des femmes réduits en esclavage, ils ont fait entendre la voix des sentiments humains dans un monde inhumain, ils sont restés les amis fidèles  de ceux que leurs amis d’autrefois avaient souvent, par peur, abandonnés. »

«  Nous sommes heureux d’avoir fait ce voyage jusqu’à eux. »

Conclut Olivier Rolin.12

« Majestueuses et belles sont les forêts séculaires de la région d’Onéga », écrit Julius Margolin dans Voyage au pays des Ze-Ka.

Dans le chapitre IV du Météorologue, Olivier Rolin, poursuivant sa réflexion ajoute : « Il y a dans Voyage au pays des Ze-Ka un dialogue entre un ingénieur soviétique et le détenu Margolin :

Aujourd’hui, dit ce dernier, je sais exactement ce que j’éprouve en face de l’Union soviétique : c’est la peur. Avant d’arriver dans ce pays, je n’avais jamais eu peur de l’homme. » Phrase à quoi fait écho une autre, de Nadejda Mandelstam : « De tout ce que nous avons connu, le plus fondamental et le plus fort, c’est la peur […] La peur a brouillé tout ce qui fait d’ordinaire une vie humaine. » Cette peur immense, diversement reflétée, subie, affrontée, dépassée, dans des centaines de milliers de regards, nous ne nous en sommes guère souciés. Nous nous alarmons aujourd’hui à bon droit des risques de voir l’inhumain reparaître en Russie, mais nos alarmes seraient plus crédibles si nous avions prêté attention à ce qui dans l’histoire de ce pays fut humain, et cette humanité fut d’abord celle des victimes. »13

 

 

 

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  1. 1. Jean-Luc Bertini-Olivier Rolin, Solovki, La bibliothèque perdue, Le bec en l’air Éditions, 2014.
  2. Olivier Rolin, Le Météorologue, Éditions du seuil, 2014, p 177.
  3.  Ze-Ka ou Zek est l’abréviation pratiquée par l’administration des camps, écrite sous la forme z/k. Initialement, « zaklioutchonny kanaloarmeets », c’est-à-dire «  détenu-combattant du canal, le terme, apparu au début des années 1930 sur le canal de la mer Blanche-Baltique, l’un des grands chantiers du Goulag, désigne par la suite tout détenu des camps. (Voyage au pays des Ze-Ka, avant-propos, p. 17)
  4. Avant-propos, Voyage au pays des Ze-Ka, Nouvelle édition établie et présentée par Luba Jurgenson, Éditions Le Bruit du temps, 2010, p. 19
  5. Allusion au poème de Vladimir Maïakovski (1894-1930), Vers sur le passeport soviétique (1929), traduit en français par Elsa Triolet.
  6. Shakespeare, Hamlet, acte I, scène 5.
  7. Postface, Voyage au pays des Ze-Ka, Nouvelle édition établie et présentée par Luba Jurgenson, Éditions Le Bruit du temps, 2010, pp. 737-738-739-740
  8. Juluis Margolin, La Déshumanisation in Voyage au pays des Ze-Ka, Nouvelle édition établie et présentée par Luba Jurgenson, Éditions Le Bruit du temps, 2010, p.251-252
  9. Christian Garcin, Ienisseï, Éditions Verdier, 2014, pp.33-34
  10. Olivier Rolin, Le Météorologue, Éditions du Seuil/ Paulsen, 2014, p.190,

11/12. Jean-Luc Bertini-Olivier Rolin, Solovki, La bibliothèque perdue, Le Bec en l’air   Éditions, 2014.

  1. Olivier Rolin, Le Météorologue, Éditions du Seuil/ Paulsen, 2014, p. 202.

 

 

 

 

 

 

 

 

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BIO- Julius Margolin

 

Yehuda (Julius) Margolin (en russe : Юлий (Юлиус) Борисович Марголин) est un philosophe et écrivain juif né à Pinsk en Biélorussie (alors dans l’Empire russe, puis en Pologne) le 14 octobre 1900 et mort le 21 janvier 1971 (à 70 ans).

