Angela Boeres-Vettor

(Luxembourg)

Nouvelles

 

LE VIRUS RICANANT

 

Mon amour,

Depuis quelque temps, je traverse une sorte de crise morale. Dès l’aube, un sentiment de culpabilité m’écrase et je crains qu’il ne me cimente à lui comme le ferait une chape. Surtout, ne me crois pas lasse de Toi. Il n’en est rien. Il m’en coûte beaucoup de te faire part de mon état d’âme; il m’en coûterait davantage encore de ne plus te revoir. Tu as été si charmant, si adorable…

Quoi qu’il en soit, je ne t’en aimerais pas moins. Ton souvenir restera toujours aussi vivace ;  j’ai été si heureuse dans tes bras…

Pourquoi a-t-il fallu que certaines circonstances me fassent entrevoir ma vilenie et ma duplicité ? Pourquoi a-t-il fallu que cette maudite conscience (à qui je croyais avoir tordu le cou) se réveille et remette tout en question? Et pourquoi faut-il que je sois scrupuleuse au point de me priver de Toi ?

J’aimerais toutefois que tu me permettes de m’épancher par écrit ; cet intermède m’aiderait à me retrouver. En fait, il te suffira de me lire. Je ne veux en aucun cas que tu prennes sur ton temps alors que tu viens de mettre en chantier un nouveau roman.

Laisse-moi, maintenant, d’un baiser sceller tes lèvres, goûter leur exquise saveur au souvenir si troublant. Et accorde-moi le plaisir de signer “ta mirabelle de Lorraine”, comme tu me le susurrais certaines nuits.

Ta mirabelle de Lorraine

 

 

 

Mon cher Ami,

Depuis cette missive, la chape s’est allégée ; je me sens mieux dans ma peau ; ça ne tiraille plus aux entournures.

Que veux-tu, on ne se refait pas !

N’empêche, tu es arrivé dans ma vie à point nommé, et, grâce à Toi, j’ai acquis un je-ne-sais-quoi qui m’emplit toute. Fasse le ciel que je garde longtemps cette sensation et puisse être heureux celui qui me l’a communiquée. Je ne savais pas qu’on pouvait se quitter en douceur, mais oublierais-je que tu m’as appris le bonheur ?

Je t’envoie (comme j’avais coutume de faire en te quittant) du bout de mon index, un petit baiser.

Ta mirabelle de Lorraine

 

 

 

Cher Ami,

Actuellement, je suis comme un arbre fruitier en cette belle saison ; je croule sous le poids des fleurs !

Quand je te disais qu’un je-ne-sais-quoi m’emplissait toute, je pressentais ce qu’il en était. Te l’annoncer alors me semblait prématuré. Aujourd’hui, sa conception ne laisse aucun doute : « l’enfant” que j’attends, ou, si tu préfères “l’idée” qui me taraude, consiste à… relater la vie des miens. Cette chronique permettrait de garder intacte la mémoire de mes origines et de mes racines transalpines jusqu’à leurs ramifications dans cette région minière.

Etant donné que c’est à Toi que je dois ce besoin irrépressible, ce n’est que justice de te faire mon confident.

Au moment où tes travaux s’achèvent, (fais-moi connaître le titre de ton roman et sa parution) les miens commencent.

Mais, avant de m’y atteler, je puise dans tes bras un peu de ta force tranquille qui me rassérène.

Ta mirabelle de Lorraine

 

 

S.O.S. François, S.O.S.

Oui, c’est vraiment un appel au secours que je te lance.  Toi qui m’as fait sortir de mes sentiers battus, peux-tu me donner encore l’élan nécessaire à la mise en route de mon projet ?

J’ai l’impression, quoique l’image soit audacieuse, d’être un avion à réaction qui aurait peur de franchir le mur du son.

Figure-toi que je tiens mon sujet mais, voilà le hic, je suis toujours à vouloir ménager la chèvre et le chou. Bien que cette attitude me freine considérablement, cela me permet d’étudier toutes les possibilités qui se présentent à moi. Et, aussi longtemps qu’un écrit n’est pas sous presse, il appartient toujours à l’auteur d’arrondir certains angles… Sachant pertinemment tout cela, j’hésite toujours autant.

Est-ce parce qu’il s’agit des miens ?

Comment le petit-fils et fils de potier tournerait-il cette histoire ? Que conseillerais-tu à une personne voulant s’attaquer à sa propre mère et à son vice ? Car comment passer sous silence sa boulimie de lecture alors qu’elle exaspérait papa au plus haut point ?

En attendant ton éventuel feu vert -surtout ne me laisse pas dans l’expectative, mon tâtonnement me fait suffisamment souffrir ainsi- reçois, Cher François, mes pensées les plus tendres.

Ta mirabelle de Lorraine

 

 

 

Mon cher et merveilleux Ami,

Quel bonheur que ton mot ! alors que tu es très pris :         interviews, conférences de presse, séances de dédicaces…

Laconique et humoristique :

« Démarre, élance-toi, prends ton envol. On verra bien si tu franchis le mur du son (çon ! dans Le Canard enchaîné).

J’ai déployé mes ailes et me suis élancée…

Jamais je n’ai eu autant de difficulté ; toucher à sa mère quelle transgression !

Mes feuillets noircis, il m’a fallu mettre bon ordre dans tout ce fatras, faire la part des choses avant de t’exposer ce que je reprochais à maman :

Donc, ma mère, gravement atteinte du virus de la lecture (l’équivalent d’une maladie honteuse !), était incurable. Ai-je besoin de préciser qu’elle lisait du matin au soir ?

Chaque fois que maman allait faire ses courses, elle était littéralement happée, voire aimantée par le marchand de journaux. De là à soupçonner l’odeur d’encre d’imprimerie de l’attirer dans cet antre maudit, il n’y a pas loin…

A son retour, tu t’en doutes, pendant les apprêts du repas, obsédée et fébrile, elle s’impatientait de la lenteur des choses. Il lui fallait refréner son envie de se jeter goulûment sur sa ration journalière de mots qu’elle ingurgitait, déglutissait et dont elle se repaissait. Et durant ce temps-là, la vaisselle attendait sur l’évier…

A l’entendre, il y avait toujours un chapitre captivant qui, hélas, en annonçait un autre plus captivant encore. Et, de chapitre en chapitre, maman ne lâchait prise qu’au mot… fin.  Au point où en étaient les choses, le dénouement de l’intrigue se devait d’être englouti comme ce qui l’avait précédé. Après quoi, forcément, elle bâclait tous les travaux en retard.

En juge impitoyable, j’avais proscrit son comportement et banni la vraie coupable : la lecture !

La lutte a été ferme. A la maison comme à l’école.

 

 

 

La directrice de l’établissement scolaire -abusant honteusement de son pouvoir- en détenant les registres de la bibliothèque, imposait aux élèves de prendre au moins un livre par mois. Ainsi, et contre notre gré, elle nous inoculait notre dose. A ses questions retorses qu’elle accompagnait de son regard d’épervier lors de l’échange de livres, nulle échappatoire possible. Néanmoins, je sautais les descriptions qui, à mes yeux, n’étaient que remplissage.

C’était dit : “Foin de lecture !“

Comble d’ironie, c’est à Toi que je déverse mes doléances sur les méfaits et ravages occasionnés par cette dépendance, à Toi qui, justement, vis de ta plume, et qui, sans lectrices… mais tu es le seul à qui je puisse tout dire.

En attendant que j’en aie terminé avec ce règlement de comptes avec ma mère et avec ce procès de la lecture, accepte Cher François, les plus tendres et affectueuses pensées de…

Ta mirabelle de Lorraine

 

 

Cher François,

Je tombe de haut !

J’étais partie en guerre avec la ferme intention de ne faire de cadeaux à personne. Bien m’en a pris !

Suite à l’énoncé des griefs qui m’a tenue à l’écart de la lecture, l’indulgence de la fillette que j’étais alors s’est imposée à mon esprit : je soupçonnais maman de s’offrir un peu de rêve afin de pallier la monotonie de sa vie de ménagère. Et, le croiras-tu ? il m’arrivait d’être fière du vocabulaire français qui émaillait la conversation de la petite Lombarde ?

Ça ne colle pas vraiment avec l’intransigeance dont je me croyais pétrie. Pour plus de sûreté, je me suis replongée dans le contexte familial.

Après tout, tant bien que mal, maman faisait son travail et jamais je n’ai manqué de quoi que ce soit. Elle me comblait d’attentions, de gentillesse et d’affection. Et maman, qui était toujours disponible, lâchait son bouquin au moindre bobo sans jamais me donner l’impression d’être agacée.

Force m’est de reconnaître que je subissais l’influence de mon père qui désapprouvait sa lecture à cause des négligences qui en découlaient. Comme je lui vouais une admiration sans borne, pour lui plaire, je m’efforçais d’être une véritable fée du logis. Cela prouve que bien des choses sont perçues par les enfants et combien ils sont malléables.

 

Mais qu’est-il advenu de l’immonde virus que l’on voulait incriminer ? Comment a-t-il réagi à ces attaques ?

Vous le saurez la semaine prochaine, en lisant la lettre que je conçois dès à présent.

Reçois, Cher François, avec cette longue épître, les plus affectueux baisers de…

Ta mirabelle de Lorraine

 

 

 

Mon cher petit bourgeois,

Tu sais ce que tu es ?

Je le pense tellement fort qu’il est superflu de te l’écrire.

Ta dédicace sur ton dernier roman :

Pour ma mirabelle de Lorraine, petite sorcière, qui possède l’étrange pouvoir de transmuer certain virus inoffensif en…

Je ne te ferai pas le plaisir de donner ma langue au chat d’autant que je sais !

Ma lettre commençait par : Tu vas rire mais…

Sale meusien ! Que fais-tu de mon effet de surprise ? Bon. Je ravale ma déception avec ta longueur d’avance, mais si tu crois en être quitte pour autant…

Le virus, dont je traquais les méfaits, n’était pas anesthésié pour autant. Il tentait une sortie. Et, comme chacun sait, l’ouïe supplée chez l’aveugle… Tandis que les ondes diffusaient les récits que je m’interdisais de lire, je les captais sans méfiance aucune, charmée par le registre des voix de Jean Piat et de Philippe Noiret.

 

 

 

Pendant que ces virtuoses prêtaient leur voix aux écrivains célèbres (je me souviens particulièrement de La Chartreuse de Parme), les images se bousculaient dans ma tête, et l’ardent et fier Fabrice Del Dongo me tenait en haleine… d’émission en émission.

Un autre cinéma vint se greffer sur ces courts métrages ; il donna libre cours à mon imagination qui fourmillait d’impatience.

Plus tard, les feuilletons télévisés des contes et nouvelles de George Sand et Guy de Maupassant, remédièrent à mes carences.

Faut-il pour autant que j’en oublie le véritable éveilleur ? Enraciné malgré ses semelles de vent, soir après soir, mon père évoquait et son enfance et la tradition orale “del Veneto”, transmise lors des veillées, tandis que la fillette engrangeait…

Comme tu peux le constater, le virus “mutant” m’occulta la vue. Le plus drôle -et c’est ce qui m’a mise sur la voie- c’est que, pour t’écrire, je ne prends pas même le temps de débarrasser la table.

Il me plaît d’imaginer maman à califourchon sur un nuage blanc… Elle l’éperonne afin de rattraper un pur-nuage monté par papa et, dissimulant mal sa joie, lui lance : “Vois où ça mène de contrarier certaines inclinations.”

Et mon père de rire sous cape.

Quant à Toi, qui connaissais le mot de la fin depuis belle lurette, nous confieras-tu, un jour, à travers un récit, ta propre lutte contre ton nom patronymique ?

En attendant ce livre, reçois, Cher François, mes plus tendres pensées pour m’avoir permis cette pénible mais indispensable mise au point.

Ta mirabelle de Lorraine qui ne rendra jamais assez grâce à la vie d’avoir placé sur son chemin… l’Initiateur.

 

 

 

DE VIGNE EN VIGNE . . .

