Angèle Paoli

 

paoli

 

(France)

 

 

 

a lu :

 

 

 

Laurine Rousselet

Laurine Rousselet

 

 
Syrie, ce proche ailleurs,

Création au féminin, L’Harmattan, 2015

 

 

Laurine Rousselet2

 

 

 

Journal de l’attente,

Éditions Isabelle Sauvage.

 

 

Laurine Rousselet3

 

 

 

Laurine Rousselet, Écriture et résistance

« connaître se fissure

le visage exhibe la lèvre écrite

l’encrier fidèle au sang »

 

 

Extraits du Journal de l’attente, publié en mars 2013 aux éditions Isabelle Sauvage, ces vers de Laurine Rousselet pourraient servir de fil conducteur pour la lecture de l’ouvrage qui va suivre : Syrie, ce proche ailleurs. De juin à septembre 2013, Laurine Rousselet  s’empare en effet de la tragédie de la Syrie, pour écrire, « au jour le jour », Syrie, ce proche ailleurs. Un « chronopoème » qui combine essai et poésie. Quasi contemporains, les deux recueils disent l’éclatement. Fissure de soi dans la relation à l’autre ; fissure éclatement anéantissement d’un monde, le nôtre. Cet infiniment « proche ailleurs » qu’était, hier encore,  la Syrie. Qu’il s’agisse de l’intime ou de l’universel, le sang et l’encre se mêlent, difficiles à distinguer l’un de l’autre, inséparables. Seul diffère  sans doute l’esprit qui préside à l’écriture. « Car il est des violences devant lesquelles écrire ne ménage aucune ivresse, j’entends poétique », confie Laurine Rousselet  dans l’incipit de Syrie, ce proche ailleurs. En effet, l’écriture naît ici de la confrontation avec une réalité insoutenable, et de la nécessité d’en dénoncer la férocité et l’horreur.  Écrire s’impose, une fois dépassé le mouvement premier de la révolte, comme mode de résistance pour tenter de dire l’indicible et de s’immerger dans « une réflexion sur le pouvoir, la tyrannie, l’imposture, le délire, la résistance, l’espoir, le mal et la mort…». Afin sans doute aussi, pour une jeune femme non syrienne, de ne pas rester inactive face au déferlement des images de violences d’un conflit qui s’éternise dans le sang.

 

Non syrienne. Étrangère à la Syrie ? Sans doute. Laurine Rousselet est française. Cependant, le pays qui la préoccupe et dont elle prend la défense à travers ses propos et ses réflexions, ne semble avoir aucun secret pour elle. Elle en connaît l’histoire dans les moindres détails, faits dates et chiffres, mouvements politico-religieux et dissensions. Clans et rivalités. Nombre de morts… Elle observe et analyse avec précision, depuis longtemps sans doute, et au jour le jour, « la confessionnalisation du conflit » ainsi que le jeu mouvant des acteurs qui se livrent au dépeçage systématique d’un pays et d’un peuple :

« L’attentisme des nouveaux empires occidentaux, le verrouillage de la Russie, de la Chine, la voracité de l’Arabie Saoudite, du Qatar, la convoitise de la Turquie, l’exigence d’Israël, l’irradiation de l’Iran, des chiites irakiens, du Hezbollah libanais, etc…

 

Reprenant ce propos dans un développement plus important et plus complexe,  Laurine Rousselet envisage les enjeux engagés dans un après Al-Assad :

 

« L’Arabie Saoudite et le Qatar enfiévrés de pouvoir après la chute Assad, rêvant d’un pouvoir sunnite à Damas, déforment la révolution en lui accordant un soutien. En attendant, le régime, fort de son armée et de ses nombreuses milices, impose sa terreur avec d’autres intéressés régionaux. Mention spéciale au Hezbollah libanais, aux Gardiens de la révolution iraniens (initiateurs ensemble de la douce milice Jaysh Al-Shabi), aux miliciens chiites irakiens, mais aussi aux Housthis du Yémen, aux Afghans. Face à eux, inclus dans l’opposition militaire syrienne, des incurables du fanatisme s’exposent à la rencontre d’autres désaxés… La palme de l’imprécation proférée revient au Front Al-Nosra (groupe djihadiste radical syrien armé dont l’objectif premier est la chute du régime…) »

