Angela Furtuna

 

Angela Furtuna

 

(Roumanie)

 

 

 

La musique des mots vivants  où…

témoins parmi les choses essentielles

 

 

tels sont tous pareils ceux qui ont fait l’aveu d’écrire 

au sujet du moment qui établit l’ordre des choses

de la manière dont il vient en se démenant dans la pierre

et en secouant son sang caillé au-dessus

du temps absolument inchangeable en nous leurrant –

en buffle

au silence de l’après-midi

 

habiter un livre qui s’écrit de lui-même

parce que dehors tout est absence de vérité

alors que son noyau est vraie vie

la lumière n’existe que pour celui qui la voit

aussi longtemps qu’elle fleurit et s’étiole

foyer de veille –

résigne-toi à vivre, et tu en guériras par l’écriture

 

l’avantage d’être un homme libre

les livres m’embrassant de leur corporalité littéraire –

tous les jours il y a quelqu’un qui cherche après moi

qui est au courant de ma mort dès ce soir

et ne saurait se décider de la suite donnée à mon absence

 

 

 

l’ange et l’effet Genovese. de tout ce qui reste à la mémoire après l’hypnose réduisant à l’absurde l’être vraiment libre  

ô, lourde cloche, dont il perce juste mon harmonie à l’encontre de la disharmonie du monde fou

voix éteinte uniquement par un amour frénétique

pour tout ce qui est libre et vivant,

paroles qui se réveillent du murmure édénique et reviennent chez elles

à l’instar des hypostases de celle qui est morte et a ressuscité plusieurs fois

 

voyage depuis le signe jusqu’à la vie

comme si un poète venait chaque jour prier devant un rocher

qu’il tire de son sommeil minéral  grâce à la force de ses paroles

animation

 

soit une pomme, soit un miroir dans l’embrasure de la fenêtre,

car si c’est un homme, il portera fruit,

et si c’est une femme, elle verra seulement par l’esprit,

et la seule vie permise est l’exil, comme signe du retombement – bourgeons d’Ukronia Divina –

ce sont des choses qui se trouvent exactement dans mon esprit

afin de maintenir cette muraille-là qui me sépare d’avec le monde

mais aussi cette aile qui lui fait obstacle –

j’ignore comment mes chemins n’aboutissent jamais

aux personnes alentour, aux couleurs diluées, manquant tellement du sceau de leur vérité,

mais uniquement aux histoires de séparation,

chacune de ces histoires se faisant l’écho d’un cœur

calligraphié aux pouls de l’être

– une épiphanie véritable de l’auto-illusion, direz-vous –

parce que je trouve plus importante la lettre écrite pour plus tard,

la douleur du refus est plus véritable que l’acceptation –

je balaie le jardin, fais des parterres fleuris, élague les mauvaises herbes,

fais bouillir le thé et tamise la farine, écris parfois sur le sens de la survie,

parle peu – surtout avec les chats de gouttière -,

au sujet de tout ce qui reste à la mémoire après l’hypnose réduisant

à l’absurde l’homme vraiment libre :

un désert

peuplé de statues allégeant le fardeau du miracle

de même que les paroles réduisent la pression des pensées

 

les anges n’existent que pour que nous nous imaginions de nous trouver

en guise de témoins

parmi les choses essentielles :

au Nord, on sort tous de nuit pour regarder les étoiles en badauds,

on parle avec accent et l’on balbutie,

les paysans sifflent et battent le tambour en imposant un rythme

pour l’exploitation d’uranium de Crucea, pour la mise en coupe réglée des forêts

et pour l’exploitation dans les champs de travail forcé

de la patrie mère

en rouge et en vert est-elle habillée –

les paysannes gonflent leurs narines pareillement aux louves,

pour humer l’odeur en provenance des Russes ou des Ukrainiens

et pour cacher dans le foin, parmi les veaux, leurs enfants,

dans les bibliothèques des grands-parents s’amoncellent des livres secrets sur les bannis

sommets de l’art roumain libre –que leurs noms soient loués, Brâncusi, Enescu, Ionesco,