 

Samedi 20 mars 19– : Parée pour ce bal de carnaval, je pivote devant le miroir pour un dernier coup d’œil : la sobriété de ma robe de velours noir est atténuée par l’empiècement broché d’or et la jupe évasée. Sans mouler, ce tissu souligne mes formes graciles tandis que l’or rehausse ma beauté de brune. Mes cheveux, tirés et maintenus en un savant monticule de boucles, accentuent mon faciès triangulaire. Mes yeux de chat, pailletés d’or, s’amenuisent jusqu’à devenir des fentes :

– La chaîne ! Tu oublies la chaîne ! Dix ans de vie craintive auprès d’un homme qui t’a enrênée trop court ; dix ans que tu as vécu courbée… Crois-tu qu’épaules affaissées, yeux bas, air désabusé s’effacent d’un coup?

Je redresse mon menton pointu et obstiné. L’espace d’une seconde, j’entrevois des lueurs fauves dans mes prunelles. Je les ai déjà vues ; elles ne lassent pas de me surprendre mais pas au point de m’y attarder.

Bien que mon compagnon ne tarisse pas d’éloges sur la métamorphose (il me mange des yeux et m’appelle… sa princesse) le malaise persiste ; je me sens de plus en plus ridicule dans ma robe bon chic bon genre ; je me sens… déguisée.

Cependant, une voix venue du dedans de moi s’insurge :

– Tu n’es pas née courbée que je sache !

Les cinq orchestres, répartis dans des salles immenses noyées de pénombre et de fumée, me laissent indifférente. Il y a un monde fou ! Au comptoir, où nous devons jouer des coudes, nous buvons du champagne. Des voix diffuses, mêlées à un bruit assourdissant me parviennent sans m’atteindre. Je ne suis pas avec eux. Je ne suis pas là! Je suis seule. Affreusement seule ! Le bagnard continue de traîner sa jambe bien longtemps après que son boulet lui aura été retiré.

– On rentre, Princesse ? suggère mon compagnon compatissant.

 

Lundi 22 mars 19– : Elaguer le mauvais greffon de la vigne-étalon ne suffit pas pour qu’il reprenne; il faut en outre arracher ce chiendent qui entrave et étouffe mes racines.

Qu’il m’est pénible de me rendre chez mon avocat ! Et que c’est humiliant à dire que je perçois la pension alimentaire irrégulièrement. J’y apprends toutefois que l’affaire passera bientôt.

 

Ma situation est précaire ; vivant maritalement, j’ignore de quoi sera fait demain. Et puis, j’ai des enfants qu’il m’incombe d’assumer. Je dois absolument trouver un emploi ! Car, bien que mon compagnon ne fasse jamais allusion au coût de la vie, il me semble que d’y participer, même sommairement, me ferait accepter cette situation plus facilement. Paradoxalement, le côté marginal de l’union libre est loin de me déplaire ; c’est si bon de faire la nique aux idées reçues…

 

Samedi 27 mars 19– : Dans quel dessein mon compagnon a-t-il choisi pour notre sortie, l’hôtel-restaurant où j’étais venue me réfugier après une violente dispute avec mon mari ?

Il y a plus d’un an de cela, le fils du patron m’a fait des propositions alors que j’arrivais en catastrophe, sans bagage et avec mes enfants aussi désemparés que moi ; notre détresse, ce jeunot n’a pas dû la remarquer.

Plus tard, j’ai éprouvé le besoin de le lui confier afin d’entendre quelques paroles réconfortantes. Puis, nous n’en avons plus parlé. Pourtant, ce soir, il me propose ce restaurant. Mais je ne suis pas au bout de mes surprises : lui si tendre, si compréhensif se révèle macho !

 

En fait, rien n’est dit. Dès le début, l’autre est mal à l’aise. L’attitude fanfaronne de mon compagnon l’informe qu’il a été mis au courant. La jubilation de l’un m’exaspère tandis que l’humilité de l’autre, contraint de nous servir, me désole. Se figurent-ils que c’est enviable d’être l’enjeu de deux coqs de basse-cour ?

Un mal lancinant commence à marteler ma tête. Me voici en proie à la migraine qui m’impose silence ; le forgeron resserre son étreinte et tape de plus belle sur son enclume. Ce soir, j’aurai la migraine ; le triomphe de mon compagnon s’arrêtera à la porte du restaurant.

Incessant, le marteau frappe et frappe encore.

 

Dimanche 28 mars 19– : A l’aube où tout est silence, le forgeron harassé s’endort libérant les bribes d’un poème :

 

 

CYCLE IMMUABLE

 

« Comment une petite fleur a-t-elle pu oser regarder le soleil ? De quel droit a-t-elle levé les yeux sur le roi des astres ?  Pour ce crime de lèse-majesté, elle aurait dû mourir irradiée. Mais la sentence eût été trop douce. Le soleil, de ses chauds rayons, se délecte ; il consume à petit feu…

Sois heureuse, petite fleur, de mourir sous ses caresses. Sois heureuse d’appartenir aux immortelles ; de tes pétales, tombés un à un sur la mousse, pousseront de nouvelles fleurs dans l’échange d’amour des sèves…

Message suprême de l’amour !

Papillons et brise légère, prenez son pollen, emportez-le dans un autre coeur afin qu’une autre fleur naisse et que jamais ne s’interrompe le cycle.

Humbles fleurs, soumettez-vous aux lois immuables de la nature !“

Soudain, délivrée, je songe à l’homme qui m’a prise par la main tandis que je partais à la dérive : un être humain pétri de faiblesse, vulnérable…

Sous ses dehors protecteurs se cachait un angoissé. Il aura voulu se rassurer ; malheureusement sa confiance retrouvée s’accompagnait d’un cortège d’attitudes machistes. Sa jalousie, surgie seulement hier soir, me consterne.

 

J’entrevois alors son enfance ballottée durant l’exode sur les routes de France, seul auprès d’une mère jeune, coquette et… volage ; la vie a taillé à l’enfant – devenu adulte avant l’âge ! –  un costume étriqué. Comme un plant privé de lumière, ce manque de tendresse maternelle a rétréci sa silhouette, ses gestes, ses paroles. Pourtant les traits de son visage émacié se détendent lorsqu’il pose ses yeux d’eau claire sur moi, de même que le son de sa voix s’adoucit dès qu’il m’adresse la parole.

Saurai-je m’accommoder de la possessivité de celui qui n’a jamais rien tenu ? Rassembler nos morceaux éparpillés, essayer de nous offrir une entité tangible, n’est-ce pas le combat de notre vie ?

 

Samedi 10 avril 19– : C’est ”son” jour de garde !

Et je suis là, les mains vides : mes beaux grappillons suspendus à mes treilles sont coupés de ma sève, cette ambroisie qui panse et cicatrise les plaies de mes enfants, affectés, bien malgré moi par le divorce.

Dès que je serai heureuse, ils s’épanouiront et mûriront au soleil !

Vendredi 16 avril 19– : Le bonheur que je lis dans ses yeux me grise ; une force insoupçonnée jusqu’alors me tend comme un arc et rompt définitivement mes chaînes. À plusieurs reprises, je lui dérobe un baiser. Tandis qu’il perd sa belle contenance, je m’encanaille : ô ! joie subtile que celle de troubler… Je ne doute pas de la présence des lueurs fauves dans mes yeux car, la petite voix ragaillardie fredonne :

Tu as trente ans et aux lèvres le goût de l’absolu.

Tes noires années -brindilles au vent- on n’en parle plus !

Mardi 20 avril 19– : Sans faillir, mes pas, qui ne savaient plus me guider à travers champs, m’ont portée là où embaumait l’aubépine revêtue de sa robe de mariée. J’ai marché tout mon saoul. La chape silencieuse de la campagne fondait sur moi, petite chèvre de monsieur Seguin, jouisseuse de sa liberté recouvrée. Arrivée au sommet d’une colline, j’eus envie de la descendre en tournés-boulés ; les senteurs mêlées d’herbe et de terre, réminiscence de bonheur, m’ont atteinte en plein coeur.

Agenouillée, j’empoigne une motte, l’effrite, la hume   tandis que l’odeur – incomparable !- me renvoie à ma Lorraine natale… Mon âme est soudain envahie d’un sentiment intense. J’évoque le terreau ancestral et mes racines transalpines, leurs ramifications en Lorraine et mon implantation par de-là la frontière…

Quelques larmes ruissellent. Aussitôt mes doigts pétrissent ces perles de rosée à cette terre étrangère. La glaise ainsi humectée prend la forme d’un sarment.

Soudain, le ciel s’obscurcit.

– Nos errements, nous seront-ils pardonnés ?

Et la foudre s’abat, me consumant sur place.

 

Ma permission en poche, accordée par saint Pierre lui-même, je file surveiller les fréquentations de mes enfants. Effectuant un vol de reconnaissance, mon oeil est attiré par quelque chose d’insolite. Intriguée, j’exécute un rase-mottes, quand, tout à coup, l’émotion m’étrangle :

Là où je fus foudroyée, s’élevait – message suprême d’amour !- un cep de vigne paré d’un morceau de ma robe brochée d’or.

 

 

 

D’INFINIES PARTICULES

Sous son voile de tulle, Charlotte, lors du dernier essayage, exultait :

“Je me marie demain.

C’est fête dans ma vie…“

Il y avait de quoi ! Elle avait réussi au-delà de toutes espérances…

Evidemment, celui avec qui elle convolait, sans son accident de voiture, continuerait à mener sa vie de patachon.

Mais l’accident avait eu lieu ! Et, pas folle, la guêpe sut jouer les indispensables auprès de Guy Poletti, représentant en spiritueux de son état et, à ses heures, coq du village ! Dès qu’elle eut vent du télescopage des véhicules, elle se rendit à l’hôpital de Sanary ; une telle occasion ne se représenterait pas de sitôt.

Et tant pis si les mauvaises langues se délieraient au village perché de R… Et tant pis si le coléreux mistral colporterait à son tour les “on-dit que…” dans toute la garrigue pour prévenir les cigales. Et tant mieux si les cigales, s’amusant du prénom et aptitudes de l’élu, striduleraient en chœur : “On dit que la fille aînée des Duplat, la grande aux cheveux en baguettes de tambour qui a une tache de vin sur la joue, courre le guilledou ; le Guy est doux, le Guy est doux…!“

 

Comme l’aurait fait toute bonne camarade de classe, Charlotte ne fit aucune allusion aux ragots colportés sur cette folle équipée nocturne ni sur ceux et celles, tous très éméchés, entassés dans le véhicule.

Certes, ils l’avaient échappé belle !

A force de la voir à son chevet, les autres visiteurs, ainsi d’ailleurs que le personnel soignant, la traitèrent comme sa future. Au début, agacé qu’on lui prêtât si mauvais goût, Guy précisait qu’il était libre comme le vent. Charlotte, les yeux baissés, savourait cette bonne nouvelle. Se méprenant sur sa mine, Guy s’osa plus démentir ; après tout que lui importait !

Insensiblement, Guy s’habitua aux visites de Charlotte. Insensiblement, il commença à s’impatienter en attendant cette maigrichonne (plus plate qu’une limande ! pensait-il), lorsque ses yeux fuyant la joue tachée tombaient sur son poitrail décharné. Quelques “copines” – avec lesquelles il avait passé du bon temps – vinrent le voir et taquines s’esclaffèrent : “chance que c’est pas de celle du milieu qu’on t’ampute!“

Etait-ce des choses à dire à un homme qui boiterait le reste de sa vie ? L’une d’elle, outrageusement maquillée et vêtue d’une mini-jupe, croisant dans le corridor une bonne soeur sous sa cornette empesée, l’asticota de plus belle : “Bou diou ! dans quelle crèmerie qu’t’es tombé !“

“Lolotte“, (il l’appelait ainsi depuis peu) qui s’entendit confier : “la bagatelle, pour le canard boiteux, c’est fini et bien fini !“ eut la prescience de lui ouvrir son coeur:

– Je t’aime Guy et ça ne date pas d’hier. Que tu boites ou non, pour moi, tu es toujours le même. Et si tu le voulais…

 

Elle laissa sa phrase en suspens ; c’est à l’homme qu’il convient de conclure. Guy en vint à se demander si l’heure n’était pas venue de se ranger, d’autant que sa mère ne manquait jamais une occasion de la mettre en avant : “C’est qu’elle est bien brave cette fille et pas fainéante avec ça! En plus de s’occuper de ses cinq frères, elle ne rechigne ni aux travaux des champs ni à briquer le mas… d’ailleurs, vois par toi-même qui pousse ton fauteuil roulant…“

C’est précisément à cette période que les copines, lassées par sa présence, décrochèrent. La place étant libre, Lolotte se permit d’arriver un peu en retard pour jubiler in petto : “Chauffe un marron, ça le fait péter…“ Et le marron (six mois d’hôpital autant d’abstinence !) en était bleu.  Alors, n’y tenant plus, il fit sa demande en bonne et due forme. Lolotte, probablement pour éviter que… cochon ne s’en dédit, claironna leurs fiançailles sur tous les toits. Quant aux familles, elles jugèrent bon de battre le fer tant qu’il était chaud.