 

Pour autant, Laurine Rousselet se refuse à toute description réaliste. Ici point de scènes de torture massacres lynchages. L’auteur n’ajoute pas de sang au sang versé. Mais dénonce. Avec « d’autres ressorts. » Tel est son projet. Dénoncer, à travers textes en prose, aphorismes, poésie, tous les actes qui, depuis le début des hostilités, ont voué la Syrie à une destruction délibérée.  Ainsi peut-on lire au début de l’ouvrage :

 

« L’ampleur des violations des Droits de l’homme est sans commune mesure. L’insignifiance de l’aide occidentale est là. Absolue, sa raison éparpillée voue la terre syrienne à l’agonie. Sa liberté éveille le mouvement de la destruction, exploite le conflit et conclut au suicide. Triomphe du tortionnaire Al-Assad qui rit de sa stérilité. »

 

En amont, avant de pouvoir se lancer dans l’écriture, il a fallu « inhaler la violence pour la décortiquer, la recracher, la faire éclater sur papier. » Il a fallu trouver au plus profond de soi « l’énergie verbale » nécessaire au saisissement de la « démesure du mal ».

 

Dénoncer, donc, et choisir le poème. « Comme une poussée vers la libération, l’instinct fiévreux du songe, le cri sauvage au sortir du chaos. Le poème contre la monstruosité humanisée. Le poème comme rencontre avec l’épaisseur de la résistance. »

 

Ainsi alternent au fil des pages des analyses objectives, fondées sur  une parfaite connaissance des événements — « le massacre à l’arme chimique du 21 août 2013 » ; les déclarations de l’UNESCO sur « le patrimoine mondial en « péril » » ; les manifestations de militants syriens pacifistes ; les apparitions de Bachar Al-Assad, ses menaces haineuses ; les fluctuations des alliances qui « se composent puis se tournent les unes contre les autres » ; les commentaires de la presse… — et des aphorismes hypothétiques comme celui-ci :

 

«La liberté serait de faire abdiquer toute idée de soif. »

 

Ou cet autre :

 

« La résidence de l’amour serait le lieu du paysage anonyme. »

 

Parfois la réflexion prend l’allure d’une vérité générale plus développée :

 

« Tout despote verra un jour son mythe dégonfler et périra lynché par son peuple y compris par ses propres bourreaux. L’usurpation est totale. Son erreur : avoir cru en l’autorité éternelle du crime… »

 

Ou plus philosophique :

 

«  L’homme qui s’élance à concevoir un culte est celui qui, frappé par le désespoir de ne pouvoir exploiter le vide, est son propre dégoût, ce qui le range du côté de l’homme sanguinaire. »

 

Ailleurs une écriture plus personnelle fait irruption, qui ponctue par trouées le réel absurde et inacceptable. Laurine Rousselet se livre, le plus souvent dans des paragraphes brefs. Comme celui-ci, par exemple :

 

« Se coucher d’un trait avec franchise pour divaguer seulement, sans obsession du temps. Ni cri ni sommeil. Juste la profondeur de l’effacement… »

 

Ou encore celui-ci, un peu plus loin dans le recueil :

 

« Il y a un cimetière de paroles autour de moi. Des individus geignent, d’autres combattent, tous à l’instinct tenté par le futur. C’est le rêve même de l’univers qui croit au prétexte. Je descends la pente de cette fausse intimité car être c’est rire d’abord de soi… »

 

Mais sans cesse reviennent les préoccupations liées à la réalité insatiable de la guerre, à son irrépressible cannibalisme. Que dire des « quatre millions de personnes déplacées en Syrie » ? De la détresse des populations entassées dans les camps ? De la misère croissante à laquelle elles sont asservies ? De la dégradation  matérielle et morale qui sape les réfugiés ? Du désespoir qui les cloue sans rémission ? Rien dans ce carnage ne laisse place au moindre espoir. Quant aux religions, pour Laurine Rousselet, elles participent grandement à la  destruction programmée :