Il s’installe en Palestine en 19361. En 1939, il rend visite à ses parents de Pinsk et est emprisonné lors de l’invasion soviétique de la Pologne. Avec de nombreux autres « éléments socialement dangereux », il est raflé le 19 juin 1940 par le NKVD et envoyé dans un camp de travail, sur la rive nord du lac Onega. Il survit et est libéré en 1945 en tant qu’ancien citoyen polonais conformément à l’accord avec la Pologne. En 1946, il est autorisé à retourner en Pologne, puis s’installe en Palestine via la France. Il commence immédiatement à y écrire en russe Voyage au pays des Ze-Ka, qui est terminé en 1947, lorsqu’ Alexandre Soljenitsyne vient d’être envoyé au goulag.

Immédiatement après la Seconde Guerre mondiale, il était impossible de publier un tel livre sur l’Union soviétique. Le manuscrit est également rejeté en Israël. Le livre a finalement été imprimé en France en 1949 et réédité en 2010.

En 1951, il est témoin lors du procès gagné par David Rousset contre le journal communiste Les Lettres françaises.

Œuvres traduites en français

La Condition inhumaine : cinq ans dans les camps de concentration soviétiques, [« Путешествие в страну зэ-ка »], trad. de Nina Berberova et Mina Journot, Paris, Éditions Calmann-Lévy, 1949, 453 p.

Voyage au pays des Ze-Ka, [« Путешествие в страну зэ-ка »], trad. de Nina Berberova et Mina Journot, révisée et complétée par Luba Jurgenson, Paris, Éditions Le Bruit du temps, 2010, 781 p.

 Le Livre du retour, trad. de Luba Jurgenson, Paris, Éditions Le Bruit du temps, 2012, 295 p

 

 

 

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BIO ANGELE PAOLI

 

Née à Bastia, Angèle Paoli vit dans un village du Cap Corse. Depuis 2004, elle anime la revue numérique de poésie et de critique Terres de femmes, avec la collaboration de l’éditeur Yves Thomas, et du photographe et architecte Guidu Antonietti di Cinarca. Elle y tient une rubrique de critique littéraire et assure au quotidien la coordination de deux anthologies de poésie. Parmi ses publications les plus récentes, on note : Le Lion des Abruzzes (récit-poème, éd. Cousu Main, 2009), Carnets de marche (éd. du Petit Pois, 2010), Camaïeux (livre d’artiste, éd. Les Aresquiers, 2010), Solitude des seuils (livre d’artiste, gravure de Marc Pessin sur un dessin de Patrick Navaï, éd. Le Verbe et L’Empreinte, 2011), La Figue (livre d’artiste, Dom et Jean Paul Ruiz, 2012. Préface de Denise Le Dantec), Solitude des seuils (éd. Colonna, 2012. Liminaire de Jean-Louis Giovannoni). À paraître en 2013 : De l’autre côté, aux éditions du Petit Pois. Ouvrages en collaboration : Philippe Jambert et Angèle Paoli, Aux portes de l’île, éd. Galéa, 2011 ; Angèle Paoli et Paul-François Paoli, Les Romans de la Corse, éd. du Rocher, 2012 ; Pas d’ici, pas d’ailleurs (anthologie francophone de voix féminines contemporaines) (poèmes réunis par Sabine Huyhn, Andrée Lacelle, Angèle Paoli et Aurélie Tourniaire), éd. Voix d’encre, 2012. À paraître en 2013 : Philippe Jambert et Angèle Paoli, Fontaines de Corse, éd. Galéa. Angèle Paoli a aussi publié de nombreux poèmes et/ou articles dans des ouvrages collectifs et anthologies, ainsi que dans les revues Pas, Faire-Part, Poezibao, Europe, Siècle 21, La Revue des Archers, NU(e), Semicerchio, Thauma, Les Carnets d’Eucharis, DiptYque n°1 et n° 2, Le Quai des Lettres, Décharge, Mouvances, PLS (Place de la Sorbonne), Diérèse,… Angèle Paoli est lauréate du Prix européen de la critique poétique francophone Aristote 2013.

 

 

http://terresdefemmes.blogs.com/

 

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