Le marié -manquait-il d’humour ? – prévint lors des félicitions que, le premier qui lui dirait : “qu’il aurait mieux valu qu’il se casse une patte“ recevrait son poing sur la figure.

Neuf mois après, (jour pour jour ! précisa la mère Leconte qui portait bien son nom, celle-là !) naquit un rejeton de huit livres au visage angélique qu’aucune tache de vin n’affectait.

Avant d’aller arroser l’événement avec tous ses copains, Guy annonça aux proches selon la formule consacrée :“ la mère et l’enfant se portent bien!“ Dans ce cas, pourquoi la sage-femme,  le poussant fermement hors de la salle d’accouchement, lui avait-elle dit qu’il faudrait pratiquer une “délivrance artificielle“? Ce terme médical effleurant son oreille, ne suscita évidemment aucune curiosité de sa part. Tandis qu’il régalait la compagnie, pensa-t-il que l’intervention chirurgicale risquait de mal tourner ? Comble de l’absurde : plus Guy ingurgitait de Pommard à belle couleur rubis, plus sa femme se vidait de son sang. Et, ce soir-là, sous légère narcose, Lolotte passa un drôle de quart d’heure…

Le lendemain, quoiqu’un étrange souvenir subsistât dans les méandres de son cerveau, Lolotte se persuada qu’elle oublierait très vite ce mal joli. Dès le premier vagissement poussé par Luc, la menace de divorce qui avait plané durant toute sa grossesse au cas où… cessa de peser sur elle.

Malgré son extrême faiblesse, Lolotte ne comprit pas que son mari, festoyant à qui mieux mieux, en oublie ses devoirs envers elle. A son retour de clinique, il lui faudrait jouer serré. Ce fils chéri -garant de sa vie conjugale !- était non seulement un amour de bébé mais de surcroît, le portrait tout craché de Guy ; impossible qu’il n’éveillât pas sa fibre paternelle.

La jeune maman ravalant son amertume, amena le poupon chez sa belle-famille. Etait-ce vil calcul de sa part de s’arranger pour qu’une tétée eût lieu lors de sa visite ? Toujours est-il que Lolotte offrait un sein gonflé de lait à la petite bouche gourmande de Luc tandis que les deux jeunes frères de Guy louchaient de convoitise sur “les lolos de Lolotte“, comme ils disaient en se tapant sur les cuisses. Pour rien au monde, la nourrice, pas peu fière de ses attributs, ne se serait tournée pendant l’allaitement de son bout de chou.

 

Etait-ce pour parfaire le tableau qu’elle fredonnait la chanson de Brassens :“Quand Margot dégrafait son corsa-a-ge, pour donner la gou-goutte à son chat, tous les gars…“

Les frères de Guy, moins obtus qu’ils paraissaient de prime abord, comprirent le message et le firent passer à qui de droit. Et un beau soir, Lolotte, reconnaissant sa claudication sur le pavé de la cour, sut comment infléchir le mari récalcitrant ; du coup, le petit Luc fut un peu sevré. Mais, sans ce subterfuge, eut-il retrouvé son père ?

Les années passèrent. Le petit bout de chou, un superbe jeune homme, grand, avenant et grave, venait de fêter ses vingt ans en compagnie de sa maman adorée.

Si à certaine époque, il importait à Lolotte de ne pas finir vieille fille, à une autre, plus récente, elle se lassa de faire des pieds et des mains pour garder auprès d’elle l’inconstant. Elle finit même par demander le divorce. La goutte d’eau qui fit déborder le vase fut sans conteste le fait qu’il la traita de “face de gargouille.“

Tout bien considéré, son bilan lui parut positif : la maternité l’avait épanouie. Un fils, qui ne lui donna que des satisfactions, était né de leur union et, grâce au ciel, il n’avait pas hérité des penchants paternels !

Lorsqu’elle reprit son nom de jeune fille, elle n’accepta plus qu’on l’appelât Lolotte. Ainsi, une femme nouvelle renaissait. Et madame Charlotte Duplat précisait : “Désormais, j’assumerai mon prénom aussi bien que ma tache !“

 

Ce soir-là, après avoir soufflé les vingt bougies et bu une coupe de champagne, Luc se retira dans sa chambre pour étudier, tandis que Charlotte s’installa devant la TV. Après avoir zappé plusieurs fois, les confidences d’une invitée de l’émission “Savoir plus” retinrent son attention et, tout à coup, le déclic eut lieu :

Jeune accouchée, elle s’étonna des longues bottes de tissu blanc qu’on enfilait sur ses jambes installées sur des étriers et du masque qu’on lui fit respirer. Le médecin et l’infirmière s’activaient autour de son lit lorsqu’elle eut brusquement le sentiment d’être aspirée en une sorte de vacuité et de perdre tout contact avec le sol. Elle eut la surprise de ne plus éprouver aucun sentiment de son corps et, cependant, de percevoir tout ce qui se passait dans la chambre en dessous d’elle, comme si elle se trouvait fixée au plafond.

Ah ! cette façon de se dédoubler, de planer, cette légèreté… Elle était consternée d’assister à sa propre intervention. Effarée par sa blancheur de morte, elle réintégra son enveloppe charnelle.

Transférée dans sa chambre, elle plongea dans une sorte de torpeur puis, soudain, se trouva sur un gigantesque toboggan noyé d’obscurité où elle sombra et glissa sans discontinuer. La sensation effroyable de ne pouvoir se retenir aux parois lui suggéra d’appuyer sur la sonnette afin d’interrompre cette spirale vertigineuse, ce vide inexorable qui continuait à l’aspirer. Elle hésita. Non, décidément, elle ne dérangerait pas l’infirmière de garde à cette heure indue.

 

Tout à coup, une lueur illumina le bout du tunnel ; une lumière douce, apaisante, étrangement attirante… La région nimbée de clarté semblait être l’entrée d’un monde sans souffrance. Sans apercevoir cette contrée, elle la devinait. Elle sentait que rien ne pouvait l’empêcher d’y pénétrer, mais aussi qu’il lui serait impossible de revenir sur ses pas. Prudemment, elle s’approcha de la ligne invisible de démarcation et se trouva face à un dilemme dont le choix lui incombait : se laisser porter vers la merveilleuse sensation ou…  C’est alors qu’elle entendit une voix lui intimer : “Ce n’est pas l’heure pour toi. Ton bébé a besoin de ta présence.“

Son hésitation à déranger l’infirmière de garde lui parut stupide ; sans aide, comment parviendrait-elle à refaire ce long trajet ? Elle sonna donc. Trop lasse pour poser des questions, Charlotte fut néanmoins intriguée par l’affolement de la sage-femme qui, ayant contrôlé son pouls, revint vite lui faire une piqûre pour soutenir son cœur !

Le lendemain matin, son excessive pâleur avisa le médecin de sa perte considérable de sang. Il ordonna plusieurs perfusions pour… la remonter.

Il ne croit pas si bien dire ! pensa Charlotte qui comprit à cet instant que seul l’instinct de survie l’avait persuadée d’appeler.

Subissait-elle le blues des jeunes accouchées ou perdait-elle la raison ? La pauvre se débattait avec des images et des sensations impressionnantes qu’elle n’oserait jamais révéler.

 

Et ce mari qui s’était fait la belle ! Toute son énergie fut monopolisée par ses déboires conjugaux auxquels s’ajoutaient de nouvelles tâches. Alors, forcément, elle passa à côté de ce “moment capital“ (comme disaient les personnes interviewées sur le plateau de télévision).

De nature méfiante, totalement ignorante des “perceptions extra-sensorielles“, elle avait préféré gommer son passage à la frange des ténèbres. Maintenant, la pragmatique Charlotte s’interrogeait : avait-elle relégué au plus profond d’elle-même ces incompréhensibles sensations parce qu’à ce moment-là son mari lui donnait du fil à retordre ? N’était-ce pas plutôt par rapport à l’angoisse éprouvée au seuil de la mort ; sujet tabou de notre société !

Jusqu’à ce jour, personne, jamais, n’avait évoqué un tel sujet !

La psychologue, présente sur le plateau, expliquait que le système nerveux sympathique pourrait faire l’objet d’une activité consciente de remplacement de ce subconscient à l’état latent. “On pourrait penser, en effet, que ces personnes ont dû se trouver en une situation crépusculaire en laquelle une part dissociée de la conscience aurait été seule active…“

La psy était lancée. Elle cherchait une justification à tous ces phénomènes paranormaux mais, apparemment, elle n’avait pas fait le voyage !

Les jolis mots des initiés, qui revenaient souvent dans leur conversation, lui parvenaient comme le bruit de la mer écoutée à même un coquillage : “décorporation, lumière céleste, paradis, au-delà…“ Quant aux visages radieux de ces voyageurs hors norme que leur passage avait, disaient-ils, rendus meilleurs, ils ne cessaient de se balancer devant ses yeux incrédules.

 

François de Closets, le présentateur, qui selon son habituelle rigueur avait fignolé son débat, s’octroya le mot de la fin : “Ne serait-il pas plus approprié de voir en vous tous, qui avez touché la mort du bout des doigts, d’infinies particules de la voie lactée de la souffrance humaine et qui, hélas, transite via les salles d’opérations?“

L’image du petit écran bascula sur cette métaphore tandis que Charlotte prenait une sage décision :

– Demain, j’irai voir la Mamette. Elle, elle saura sûrement ! Pour ma tache, n’avait-elle pas dit que Dieu me désignait à un destin exceptionnel ? Et qui me dit que ce n’est pas en relation ?

Pour consulter la décrypteuse de rêves et présages en tout genre, il lui fallut s’y rendre en bus et, ensuite, gravir une sente abrupte semée de rocailles, sous un soleil aride. Munie d’un chapeau de soleil et d’espadrilles, Charlotte gravissait le chemin bordé de vignes et d’oliviers qui longeait sa maison natale, inhabitée depuis la mort de ses parents.

A l’orée du bois, son coeur cognant la chamade, elle dut s’arrêter pour souffler un peu. La Mamette, assise sur un banc devant sa cabane, s’étonna de sa visite :

– C’est toi, Charlotte ? Mais tu souffles comme une locomotive ! Assieds-toi à l’ombre, je vais te servir un petit pastis. J’ai hâte de savoir ce qui t’amène.

La Mamette, ayant entendu la version des faits, jugea le moment opportun de lui relater le rêve prémonitoire que fit sa mère, cette même nuit de 1950…

– Rends-toi compte ma petite qu’à quelques kilomètres de là, tandis que tu accouchais, tu apparus en rêve à ta maman vêtue de ta jolie robe de mariée. Inutile, je pense, précisa la Mamette d’une voix blanche, de te dire qu’il s’agit là du présage de la mort !

Après avoir longuement médité leur conversation, Charlotte se tourna vers Dieu. Elle prodigua beaucoup de bien autour d’elle : toutes oeuvres de bénévolat la virent sur le pied de guerre, tout indigent trouva un couvert chez elle ; clochards, chats et chiens égarés se passèrent le mot.