 

« Les religions offrent en apparence l’apaisement des velléités criminelles de l’homme, conquérant par nature, en le faisant s’agenouiller. En vérité, elles l’assujettissent à la folie de devenir un martyr épris d’anéantissement… »

 

Ainsi, de page en page, la barbarie à laquelle s’abreuvent sans relâche les tortionnaires de Syrie nourrit-elle l’écriture de Laurine Rousselet. « L’envie de frapper férocement par des aphorismes, de lancer comme des pulsars a ouvert en moi le chemin de la révolte libérée », écrit la poète dans la page d’ouverture de son livre. Cette pensée l’habite, qu’elle reprend et développe dans une réflexion plus large :

 

« Affamée de frapper, j’écris. Le supplice du peuple syrien n’est pas une obsession même s’il ravage. C’est l’atrocité du reste du monde, par sa cupidité, qui fait de mon encre un muscle qui se tend ! Car la guerre prendra fin tandis que le monde, lui, mortifère par ses Traités, se renouvellera à l’infini dans de nouveaux désastres… »

 

Face au « spectacle de la « pire catastrophe humanitaire » » connue depuis la Seconde Guerre mondiale, le monde reste « éberlué » et impuissant. Reste l’écriture. Messagère de signes. Et peut-être de lumière. Là, réside, au cœur des mots, l’espoir de Laurine Rousselet. Il est aussi le nôtre. Que ces « signes » soient entendus.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Née à Bastia, Angèle Paoli vit dans un village du Cap Corse. Depuis 2004, elle anime la revue numérique de poésie et de critique Terres de femmes, avec la collaboration de l’éditeur Yves Thomas, et du photographe et architecte Guidu Antonietti di Cinarca. Elle y tient une rubrique de critique littéraire et assure au quotidien la coordination de deux anthologies de poésie. Parmi ses publications les plus récentes, on note : Le Lion des Abruzzes (récit-poème, éd. Cousu Main, 2009), Carnets de marche (éd. du Petit Pois, 2010), Camaïeux (livre d’artiste, éd. Les Aresquiers, 2010), Solitude des seuils (livre d’artiste, gravure de Marc Pessin sur un dessin de Patrick Navaï, éd. Le Verbe et L’Empreinte, 2011), La Figue (livre d’artiste, Dom et Jean Paul Ruiz, 2012. Préface de Denise Le Dantec), Solitude des seuils (éd. Colonna, 2012. Liminaire de Jean-Louis Giovannoni). À paraître en 2013 : De l’autre côté, aux éditions du Petit Pois. Ouvrages en collaboration : Philippe Jambert et Angèle Paoli, Aux portes de l’île, éd. Galéa, 2011 ; Angèle Paoli et Paul-François Paoli, Les Romans de la Corse, éd. du Rocher, 2012 ; Pas d’ici, pas d’ailleurs (anthologie francophone de voix féminines contemporaines) (poèmes réunis par Sabine Huyhn, Andrée Lacelle, Angèle Paoli et Aurélie Tourniaire), éd. Voix d’encre, 2012. À paraître en 2013 : Philippe Jambert et Angèle Paoli, Fontaines de Corse, éd. Galéa. Angèle Paoli a aussi publié de nombreux poèmes et/ou articles dans des ouvrages collectifs et anthologies, ainsi que dans les revues Pas, Faire-Part, Poezibao, Europe, Siècle 21, La Revue des Archers, NU(e), Semicerchio, Thauma, Les Carnets d’Eucharis, DiptYque n°1 et n° 2, Le Quai des Lettres, Décharge, Mouvances, PLS (Place de la Sorbonne), Diérèse,… Angèle Paoli est lauréate du Prix européen de la critique poétique francophone Aristote 2013.

 

 

http://terresdefemmes.blogs.com/

 

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