Lipatti, Lovinescu, Goma, Palade, Lupasco, Nicolescu, Cioran, Horia, Cuza, Brâncoveanu

que le mal du pays a rendus fous à l’étranger, dans un siècle de bannissements –

éparpillement,

l’après-midi déborde d’arômes de sapins, d’érables, de bouleaux,

l’air a le goût des coings ou des buis, enfermé dans les pots à confiture faite des fruits

sauvages cueillis par nous dans la forêt voisine

du village éparpillé à flanc du coteau de Feredeu,

il coule partout le verre le long duquel glissent les nervures d’une icône chrétienne,

on entend grommeler les faucheurs et les moulins, les filles déglinguées par un froid de loup,

entre les gens il prend corps un exterminisme culturel de mauvais voisinage,

lequel finit par coups de couteau, de fusil et déportations,

les vioques portent des géraniums au cou et se couvrent de noirs fichus,

le ciel est toujours bleu violet et débordant de masques,

et si l’on fait attention, on voit là-haut, les jours sans nuages,

le trou du drapeau de la Révolution,

l’important est que ne nous tombe pas sur la tête  le toit en bardeaux

où la cigogne s’enfonce tel un javelot

 

les anges ne viennent que si je veux ne plus m’appartenir

et ne plus me dédire de tout exil –

l’ange numéro 1 se présente et me dit, comme à une amazone :

– si je te barre le chemin et te coupe la joue gauche, mais le nichon gauche aussi,

toute ton énergie s’accumulera dans ton côté droit.

et si je te coupe les paroles,

toute l’énergie de ton esprit s’amassera dans la selle turcique

à l’instar d’une source froide de montagne.

je lui réponds que personne n’a jamais osé s’attaquer à un ermite :

– moi, je suis l’arbre vieux de mille ans, monsieur l’ange

 

ensuite je ris, comme tout enfant, sous les corolles me protégeant de l’ignescence,

je ris et évite son avancée,

parmi les autres bêtes de somme

je me vois dans l’homme chemin faisant vers sa casemate, rien d’autre

qu’une bestiole poursuivie par les paroles telles des commandements irrationnels –

c’est ainsi que je traverse les montagnes cap sur le ciel de malachite

(tel que le voyaient les femmes de David Friedrich dans Lever de lune sur mer)

et je prie avec ferveur pour chaque étranger que je croise,

car je sais qu’il doit livrer bataille, lui aussi –

assiste-le, seigneur, et moi aussi

pour qu’il puisse plonger et se relever mille fois,

pour qu’il soit banni, ensuite imploré pour rouvrir les yeux sur le soi gaspillé,

pour qu’il soit d’abord déchiré, ensuite recollé de tout éclat et brisure, avec soulagement,

pour qu’il soit délivré et pour reprendre possession, en toute douceur, de son sang,

de son nom et de son pays,

alors que les autres, ses oppresseurs, deviennent fous et s’en vont en fumée –

 

il n’est que les choses essentielles qu’on recèle dans son cœur, juste là,

tel un butin,

il est un nid débordant de nos êtres transgressifs

quelqu’un fourrage dans le peloton de lumière

dévide des histoires où les personnages guérissent leur auteur d’agoraphobie

et me revêtent chaque jour du vêtement propre

et des souvenirs perdus

après mon bannissement

de mon pays imaginaire

 

 

 

Poèmes traduits du roumain par Constantin Frosin

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Écrivaine, poète, journaliste, essayiste, critique littéraire et éditeur d’origine roumaine. Auteure de plusieurs livres de littérature, elle écrit pour différents périodiques culturels et collabore avec des postes roumains de radio et de télévision.

Angela Furtuna : une femme qui lutte pour la paix, avec des mots, qui milite pour une expansion de conscience dans un monde actuel bouleversé et dont l’oeuvre littéraire étonne, dérange aussi parfois, car elle puise ses racines dans la culture hébraïque, dans la Kabbale, qu’elle traduit dans un langage résolument poétique, aux images musicales et plastiques, et cependant fortement spirituelles.
Témoin radicalement engagé dans son époque, Angela Furtuna ne s’est pas exilée. Elle vit et habite en Roumanie, dans cette province de Bucovine, fortement imprégnée par le judaïsme. Dotée d’un grand sens de l’humour, voire de la dérision, elle manipule un langage savant, très intellectuel, et porte sur le monde un regard empli de tendresse et d’amour. Une femme au physique frêle et fragile, qui a néanmoins une grande force, et contemple cette étoile jaune que nous portons tous cousue sur notre coeur et nous rappelle en un geste de dévotion notre devoir d’être humain.

Nicole Pottier

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