 

En juin 1996, un scandale éclata : au cimetière de Toulon, plusieurs tombes furent profanées.  Les “Satans du diable“ qui se disaient là pour rétablir l’ordre, plantèrent un crucifix à l’envers dans les corps exhumés…

Quelques jours plus tard, ce fut à la gendarmerie de Sanary d’alerter Luc de la profanation d’une tombe ; celle de sa mère ! Très affligé par cette nouvelle, il se rendit aussitôt au cimetière de Sanary. Il ne comprit pas que des Toulonnais, fascinés par Satan, puissent s’en prendre à sa chère maman, récemment décédée d’une crise cardiaque. Et, tandis qu’il se recueillait sur la tombe saccagée, consterné par les dégâts causés par les vandales, il s’agenouilla pour prier. C’est alors que son regard tomba sur quelque chose d’insolite. Il le dégagea des gravats et l’empocha.

De la fenêtre du salon, Luc contemplait un crépuscule orange surmonté de quelques étoiles qui commençaient à luire. Accoudé à la balustrade, il s’attardait volontairement ; la nuit était si douce.

Ne pouvait-on laisser les morts en paix ?

Une étoile, plus scintillante que les autres, semblait le fasciner. Alors, résolument, Luc entra.

Comme une présence, une brise légère s’insinua dans les rideaux tandis qu’il examinait la chose qu’il avait enfouie dans sa poche : une tête de gargouille grimaçante avec, sur la joue gauche… une tache d’encre violette.

 

 

  (Extraits de Reflets de lune)

PARFUMS

 

                            Il nous fonde et nous déchire le paysage où s’enracine la mémoire.

 (Joseph Paul Schneider)

 

 

Des cris d’enfants me parviennent d’une cour d’école ; c’est l’heure de la récréation. De ma fenêtre, j’aperçois la belle bâtisse et sa multitude de classes ; toutes éclairées. Mes yeux notent au passage une rangée de maisons identiques et plongent enfin dans la cour.

Je sais qu’ils y verront les instituteurs marcher tous à la même cadence et, comme mus par un rythme qui ne leur appartient pas, virevolter en chœur pour attaquer une nouvelle traversée de la cour.

Je sais tout cela. Ils marchent ainsi depuis des générations. Infatigables. Partout et toujours, ils refont ces mêmes cent pas, probablement inscrits dans leurs gènes.

Le vacarme des enfants, semblable à une rumeur, s’infiltre lentement dans les méandres de ma mémoire…

Les institutrices marchent au milieu de la cour ; trois coups de sifflet stridents retentissent et mettent fin aux jeux turbulents des fillettes qui, tout en se bousculant, regagnent les rangs.

Parfum d’encre s’échappant de l’encrier incrusté dans un trou de pupitre. Pleins et déliés formés par ma première plume sergent-major… Et les signes se couchent tout naturellement sur la page quadrillée pour se transformer en mots ; premières caresses de l’esprit.

Parfum de rizotto con parmigiano…  Subrepticement, les « Era une volta » — que me contaient mes parents – font la place belle à… « Il était une fois ».

L’image de l’école de Crusnes s’estompe tandis que demeure l’étrange sensation qui a pénétré mon cœur à cette évocation.

Parfum de nostalgie.

Soudain, quelque chose que je ne savais pas me frappe et me consterne : Crusnes et ses maisons toutes identiques, la cinquième avenue où j’habitais, non loin de l’École des filles… Comme ça y ressemble !

Et je réalise que j’ai jeté mon dévolu sur cet appartement plutôt que sur tout autre parce que… parce qu’il y avait un petit air de déjà vu, de connu, de familier et d’aimé ; parce que de mon salon, je pouvais croire n’avoir jamais quitté ma chère petite cité.

Pourtant j’aurais juré l’avoir choisi avec discernement, lucidité et raison par rapport au confort qu’il présentait. Mais les appartements au Luxembourg n’offrent-ils pas tous, à peu de choses près, le même confort ?

Or il m’apparaît au contraire que ce sont des facteurs inconscients, mais solidement ancrés, qui ont déterminé mon choix.

Cette idée d’être ainsi conditionnée par tout ce qui fut me déconcerte. Mais l’étonnement ne dure pas. Bientôt lui succède une sorte de contentement, car, finalement, j’avais découvert un substitut qui me permettait d’être encore un peu la fillette d’alors.

Je savais bien que là étaient posées les limites du possible ; que mes yeux ne devaient pas s’obstiner à fouiller davantage les alentours de cette école qui se calquait si bien sur mes souvenirs ; qu’ils ne découvriraient jamais ce quelque chose qui ressemblât, même de loin, à l’église de Crusnes.

Cette église est bien trop originale, bien trop unique en son genre pour qu’on la confondît avec une autre.

Un parfum de limaille resurgit et, avec lui, l’édifice commandité par les De Wendel en 1938, pour être mis au service des mineurs et de leurs familles.

L’église, dédiée à sainte Barbe — patronne des mineurs —, célébrée à travers le chant de lumière et les couleurs du vitrail de Hélène Delaroche Untersteller – a été érigée comme un gigantesque mécano grâce à une ossature constituée de poutrelles d’acier assemblées sans vis ni boulons, puis habillée de plaques de recouvrement qui lui confère son cachet : elle est la seule église en fer de toute l’Europe ; la seule aussi à pleurer des larmes de sang !

L’offensive de Bastogne en 1944 et un affaissement minier en 1977 ont donné naissance à des infiltrations d’eau et, depuis lors, sa carcasse… rouille.

Parfum de sueur.

Stations des mineurs dans leur trou noir, arrachant aux entrailles de la Terre des blocs de minerai, qui sculptés par G. Serraz, se métamorphosent en stations du chemin de croix ; stations des visiteurs admiratifs qui ne peuvent discerner l’œuvre de l’artiste et le matériau du dur labeur des hommes.

Parfum de carbure s’évaporant de la lampe, frottée comme celle d’Aladin, et mes souvenirs aux étranges fragrances, réintègrent une âme poudrée d’ocre.

 

 

 (Extrait de LA DAME DU FER)

(roman)

Prologue

 

— Ton frère et ta sœur l’ont eu. Si toi, tu n’obtiens pas ton certificat d’études, tu seras… la honte de la famille !

Quelle mouche venait de piquer ma mère pour me sortir ça ? Sainte Marie mère de Dieu, que faire pour ne pas être la honte de la famille ? « T’appliquer, par exemple, au lieu de bâcler tes devoirs », me souffla une petite voix.

J’adorais jouer et mes petites copines occupaient une grande place dans ma vie. Le véritable obstacle au bon déroulement de cet alléchant programme venait d’être cerné. Il faut dire que celles-ci se foutaient du certif comme de l’an quarante qui était, comme par hasard, l’année de leur naissance. Alors que pour moi, il y avait urgence…

N’empêche ! À partir de cette constatation, je ne les ai plus considérées comme de bonnes copines, mais comme de redoutables tentatrices. Du coup, la solution s’imposa de façon impérative : « Y a qu’à plus les fréquenter ! »

C’était quand même simple, pour passer le certif, je devais étudier plus. Bref, moins jouer !

En quelques minutes, je venais de faire le tour de la question et j’en connaissais le prix à payer. Les « Bien, mais Angelica peut mieux faire ! » qu’annotait invariablement la directrice de l’école dans mon carnet mensuel, venait me conforter dans ma résolution. La rupture d’avec mes copines était l’unique solution. Sauf qu’en cas de brouille (nous en avions convenu), celles-ci demanderaient des explications. Et qui dit explications, dit arrangements ! À cet énoncé, j’entrevis leurs yeux implorants et voix plaintives et j’en eus le coeur serré. Pour apaiser ma conscience, je me promis alors de leur donner la raison de cet acte après l’obtention dudit examen. Ainsi, tout rentrerait dans l’ordre et notre amitié reprendrait de plus belle.

Néanmoins, les pincements au cœur persistèrent.

J’aime bien mes copines et y renoncer m’en coûte. Pour y parvenir, je devrais oublier tout ce qui fut nous.

Une foule d’images se bouscula soudain sous mes yeux…

Oublier nos folles équipées quand l’averse nous surprenait dans les champs tandis qu’on courait se mettre à l’abri. Oublier notre émerveillement quand un ruisselet se formait dans le caniveau et charriait nos bateaux (petits bouts de bois) qu’on suivait jusqu’à la grille en fonte qui les engloutissait avec voracité. Oublier le moment choisi par la bande pour sauter dans les flaques au point d’en faire gicler des gouttelettes orangées sur nos jambes, bras et habits ; et où notre plaisir l’emportait sur le courroux de nos mères.

Oublier nos jeudis après-midi où, nez au vent, nous parcourions la campagne qui s’étirait mollement entre les ondulations des champs cultivés, des prairies et des bois. Ou lorsqu’on s’aventurait jusqu’aux casemates pour en explorer les souterrains. Oublier notre bonheur de fouler les chemins terreux où foisonnaient mille insectes et gazouillaient des nuées d’oiseaux. Oublier notre ressenti lors de la caresse d’une brise légère ou bien celui de l’air vivifiant cinglant nos visages. Oublier toutes ces odeurs ponctuelles d’herbe fraîchement coupée en juin, brûlée en août ou de terreau humide des sous-bois. Oublier qu’on se contentait de se gorger de soleil comme des fruits, et comme les fruits savoureux et colorés, en exhaler tous les parfums.

Oublier.

Oublier que, jusqu’à ce jour, nous étions unies comme les doigts de la main : Micheline, Françoise, Irène, Thérèse et moi…

Mais puisque c’est pour la bonne cause : adieu, donc !

S’il faut vraiment tirer un trait et ainsi porter atteinte à l’amitié et à l’enfance, je le ferai selon un certain rituel. Je sacraliserai ces adieux sur la colline située à une portée de lance-pierre des casemates.

C’est de là que je contemplerai une fois encore « mon » paysage : un coin de ciel mangé par l’immense cheminée et le chevalement du puits de mine avec pour musique de fond le bruit continu de deux roues qui tournent sans arrêt. J’ai toujours eu du mal à imaginer que, sous terre, dans la pénombre et l’humidité d’immenses galeries, des mineurs — dont mon père !— extraient nuit et jour du minerai de fer. Il est vrai que l’aspect de ce paysage m’est on ne peut plus familier… Comme à l’accoutumée, je contemplerai les roues immenses tournant sans relâche, j’écouterai leur crissement régulier qui a constitué le fond sonore de mon enfance.

Depuis ma naissance, la mine en est le pouls et sa pulsation rythme toute la vie de la cité. Cette continuité et dans le temps et dans le quotidien a sur moi un effet rassurant. C’est donc de ce promontoire que je clamerai au vent les quatre prénoms inscrits sur des bouts de papier :

Adieu Micheline, l’Ukrainienne aux longues nattes blondes, nez en trompette, yeux couleur ciel et lèvres en coeur. Adieu Françoise, la Française, aux yeux bleus, cheveux châtains, épais et touffus comme une crinière. Adieu Irène, la Polonaise aux cheveux fins et raides, à la dent cassée sur le devant depuis sa chute de la barre du terrain de football tandis qu’elle se prenait pour un funambule. Adieu Thérèse, la brunette aux deux noisettes malicieuses ; la seule panachée de l’équipe : moitié italienne par son père, moitié française par sa mère.

Adieu donc, vous toutes ! »

*****

 

« Hélas, d’autres angoisses l’avaient précédée, car, malgré notre retour, la guerre n’était pas finie pour autant.

Des réminiscences, des images fortes se bousculent… Entre autres, celle où quelques coups frappés à la porte donnaient le signal. Aussitôt, nous filions tous les trois dans la pièce à côté. Il fallait se dissimuler ! Sacha et Ludmilla subissant l’angoisse d’un danger imminent adoptaient la fuite. Quant à moi, j’agissais par mimétisme.

Dans la pièce contiguë, je vois mes aînés, le souffle retenu et l’oreille aux aguets pour essayer de découvrir ce qui se passe derrière la porte. Ils communiquent par signes et, l’index sur la bouche, ils m’intiment au silence. « Il » ne doit pas déceler notre présence.

Que redoutions-nous ?

L’interprétation du danger provenait de situations vécues avec le sentiment de frayeur lue dans le regard des adultes. En période de guerre, tous les enfants acquièrent ainsi le réflexe de se cacher.

Nous captions une foule de signaux : les sourcils des parents qui se lèvent interrogateurs et inquiets, le regard circulaire jaugeant l’état des lieux, le sentiment de frayeur et la question muette : « qui ça peut-il bien être ? »

La peur est étroitement liée à l’instinct de survie. De tout temps, ces signes d’alarme ont servi d’avertissements et ont déclenché une fuite instinctive chez… les animaux. L’intrus parti, maman nous rassurait : « c’était untel… » ; et notre crainte s’envolait.

D’autres impressions fugaces surgissent… Dans mon sommeil, à plusieurs reprises, j’ai perçu des attaques aériennes avec tirs de mitrailleuses. Ce bruit était si impressionnant qu’il me semblait que l’attaque se passait au-dessus de notre toit. J’avais peur et enfouissais ma tête sous l’oreiller. Maman, qui dormait dans la chambre du premier étage, descendait en chemise de nuit et nous parlait aussi longtemps que duraient les tirs. Elle ne remontait qu’une fois le danger écarté. Sacha et Ludmilla se pelotonnaient dans leur lit ; moi, seule dans mon petit lit, j’étreignais très fort mon oreiller. Le jour suivant, la nouvelle d’un avion ennemi abattu près d’une casemate se propageait dans les rues. Tous les galopins, jambes à leur cou, filaient dans la même direction. Sacha m’a dit : « t’es trop p’tiote, reste là ! »  Ce refrain tombait à pic. Il m’arrangeait bien. Comme si je craignais de voir le pilote tué. Comme si j’avais une quelconque notion de la mort.

Naturellement, Sacha est allé voir la carcasse vide de l’appareil d’où ses occupants avaient disparu. Les garçons de son âge, forts excités, devaient tout voir de près et commenter les événements avec imitation des mitrailleuses à l’appui : « ta-ta-ta-ta-ta-ta-ta-ta, t’es mort ! » À croire que la guerre leur plaisait.

D’autres faits, tellement étranges que je crois les avoir rêvés… des troupes de soldats allemands frappant le sol de leurs bottes au pas cadencé dans les rues, le soir, après le couvre-feu alors que j’étais à moitié endormie…

Plus tard, au cinéma, lorsque j’assistais à la débandade des colonnes d’évacués sur les routes à l’approche de Stukas, un malaise indéfinissable me submergeait comme si j’avais fait partie de ce flot humain…

Tympans et rétines ne se permettraient pas de restituer ces sons, ces images si ceux-ci n’avaient été enregistrés dans des moments de grande frayeur.

Ce dont je suis sûre toutefois, c’est d’avoir vu au moins un Allemand de près… Des grands ont lancé comme s’ils voyaient le diable : « Y a un officier Allemand avec un chien-loup ! » avant de se disperser dans la nature.

Nous étions au bout de ce tronçon de la 5e avenue d’où pointaient des pylônes de fer, près des champs. Effectivement, un Allemand se dirigeait vers nous. Clouée sur place, je l’ai regardé venir comme pétrifiée. Il marchait d’un pas nonchalant, traînant une grande lassitude. Son uniforme et son chien m’ont impressionnée plus que lui.

J’ai dû penser dans mon style habituel : c’est ça un Allemand ? Il n’avait pas l’air redoutable. Pourtant, les autres gosses avaient détalé comme des lapins. Il m’a dévisagée, mais ses yeux n’ont reflété aucune lueur. Il aurait quand même dû apprécier de ne pas effrayer tout le monde. J’ai pu constater qu’il était jeune, beau et désabusé.

Ce n’est pas par bravoure que je suis restée, mais par curiosité. Je voulais voir à quoi pouvait ressembler un « sale boche ». J’étais perplexe. Exactement, comme lors de notre retour de Gironde ; l’image ne correspondait pas à ce que je constatais de visu. Mon investigation n’alla pas plus loin.

Il y eut aussi les passages de prisonniers russes dans notre écurie. C’étaient toujours des hommes, vêtus de kaki, les pieds enveloppés dans des chiffons de toile épaisse en guise de chaussures. Pas rasés, l’aspect misérable.

La notion de charité m’échappait et je m’étonnais de voir mes parents héberger ces êtres repoussants. Maman m’expliquait que c’étaient des prisonniers russes en fuite et qu’ils demandaient peu de choses : dormir une nuit dans la paille.

Ils venaient comme des voleurs. Des bêtes traquées. Toujours à l’affût. Toujours sur le qui-vive ; le regard vide. Maman s’arrangeait pour que je l’accompagne lorsque le matin, elle leur apportait un bol de lait chaud et un quignon de pain. Sacha et Ludmilla devaient être en classe et papa à la mine. Leurs yeux, tout à coup, s’illuminaient à la vue de cette nourriture. Je les ai vus dévorer goulûment ce pain que leurs mains fébriles et tremblantes n’arrivaient pas à briser.

Impossible d’oublier ces yeux de chiens battus où toute la misère du monde se reflétait !

Avant le passage de ces pauvres hères en fuite, je n’avais aucune notion de la misère. Là, j’ai eu la révélation de notre richesse.

Quels risques encourraient mes parents et les autres personnes, qui, pour une nuit, les soustrayaient à leurs bourreaux toujours accompagnés d’un chien-loup ? Cela en faisait-il des héros ? Non, car, mes parents jamais n’en parlaient ni ne se glorifiaient. C’était leur façon de s’opposer à l’ennemi ; de faire de la Résistance.

Néanmoins, dès qu’il y avait une petite bagarre entre gosses, on était traités de sales macaronis. Alors, maman nous expliquait que beaucoup d’Italiens avaient marché avec Mussolini et que les gens avaient tendance à généraliser. Pourtant, précisait-elle avec un peu de rancoeur dans la voix : « lorsque Mussolini a demandé à tous les Italiens d’envoyer leur alliance en or pour financer des canons, nous, nous avons gardé les nôtres ! »

Non mais des fois ! Faudrait pas mélanger les torchons et les serviettes. »

 

*****

 

« Ces temps-ci, notre angoisse montait d’un cran…

En effet, depuis peu, un bruit de fond constant se faisait entendre au loin. Les parents ne bronchaient pas et c’était mauvais signe. Nous, sans l’avoir entendu auparavant, ne confondions pas cette canonnade avec le grondement du tonnerre même si le soir les éclairs illuminaient le ciel.

Il s’agissait en réalité d’un violent duel d’artillerie que mes tympans — toujours aussi fantaisistes — situaient à deux pas de notre cité. Ce n’est que bien plus tard que j’apprendrai le nom de cette grande offensive : « la bataille des Ardennes » où les chars allemands tentèrent de repousser l’avance des troupes alliées. Dans la neige et froid de ce mémorable hiver 44.

 

Dans une moindre mesure, ce rigoureux hiver raviva nos petites misères…

Avant de commencer la classe, la maîtresse nous faisait exécuter des mouvements de gymnastique pour nous réchauffer : moulinets, frottement des mains et tapements de pieds. Dans la classe non chauffée, nous gardions nos manteaux et nos galoches dans lesquelles nos orteils gelés nous mettaient au supplice. En récréation, on se frottait les engelures de nos doigts avec de la neige tandis que nos mères, le soir, nous appliquaient de la glycérine sur nos paumes rougies et crevassées.

Et que dire de notre accoutrement durant cette période : des galoches et de grands bas de laine maintenus par un affreux porte-jarretelles. À l’époque, aucune fille ne portait de pantalon, exception faite des pantalons golf que l’on empruntait à nos frangins pour faire du traîneau. Quant à nos manteaux râpeux, à Ludmilla et moi, maman ne se lassait pas de nous raconter avoir remis à notre père nos mesures et un beau coupon de lainage à carreaux de teinte grenat. Fait insolite, le tailleur en sortit un… costume ! Toujours fâchée contre lui, maman se résigna à teindre deux couvertures kaki qui, cette fois, prirent la direction de notre couturière. De sorte que deux manteaux bleu-marine nous habillèrent durant plusieurs hivers (surtout grâce aux rallonges de teinte approximative aux manches et ourlet du bas !) Finalement, maman admit que dans l’affaire, nous étions tous gagnants : papa avait eu un bon costume et nous, des manteaux à double usage, car, la nuit venue, ils servaient… de couvertures.

Néanmoins, ce rude hiver nous laissa quelques bons souvenirs : celui de chefs-d’œuvre de givre, que l’on découvrait avec émerveillement sur les carreaux de notre chambre et qui nous paraissaient l’œuvre de mystérieux artistes nocturnes.

Celui de la formation de glaçons pendouillant aux bords des toits ; véritables incitations à les abattre à l’aide de boules de neige. Nous devions d’ailleurs nous y prendre à plusieurs reprises. Ce jeu d’adresse, où se mêlait la fierté d’avoir atteint son objectif, nous réchauffait drôlement. Et les joues en feu, nous les sucions comme s’il se fût agi de sucres d’orge tandis que montait en nous une sorte d’allégresse.

Et encore celui de deux princesses sur leur carrosse, lorsqu’il avait beaucoup neigé et que papa, muni du traîneau, venait nous chercher, Ludmilla et moi, à l’école.

À peine étions-nous arrivées qu’il nous entraînait fabriquer un gros bonhomme de neige dans la cour. Maman, de sa place à la fenêtre, observait notre manège en souriant. Elle ne nous rejoignait que lorsque nous avions terminé. C’était elle qui plaçait une carotte en guise de nez, un cache-nez et des boutons. Papa décrétait alors qu’il lui manquait quelque chose et s’en allait à l’écurie chercher le balai de paille de riz qu’il enfonçait sur un côté du bonhomme de neige. Les joues rouges et le souffle figé, Ludmilla et moi lui trouvions fière allure. Maman nous faisait rentrer, car la nuit tombait vite en hiver. On s’envoyait encore quelques boules de neige, puis on s’ébrouait avec impatience en riant jusque sur le seuil de la porte. Là, on secouait les flocons de neige qui saupoudraient nos cheveux, nos vêtements et on tapait nos galoches dans une joyeuse bousculade auréolée de poudre cristalline.

J’ai encore le souvenir de papa vérifiant notre matériel scolaire. Grâce à une lame à rasoir neuve (une Gillette que lui seul avait le droit d’utiliser), il taillait nos crayons de papier et nos couleurs ; personne n’en avait d’aussi bien taillés. Il fabriquait également nos bûchettes, ces petits bâtonnets facilitant le comptage. Il les coupait dans le fond des boîtes de camembert qui, à l’époque, était en bois léger ou sciure pressée.

« Et un beau jour — allez savoir pourquoi —, la cité se vida de ses soldats américains. Du coup, nous avons changé de répertoire et avons chanté à tue-tête :

« C’est une fleur de Paris,

une fleur qui sourit,

bleu-blanc-rouge

sont les couleurs de la patrie… »

 

Et ça vibrait dans nos petits coeurs patriotiques. Ça vibrait tellement fort, que nous ne nous sommes pas aperçus du départ de ces soldats — nos libérateurs ! — alors que leur arrivée (ainsi que leurs friandises) avait soulevé tant d’allégresse.

La situation semblait vécue par nous, les gosses, comme une suite logique d’événements : ils n’étaient cantonnés là que provisoirement. L’ordre à peine tombé d’évacuer les lieux (en fait, ils devaient continuer leur avancée jusqu’à Berlin, mais ça, on l’ignorait), les maisonnées furent aussitôt désertées.

Les petites girouettes que nous étions tournaient au grès du vent, sans même soupçonner le déchirement de certaines jeunes filles — et soldats ! — à l’annonce de leur nouvelle mutation. Plus tard, maman nous apprit qu’à la fin des hostilités, notre cousine Solange éprouva un grand chagrin lorsque son amoureux rentra aux USA.

Inexorablement, la vie suivait son cours.

Un dimanche, tandis que mes copines et moi étions à la grand-messe, le curé annonça en chaire la fin de la guerre. Nous nous sommes contenues jusque sur le parvis de l’église et là, on a laissé éclater notre joie en criant à tue-tête :

« La guerre est finie,

la guerre est finie ! »

 

*****

 

« Je m’étonnais de voir les mères de mes copines d’origine polonaise encapuchonnées d’un foulard bariolé. Toute Polonaise se respectant se devait de porter son foulard noué sous le menton et descendant bas sur le front comme pour dissimuler leurs cheveux. Partout ! À la maison comme aux champs ! À croire qu’elles dormaient avec.

Les Italiennes en portaient également, mais elles le nouaient différemment. Chez ces dernières, le foulard devenait parure et mettait visage et cheveux en valeur. D’ailleurs, aucun gosse de la cité n’aurait confondu une Polonaise d’une Italienne uniquement par le port de ce morceau de tissu ; qui, en quelque sorte, était leur signe de ralliement.

En fait, le foulard des Polonaises avait pour mission d’empêcher les mèches folles de les importuner pendant leurs durs travaux aux champs. Dès l’aube, on pouvait apercevoir leurs dos penchés dans les champs des paysans, soit en train d’arracher des betteraves, soit des pommes de terre. De plus, lorsque les enfants étaient en classe, elles allaient à l’herbe pour les lapins.

Lors des journées pluvieuses de septembre, et enfin dégagées des travaux des champs, elles se réunissaient pour garnir coussins et plumons de fins duvets d’oie. N’ayant pas d’oies, j’ignorais tout des plumaisons des oisons au moment de leurs mues et celles-ci me semblaient bien mystérieuses.

Après ces travaux, toutes les Polonaises arboraient fièrement de gros plumons aux fenêtres pour faire gonfler la plume au soleil. A mes yeux, ces infatigables manquaient d’originalité, car, toutes confectionnaient leurs housses dans la même percale ou cretonne blanche. J’étais loin de penser que c’était leur façon de perpétuer les coutumes de leur pays et qu’en s’y conformant, elles les transmettaient à leurs enfants.  Dans ce même état d’esprit, une maîtresse polonaise dispensait des cours du soir à leur progéniture ; et elle préservait ainsi la langue polonaise.

Dommage que les Italiens ne les aient pas imités ! En suivant des cours d’italien, nous aurions appris le « vrai » italien. Chez nous, comme d’ailleurs dans la plupart des familles, chacun s’entretenait dans son dialecte. Parfois, papa et maman se chamaillaient à propos d’un mot de leur patois respectif alors que, tous deux étaient natifs du nord de l’Italie ! Tandis que nous, de notre côté, les reprenions lorsqu’ils estropiaient le français.

Dans cette lutte linguistique, il y eut des gagnants et des perdants : nos parents s’améliorèrent en français et perdirent peu à peu l’usage de leur dialecte. C’était à prévoir, cela se fit à notre détriment.

Comme lorsque Ludmilla et moi enterrions nos poupées, nous enterrerions tous ces mots que j’adorai entendre : oramai, ecco, pero, adesso, perché, sempre, oggi, nessuno, invéce… en toute innocence, sans nous rendre compte de la trahison que l’on infligeait à nos ancêtres.

Cela s’était produit de façon insidieuse jusqu’au jour où je fus placée devant la question : quelle est votre langue maternelle ? Il s’agissait d’un formulaire scolaire. J’ai dû formuler la question et la réponse à voix haute. Sacha qui faisait ses devoirs sur la table de la cuisine m’a reprise :

— Mais qu’est-ce que tu racontes ? Tu dois écrire… « L’italien ! »

À cette énoncée, j’ai dû faire une drôle de tête parce qu’il a ajouté un peu excédé : mais enfin, réfléchis ! Ton père et ta mère sont italiens alors, comment crois-tu qu’ils te parlaient quand tu étais bébé ?

Mes yeux aussi ronds que des billes lui prouvaient que je n’en croyais pas un traître mot.

— Dis-moi alors, pourquoi ils ont fait la demande pour nous naturaliser français ?

Qu’est-ce qu’il me racontait là ? J’ai rétorqué : Ben, quand même, je suis née en France et donc…

Les frangins, qu’est-ce ça peut être casse-pieds ! Et lui dépassait les bornes : aucun tact, pas la moindre délicatesse. Rien.

— Peuh ! Moi, en tout cas, j’men souviens même pas comment ils me parlaient, j’ai dit en crânant. Si je le laissais continuer, ce zigoto remplacerait naturalisé par… colonisé.

Cette discussion m’avait mis en boule. Même si c’était vrai, cela me déplaisait de me l’entendre dire. J’ai jeté un coup d’œil à maman qui épluchait des pommes de terre près de nous ; son regard et un acquiescement blasés m’ont fait comprendre que Sacha avait raison. J’ai ravalé ma déception. La tristesse lue dans ses yeux aurait dû éveiller un peu de compassion de ma part qui, en reniant ma langue maternelle, la reniait elle et tous les nôtres.

J’ignorai l’avoir blessée. Comme d’ailleurs, j’ignorai tout des renoncements des immigrés ; de ceux qui, peu à peu, se délestaient de leur culture. Il faut dire aussi que les fois où ils évoquaient leur Pays ou simplement le climat qu’il y faisait étaient rares. Il valait mieux ne pas entamer la conversation à laquelle maman aurait répondu son invariable à quoi bon, accentué d’un léger haussement d’épaules. »

 

*****

 

« Un jour de ma treizième année, tandis que j’empruntais le chemin de l’école comme chaque matin, j’ignorais que celle qui en reviendrait ne serait plus tout à fait la même ; qu’un évènement inhabituel se préparait…

J’étais au cours fin d’études et donc, le certificat d’études était au programme.

Ce matin-là, nous apprenons que la Meurthe-et-Moselle a été créée en 1871 avec les parties « restées » françaises de la Meurthe et de la Moselle. Nos manuels de géographie mentionnent entre autres, que cette région s’étend près des frontières belge et luxembourgeoise et que les hivers y sont rigoureux. Nous apprenons également que l’extraction du minerai de fer est sa principale source de revenus.

Cependant, ces pages ne mentionnaient pas ces cités sorties de terre comme des champignons qui, aux yeux des enfants, égalaient des aires de jeux incomparables. Il en allait différemment des mineurs qui, eux, malheureusement, étaient souvent confrontés à une réalité implacable. Leur premier combat — avant même celui de s’attaquer à la roche —, était de descendre au fond ; là où, tapis dans la pénombre, les attendaient les démons de l’angoisse… Le danger existait bel et bien ! Aucun enfant de mineur ne l’ignorait. C’était un fait établi. Cependant, lorsqu’il arrivait qu’une famille soit touchée, la consternation tombait sur la cité et celle-ci, telle une chape oppressante, étreignait tout le monde, enfants y compris…

La sonnerie retentissante annonçant la récréation du matin interrompit brusquement mes pensées.

Nous étions à peine arrivées dans la cour lorsque j’aperçus une dame s’entretenir avec la directrice. Ce fait était insolite, car, en temps normal, les institutrices discutaient entre elles. Soudain, Melle Barttier a balayé la cour de son regard inquisiteur. Apparemment, elle cherchait une élève et se rapprochant de notre groupe, elle s’adressa à moi :

-Angélica, viens là. J’ai à te parler.

Aïe, aïe, aïe ! Qu’est-ce que j’ai encore fait ?

La directrice s’avance, l’air grave qui n’annonce rien de bon. Boum, boum, boum, fait mon cœur tandis que nous marchons côte à côte, loin des oreilles indiscrètes. La directrice m’entourant par les épaules m’intime d’un ton sérieux : « rentre vite à la maison. Un accident est survenu à ton papa… »

Sans attendre ni comprendre quoi que ce soit à ces dernières paroles, j’ai quitté la cour de récréation, rassemblé mes affaires restées sur mon pupitre puis les ai glissées dans mon cartable. J’ai quitté la classe, traversé le long corridor et pris le portail des enseignantes, celui qui donne dans ma rue, selon les consignes de la directrice.

Tous ces gestes précis et mon peu de réactions lors de cette terrible nouvelle m’ont fait agir tel un automate. J’habite un corps qui devient… forteresse. Apparemment, à la maison, tous les membres de la famille ont subi une anesthésie générale. Maman, le visage impassible, s’efforce de ne rien laisser paraître de son angoisse. Sacha et Ludmilla ne sont guère plus expansifs. Pas une larme, pas une question ; seuls, les yeux trahissent de l’inquiétude. Le sol lui-même semble mouvant.

Sur ces entrefaites, notre cousine Solange arrive. Personne ne lui demande comment elle a appris la nouvelle. Et tandis que maman se rend à l’hôpital, Solange veille à la bonne marche de la maisonnée. Ce n’est qu’à son retour, le soir, qu’on apprend que papa a eu le bassin fracturé par un bloc de minerai tombé du plafond qu’il purgeait. Maman, soudain harassée, nous précise que ce n’est pas le moment de lui rendre visite, qu’il a besoin de repos et qu’il lui faudra beaucoup de temps avant d’être sur pieds. Puis elle parle du trajet en bus bondé, du long chemin à parcourir à pied jusqu’à l’hôpital d’où sa grande fatigue.

Solange nous a préparés du café au lait et des tartines beurrées. À plusieurs reprises, la cousine viendra relayer maman. Puis, peu à peu, on s’habitue à ses absences plusieurs après-midi par semaine et on s’organise tant bien que mal. Maman, à chacun de ses retours, nous donne de bonnes nouvelles sur l’état de santé du grand blessé.

Ouf ! On respire.

L’entraide familiale n’était pas un vain mot : zio Carlo, plâtrier de son état, avait, en son temps, trouvé du travail à papa dans la région minière quand son chantier était en déplacement au camp d’Erreville. Et, retour d’ascenseur, papa s’était chargé de l’embauche du mari de leur nièce comme chauffeur chez un entrepreneur, route nationale. Depuis lors, Solange demeure dans la même cité que sa tante…

Un jeudi après-midi où le ciel déversait averse sur averse, je me suis rendue chez elle pour jouer avec ses deux bambins : mes petits-cousins. Soudain, mon cousin Maurice (dit Momo) entré en trombes, annonce qu’il a un chargement à effectuer dans le secteur de l’hôpital et qu’il va en profitera pour rendre visite à l’oncle. M’apercevant, il me propose de l’accompagner. Je saute sur l’occasion sans hésiter une seconde. L’idée de désobéir à la consigne maternelle ne m’a pas traversé l’esprit une seconde, tout heureuse de faire une surprise à papa. Et, à bord du camion conduit par mon cousin, je m’impatiente. Je pense que maman n’a pas menti à propos du long trajet. L’hôpital, loin de l’agglomération, paraît enfin dans toute sa laideur.

Arrivée à l’étage des hommes, mon cœur s’est serré à la vue de l’homme qui gisait là : joues creuses et teint jaunâtre. J’ai eu du mal à le reconnaître tandis que les pieux mensonges de maman me sont revenus en mémoire.

L’anesthésie qui m’avait envahie à l’annonce de l’accident n’agissait plus. Le choc était brutal. J’ai dû prendre sur moi pour refouler l’envie de pleurer qui me submergea tel un raz de marée. Je me suis absentée prétextant devoir aller aux toilettes, et là, j’ai pleuré un bon coup. Il fallait que ça sorte ! Puis j’ai mouillé mon mouchoir, essuyé mes yeux et j’ai attendu un peu avant de revenir auprès du blessé. Il ne devait pas voir mes yeux rougis ni soupçonner la gravité de son état.

Mon cousin, selon son habitude, parlait et riait fort. Probablement qu’il voulait donner le change lui aussi. Justement, il examinait les drains qui sortaient du lit et commentait la quantité de pus et d’urine comme l’aurait fait un infirmier. Tandis que moi, le cœur soudain étreint par l’angoisse de perdre mon père, m’efforçais d’être semblable à la fillette qu’il avait coutume de voir.

La vue des flacons où s’écoulaient des liquides visqueux accentua le sentiment de gravité que j’avais ressenti à la vue du blessé alité. C’est alors que l’expression purger le plafond m’est revenue… Ce mot évoquait mes intestins malmenés quand maman m’administrait une purge soi-disant bienfaisante. Mais depuis quand purgeait-on les plafonds ? Et pourquoi papa l’avait-il purgé ? Qu’est-ce qui lui avait pris de faire cette chose insensée qui avait failli lui coûter la vie ?

En quittant l’hôpital, en découvrant que papa était… mortel, j’ai su que je sortais de l’enfance.

Je le croyais… invincible. L’étiquette, « papa de fer », qu’il s’était lui-même attribuée, lui collait trop bien à la peau. Il était solide comme un roc et respirait la santé par tous les pores.

Des images se sont mises à défiler à la cadence des kilomètres qu’avalait le camion de mon cousin sur le chemin du retour…

Il était là, devant mes yeux ! Il repliait « L’huma », car, un stère de bois l’attendait dans la cour.

Je voyais ce billot, constamment au garde-à-vous, vis-à-vis de l’écurie. Je voyais cette hache et entendait le bruit sourd de celle-ci quand elle s’abattait sur le rondin que mon père fragmentait en huit ou dix morceaux. J’aimais voir sa silhouette aux muscles bandés quand il brandissait la hache, debout, les jambes écartées, les bras tendus au-dessus de sa tête, les poings placés l’un sur l’autre, en serrant le manche et, frappant d’un coup sec pour fendre le bois. Lorsque le rondin résistait, il reprenait le tout à bras de corps et, crac ! la hache plantée au cœur du tronc s’abattait avec fracas tandis que le rondin cédait. Ses mains tenant fermement la cognée, il reprenait une des deux parties pour la fragmenter.

J’aimais ces gestes, beaux et nobles, de bûcheron. J’aimais tout simplement être en sa compagnie. Il me communiquait sa joie de vivre et son goût du travail bien fait. De temps à autre, il passait sa main rugueuse sur son front pour en essuyer la sueur ; m’apercevant, il m’adressait un sourire complice. Rondin après rondin, la tâche s’accomplissait lentement. Venu à bout des tronçons, le tas de bois s’amoncelant, il s’exclamait ravi : « basta per oggi ! »

Il ramassait encore quelques morceaux et, maniant la hache comme un grand couteau, il les sectionnait finement pour en faire du petit bois. C’est alors que commençait le transport du bois dans l’écurie où il me montrait comment procéder pour l’aligner correctement contre le mur. J’étais très fière de l’aider ; placer en biseau ces morceaux de bois, c’était encore un jeu pour moi. Et en agréable compagnie !

Je voyais son contentement devant son bois soigneusement empilé et remisé le long du mur dalle stalle (l’écurie). Il contemplait avec satisfaction ce trésor qui  permettrait d’affronter l’hiver. Ensuite, pour que maman puisse facilement allumer le feu, il glissait un panier de petit bois sous la cuisinière afin de lui éviter de sortir à l’aube dans le froid glacial.

Soudain, affolée par l’idée que papa ne puisse plus jamais couper de bois en ma compagnie, j’ai supplié : Oh ! Mon Dieu, s’il vous plaît,  faites qu’il vive !

Momo, le cousin, venait de tirer brutalement le frein à main. Il expliqua qu’il devait effectuer sa livraison de gravier. Reprenant mes esprits, je l’ai observé manoeuvrer la benne basculante. Cela m’a distrait momentanément. J’ai vu deux robustes gaillards, pelles en main, s’affairer près du gros tas de gravier. J’étais tellement habitée par l’image paternelle que celle-ci se calqua sur le torse apparent de celui qui avait sa chemise béante…

Mon père, manches retroussées, fauchait l’herbe pour les lapins dans les prés à côté d’une casemate : les jambes légèrement fléchies, le bassin basculé et la faux fermement maintenue. Il avançait lentement, ses mains solidement amarrées au manche de l’outil ; les gestes parfaitement synchronisés et l’herbe se couchant sur son passage. Sans jamais se départir de son rythme, de crainte sans doute de ne plus parvenir à le reprendre, il maintenait la cadence. La faux, pareille à un éclair d’acier, qui va, qui vient, fendait l’air dans un léger sifflement. Manié avec dextérité, cet outil, simple instrument pour servir les besoins élémentaires des hommes, semblait de toute beauté. Je m’étonnais du rejaillissement de l’admirable gestuelle et me souvint avoir appris par cœur : « Saison des semailles, le soir » de Victor Hugo et je sus que je subtilisais le geste auguste du semeur à celui de mon père.

— Oh ! T’as perdu ta langue ? Y a quek’chose qui va pas ? s’inquiéta soudain Momo.

— Non, non, m’entendis-je lui répondre. Je répète mentalement ma récitation pour demain. Écoute comme c’est beau :

 

« Il marche dans la plaine immense.

Va, vient, lance la graine au loin.

Rouvre sa main, et recommence,

Et je médite, obscur témoin.

 

Pendant que, déployant ses voiles,

L’ombre, où se mêle une rumeur.

Semble élargir jusqu’aux étoiles,

Le geste auguste du semeur. »

 

Momo, ne sachant que dire, semblait bien content d’être arrivé.

Le soir dans mon lit, tout me remonta à la face comme une gifle magistrale : la sirène stridente qui annonce les accidents au fond. Puis, le carreau de la mine en effervescence où, docteur et infirmier appelés d’urgence, descendent dans le ventre béant et sanguinolent de la terre. Ensuite, seulement, les familles…

Et l’intuition, ce matin-là ! Cette fois, le malheur s’était abattu sur son père ! Et maman qui ne rapportait que de bonnes nouvelles de l’hôpital. Comment ai-je pu y croire ? La mort rôdait encore auprès de ce lit d’hôpital ; elle lui tenait la main ; elle lui prenait le pouls…  Oh ! Mon Dieu, s’il vous plaît, faites qu’il vive ! »

 

*****

 

« Ma prière a été exaucée. Après quelques mois d’hôpital, papa nous revint pour une très longue convalescence.

La pelote de mes souvenirs est sur le point d’être dévidée. Cependant, quelques images persistantes s’accrochent avec force au brin de laine final.

Elles me parlent entre autres, d’animaux…

D’abord, au premier logis, nous avons eu une chèvre que mon père mettait au piquet près de nos cinq ares. Il l’attachait à une longue corde afin qu’elle puisse brouter l’herbe dont elle était si friande. Parfois, je devais aller la chercher. J’aimais bien la caresser. Maman la trayait tous les matins. Elle s’asseyait sur un petit banc et, quand elle avait fini, elle m’appelait. Ma mission consistait à poser le bidon de lait sur le rebord de la fenêtre de la cuisine. Mais, ce lait tiède tentait la gourmande qui en buvait quelques lampées à même le bidon. Papa, qui ouvrait la fenêtre pour le récupérer, disait avec l’air d’un devin : « Hum ! Toi, tu as bu du lait ! » Je niais l’évidence un peu gênée. « Alors pourquoi, tu as une moustache blanche ? » reprenait-il en souriant. Maman affirmait que c’était bon pour les enfants ! Sacha et Ludmilla n’avaient pas l’air de partager cet avis.

Quand naissait un chevreau, nous étions appelés pour le contempler. Sa vue nous attendrissait. Cette boule sur ses frêles pattes me rendait folle de joie. Le chevreau était si chaud, si doux à caresser que je le chérissais de toute mon âme. D’ailleurs, j’étais plus attachée à notre chevreau que mes aînés. Contrairement à eux, je revenais chaque jour à l’écurie assister à son évolution.

Il arrivait aussi que nos parents nous annoncent que la chèvre n’était plus. Jamais ils ne disaient qu’elle avait été sacrifiée. Quant à nous, nous ne faisions pas de rapprochement entre sa disparition et le bon cabri qui avait constitué notre succulent repas de Pâques. Peu après, une belle peau s’étalait à l’écurie en attendant le passage du ferrailleur.

Parfois, Sacha s’écriait : « Mais, c’est la peau de notre chèvre, là sur le mur… » Derrière mon dos, les parents devaient lui faire signe de se taire. Cependant, le doute planait. Je regardais la peau sans parvenir à faire le lien entre la chèvre au ventre rond sur ses pattes et cette peau si lisse, si plate. Parfois, on pressent des choses que l’on préfère ne pas approfondir.

La chèvre avait fait place à un chevreau qui, à son tour, devenait chèvre pour un jour disparaître mystérieusement…

Quant aux animaux domestiques, il ne me semble pas que nous en ayons eu dans le premier logis. En période d’après-guerre, ils auraient été considérés comme bouches supplémentaires à nourrir…

Quoi qu’il en soit, je me souviens d’une niche (fabriquée par papa), à l’arrière de la maison et d’un chien attaché à une longue chaîne.

Je revois ensuite un minuscule chaton amené dans la poche du costume de papa. Remontant la rue tout sourire, il nous a appelées, Ludmilla et moi, pour nous le faire découvrir. J’ai vu un adorable petit museau et un petit bout de langue rose. Je me suis extasiée : « Oh ! Qu’il est mignon ! » Amusée, je l’ai contemplé quelques instants. Maman, cependant, ne manifesta pas de joie excessive, car à chaque nouveau pensionnaire, il lui incombait de le nourrir et de lui apprendre la propreté.

Pour ce faire, mes parents installaient une litière avec de la sciure pour ses besoins, mais, quand il s’oubliait dans la maison, papa lui mettait le museau… dedans ! Je dis : «  papa » , car, je n’ai jamais vu maman mettre en pratique cette méthode. Toutefois, nous dûmes constater son efficacité, car le chat ainsi dressé ne s’oubliait plus dans la cuisine.

Nos chats successifs ont bondi sur le rebord de la fenêtre et ont miaulé jusqu’à ce que quelqu’un les fasse entrer. Sacha, qui semblait comprendre le langage chat mieux que quiconque, se levait presque toujours le premier. Notre mère le relayait pendant son absence. La complicité qu’il semblait y avoir entre ces trois-là ne laissait pas de me surprendre. Pour moi, un chat, ça allait et venait dans la cuisine où demeuraient son coussin et sa jatte de lait (sous la cuisinière !) Parfois aussi, ça se frottait à nos jambes et ça ronronnait. J’aimais le voir se lécher sa patte et la passer derrière l’oreille, même si cela annonçait la pluie comme affirmait maman. J’aimais aussi le voir se prélasser devant notre petit poêle ou encore, quand arraché à sa douce torpeur par mon arrivée intempestive, il bondissait sur la chaise. Mais, je ne m’y intéressais pas plus que ça. J’avais tellement de copines et tant de choses à faire : école, devoirs, caté…

Quant à nos chiens, ils subissaient un traitement plutôt atroce. Papa leur coupait la queue sur le billot avec la hache puis les oreilles en pointes avec des ciseaux pour… leur éviter d’attraper certaines maladies.

C’était l’usage ! Tout le monde procédait ainsi.

À cela, je n’assistais pas. Ou alors, de loin, le coeur serré à cause des hurlements du chiot. Je ne rentrai que lorsque c’était terminé. Maman, qui avait dû me voir derrière le mur, me bouchant les oreilles, m’expliqua : « Il faut le faire quand ils sont petits, c’est moins douloureux. »

Tout le monde était triste à la maison quand un animal mourrait. Je crois que nous ressentions trop son absence. On parlait peu dans ces cas-là ; ça ne voulait pas sortir. Si une larme s’échappait, elle était vite essuyée.

Lorsque le chat ne rentrait pas, mes parents, hochant la tête, murmuraient : « Disparu dans une marmite ! » Malgré le peu de véhicules, nos chiens, eux, se faisaient écraser. Par bonheur, la tristesse ne durait pas. Après sa disparition, un autre chien lui succédait dans la niche. Le même sort – celui de se faire écraser ! — survenait et un autre reprenait sa place.

Les chats et les chiens de notre famille s’appelaient toujours : Micky et Dora. Comme les rois, ils se succédaient et portaient le nom de leur prédécesseur. Cependant, contrairement aux chevreaux, nos chiens successifs n’étaient jamais un de leurs.

N’empêche ! les Micky et les Dora constituaient les maillons d’une longue chaîne.

J’assistais ainsi à la ronde incessante de leur passage sur terre. Un message tacite que nous transmettaient nos parents qui eux-mêmes l’avaient reçu de leurs parents qui l’avaient appris des anciens…

Mais j’y pense : il n’y a pas que les Micky et les Dora. Il y a aussi… les Angelo, Angelina et Angelica qui nous ont précédés dans la famille Gabbana ; eux aussi m’indiquent cette ronde incessante de notre passage sur terre.

Ben zut, alors !  Si j’aurais su j’aurais pas v’nu (comme on disait sans se soucier de la maîtresse qui levait les yeux au ciel avant de s’exclamer : « Je vous répète pour la énième fois, on dit : si j’avais su, je ne serais pas venue ! »

 

Jamais, je n’ai vu la dépouille de l’un ou l’autre de nos compagnons à quatre pattes. Par contre, j’ai failli assister à la naissance de chatons. Il arrivait à maman de dire que la chatte était pleine et d’ajouter aussitôt (en regardant papa) qu’il ne fallait plus prendre de femelle.

Donc, un jour, alors que je voulais aller jouer derrière la maison, maman m’en a interdit l’accès. Elle avait un air bizarre qui me mit la puce à l’oreille. J’ai quand même entrevu des petites choses noirâtres dans un boyau transparent. Je devais faire une moue dégoûtée, car maman m’expliqua que la chatte mettait bas et qu’il ne fallait pas l’effrayer. Peu après, j’ai eu le droit de voir les petits. J’avais déjà vu des petits lapins. J’en avais même tenu dans le creux de mes mains. Leur pelage était très doux. On me le reprenait vite pour le replacer auprès de la maman-lapin au fond de la cage.

Plus il y avait de petits lapins, plus mes parents étaient contents, tandis que la portée de chatons, tout aussi doux et aussi mignons, ne semblait pas les réjouir outre mesure. Il faut dire que personne dans l’entourage n’en voulait. Sauf, nous, les gosses, bien sûr ! On voulait tous les garder, mais cela ne se pouvait pas. Papa allait se charger de les noyer.

— La nature l’exige ! Chaque fois qu’une chatte fait des petits, on peut à la rigueur en garder un ; trop de chats nuisent !  m’expliquait encore maman.

J’acceptais l’explication donnée. À l’époque, il n’y avait pas d’autres méthodes. Quant aux vétérinaires, ils ne devaient pas exercer dans notre région !

Les jours suivants, c’était triste d’assister au désespoir de la chatte désemparée qui cherchait ses petits avec des feulements sinistres. Mes copines, à qui je me confiais, m’ont raconté que leur mère endormait les chatons avec du chloroforme avant de les noyer. D’après elles, c’était moins cruel.

Je ne savais qu’en penser.

Pourquoi n’y avait-il pas de chloroforme chez nous ? »

*****

« Tous ces animaux : chèvres, lapins et cochons, c’était dans la première maison. Dans la seconde, mes parents changèrent d’élevage. Devenaient-ils plus raffinés ? Était-ce à cause de l’odeur et de la saleté qu’ils changèrent ou bien était-ce parce que les étals des bouchers étaient de mieux en mieux pourvus ?

Je me souviens du temps que papa consacra à la construction de la volière en grillage. Il installa plusieurs perchoirs et une petite échelle — planche inclinée sur laquelle il avait collé des lattes pour que les poules puissent y grimper. Cette planche conduisait à un passage surélevé, lui aussi grillagé qui donnait, grâce à un orifice creusé dans le mur, à la partie supérieure de l’écurie. Ainsi, à la nuit tombée, les poules rejoignaient leur dortoir en haut de l’écurie. L’étroit conduit passait au-dessus de l’allée et donc, de nos têtes. Papa avait installé un système qui ouvrait et fermait l’orifice grâce à une poulie que nos parents manœuvraient de l’extérieur. Ce système, espèce de guillotine sans tranchant, fort ingénieux, figurait dans tous les poulaillers de la cité. Mon père, lorsque ce fut fait, n’était pas mécontent d’en avoir terminé avec ce travail harassant.

Maman, sur ma demande, m’autorisait à entrer dans le poulailler afin d’y jeter des graines aux poules auxquelles il fallait dire : « petits, petits, petits… » sinon, c’est pas sûr qu’elles se seraient dérangées. Elle me permettait aussi de grimper à l’échelle de l’écurie qui menait au dortoir des poules afin d’y dénicher dans la paille les oeufs encore chauds. J’avais également le droit d’en gober un « pour devenir forte… comme la France », comme disait papa. Mais, Ludmilla qui avait besoin de « forcir » ne parvenait pas à en gober ; ça l’écoeurait. Maman préparait alors un zabaglione : jaune d’oeuf et sucre fin qu’elle tournait jusqu’à l’obtention d’une crème blanchâtre à laquelle elle ajoutait du café chaud. Un délice ! On adorait le zabaglione. Alors, chaque dimanche matin, maman nous l’apportait au lit avec des tartines beurrées.

À tous ces souvenirs de volière, poussins piailleurs, coqs rutilants, poules claironnant leurs pontes et œufs tièdes gobés se joint la bonne odeur des zabagliones de maman.

Ludmilla lui faisait souvent cette remarque :

— Pourquoi tu nous gâtes comme ça, maman ?

— Parce que je n’ai pas connu les caresses d’une mère, répondait-elle, le regard ailleurs. Pour éviter nos questions, elle ajoutait aussitôt : « Allez, buvez tant que c’est chaud ! »

L’amour de ses enfants était essentiel pour elle. L’amour fabriqué de ses mains tout au long de la journée, enfermée dans sa cuisine. L’amour qu’elle nous distribuait cuillerée après cuillerée quand on était petites alors qu’on rechignait devant notre bouillie infecte de pan bagna : « une pour papa, une pour maman… »

D’odorantes conserves de mirabelles à celle du café au lait qui nous accueillait au saut du lit ou à celle du minestrone au souper, maman, chaque jour, les accompagnait de sa constante mansuétude.

 

Étrangement, je la revois moudre le café, le moulin coincé entre ses genoux serrés ensuite, chargée du plateau aux bols fumants s’écriant : « Préparez la bocca ! »

Il me semble l’entendre comme si c’était hier.

Soudain, cette évocation me submerge ; j’en suis sûre maintenant, c’était celle du bonheur. »

 

*****

 

Épilogue

 

« Un drôle de rêve est venu me perturber durant la période du certificat d’études ; un rêve qui me laissait aussi perplexe qu’au sortir d’un cauchemar…

Quelqu’un dans l’ombre fredonnait une comptine en énumérant un chapelet de prénoms. Des fillettes formaient une ronde : « Mi-cheline, Fran-çoise, I-rène, Thé-rèse et moi,

la la la la la li et la la la… »

Puis la ronde s’arrêtait. Les fillettes faisaient un grand pas en arrière. Les fillettes ainsi écartelées s’éloignaient les unes des autres. Mais elles continuaient à exécuter des pas en arrière, ce qui ne faisait qu’accentuer l’écart entre elles. Puis, de toutes parts, des ricanements sinistres se faisaient entendre : « ha, ha, ha, ha… Tu l’as voulu, n’en parlons plus ! »

Au réveil, j’avais le cœur en compote. La nuit se jouait de moi et, telles des vagues incessantes, revenaient les prénoms de mes copines.

Au fait, qu’est-ce que j’attends pour essayer de renouer avec elles ? Hélas, désormais, nos chemins s’éloignent comme les doigts des mains de mon rêve. Il est vrai que l’école primaire, terminée pour moi, n’en continue pas moins pour elles quatre.

 

« Micheline, Françoise, Irène, Thérèse et moi,

la la la la la li et la la la… »

 

Le pire dans tout ça, c’est que maman a oublié de me dire qu’elle était fière de moi.

Même pas grave !

Rien n’éclipsera la magie de l’enfance ni ne parviendra à éteindre ma foi en l’avenir, car, depuis peu, une brèche vient de s’ouvrir sur des études. Le certif en bandoulière, y a plus qu’à s’y engouffrer ; tête baissée, comme dans les casemates avec ma bande de copines.

C’est fou, ce qu’elles me manquent ! Leurs rires, entremêlés de… « T’es même pas chiche ! », résonnent encore à mes oreilles et me stimulent. Une angoisse (inconnue quand on explorait les souterrains) est tapie dans la brèche et m’attend au tournant…

Y a qu’à — comme Alice ! —, grignoter un petit morceau de champignon et passer de l’autre côté du miroir.

Et… GRANDIR ! »

 

 

(extrait de SANS MALICE AU PAYS VERMEIL)

À quelques semaines près, Norbert me disait exactement la même chose. Évidemment, je ne pouvais t’expliquer le cheminement de ma pensée. Norbert, ce petit malfrat à gueule d’ange qui m’introduit dans tripots et endroits mal famés où je puise la matière de mon prochain polar.

Ah ! Norbert… Un gros soupir s’échappa de ma poitrine. Fut-il responsable du baiser passionné qui s’ensuivit ?

Sans doute. Sans doute. Quoique…

Te faisant violence, tu as pris l’initiative d’orchestrer la suite : « Oh ! Mais c’est bientôt l’heure du spectacle. Le temps passe si vite auprès de toi… »

Toujours vigilant, le chasseur, hein ? En effet ! Dans quelques instants, le « Cabaret luxembourgeois » allait commencer.

— Je pars. Tu entreras seule. Inutile qu’on nous voit ensemble. Dès qu’il fera sombre, je viendrai occuper la place à côté de toi. À l’entracte, tandis que j’irais saluer mes connaissances, prétextant mon départ à l’aube pour Nice, toi, tu t’éclipseras en douce et m’attendras sous le porche…

Je t’ai regardé franchir la porte du café. J’ai constaté combien il était peu éclairé. Puis, tout de suite, j’ai éprouvé un sentiment bizarre comme si la vie s’arrêtait là. Il me manquait la musique de tes paroles à mon oreille et, probablement, ton souffle chaud…

J’étais affolée. J’ai pris mon sac. Mes mains tremblaient.

Il me manquait… surtout un peu de discernement ! J’ai éprouvé un moment de panique mêlé de remords. J’ai commandé un cognac. Je l’ai bu « cul sec », comme dit Norbert. Je me suis imposé quelques minutes de calme puis, discrètement, j’ai ouvert ton portefeuille.

Eh oui, je l’ai subtilisé lors de notre baiser. Norbert, « Maître ès pickpocket » m’a appris comment procéder.

 

 

 

(Extrait de POSTE RESTANTE)

__________________________________

Angela Boeres-Vettor, d’origine italienne, est née en Lorraine et vit actuellement au Grand-Duché de Luxembourg.

 

La publication en 1989 de « La Dame du fer » (église tout en fer du Crusnes, M&M) a suscité l’intérêt de plusieurs écrivains : Jacques Corbion y a relevé ces expressions concernant les mineurs pour son ouvrage : « Le savoir… fer», Rosemarie Kieffer et Danièle Medernach-Merens ont repris plusieurs récits pour leur Anthologie consacrée aux écrivaines : « Pays clément dans la fureur des vagues »

Plusieurs prix lui ont été décernés dont le prix de la ville de Talange en 1994 pour « Fol amour » du recueil de nouvelles lorraines « Reflets de lune ».

 

Les revues littéraires :

Terre Lorraine (F), Encre (F), Galerie (L) Nos cahiers (L),  Pollen d’Azur (B) ont publié ses récits.

En 2006, Angela Boeres-Vettor  a animé deux ateliers d’écriture en collaboration avec Isabelle Laguibre-Debussy.

En 2006, Entreprises-magazine et Femmes-magazine lui ont consacré une interview.

En 2009, Angela Boeres-Vettor a été sélectionnée pour la résidence d’auteurs à Habay-la-Neuve (Belgique) lieu où « Poste restante » a pris naissance. En 2010, une nouvelle de ce recueil a été retenue pour le projet « Femmes & violences » au Théâtral du Centaure au Luxembourg.

En 2012, la Plume Culturelle (Metz) lui a consacré une interview.

 

Site: www.laplumeculturelle.fr

En 2004, Tessy PETRO, universitaire  de Metz, lui a consacré un mémoire en vue de l’obtention du diplôme de Maitrise en Lettres modernes concernant son roman : « Dix petits tours aux portes de… Lamour » : La représentation de la femme dans la littérature contemporaine de langue française au Grand-Duché de Luxembourg.

 

En 2007, Cristiana MALGARINI, universitaire de Nancy, lui a consacré une interview à propos des immigrés italiens dans le livre : « Sans Malice au Pays Vermeil » ; chronique d’une cité minière de Meurthe et Moselle.

 

http://a.boeresvettor.free.fr/

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