André Vanasse

 

 

(Canada)

 

 

 

Pour son travail et sa vision d’un Québec inclusif, André Vanasse est récompensé avec Community Award, par Quebec Writter’s Federation

 

 

Dans le monde littéraire québécois, André Vanasse représente un point de repère incontournable. Romancier, nouvelliste, chroniqueur et essayiste, il a été professeur à l’UQAM, de 1968 à 1997, et directeur littéraire de XYZ éditeur, de 1990 à 2009. Depuis 1990, il dirige le magazine Lettres québécoises. Il a reçu de nombreux prix et distinctions et, en 2013, il a été admis à l’Académie des lettres du Québec.

Cette interview fait suite à la sortie de son roman, La flûte de Rafi, paru en 2013 aux Éditions XYZ. Véritable saga d’une famille juive, le roman prend la forme d’un voyage initiatique à travers des cultures, des coutumes et des endroits fascinants.

L’histoire débute avec la fugue de Paweł Szojchet, le fils d’un boucher rituel juif de Cracovie, à qui l’idée de poursuivre le métier de son père répugne. Il veut connaître le monde, sans trop savoir à quoi cela ressemble. Sa grand-mère Rebecca l’encourage à poursuivre son rêve parce que c’est un peu le sien qu’il réalisera. Elle lui fournit une culotte en cuir où sont cousues une centaine de pochettes dans lesquelles elle a inséré des pièces d’or. Une fortune! Paweł commence son périple comme aide-apprenti d’un commerçant, le capitaine Cristobal, dont les affaires se déroulent dans la fascinante ville de Hambourg, véritable Mecque du commerce mondial. Là,  il va connaître l’amour dans les bras de sa logeuse, la belle Margalit, elle aussi un personnage hors du commun, car en dépit des interdictions strictes de sa religion, elle fabrique en secret des parfums.

 

 

 

 

 

 

F.M. : Comment en êtes-vous arrivé à créer Paweł, ce personnage haut en couleur? Il fait un long voyage d’apprentissage, à travers l’Europe. L’action se situe entre 1620 et 1640, époque qui n’a rien d’accueillant ni de rassurant pour un Juif ashkénaze.

 

A.V. : L’idée d’écrire ce roman m’est venue d’une déception. J’avais fait la connaissance de Jean-Marie Gélinas, grand spécialiste des questions juives au Québec. Je l’avais incité à écrire un essai sur le sujet, mais comme M. Gélinas est consulté de partout, il n’y arrivait pas. Au bout de trois ans, j’ai compris que ce livre ne s’écrirait jamais. C’est à ce moment que l’idée de rédiger un roman sur le sujet m’a effleuré l’esprit : j’écrirais l’histoire de mes ancêtres, qui ont des origines juives, selon toute vraisemblance, mais j’y ajouterais un épilogue qui ferait le point sur la question juive en Nouvelle-France. De cette façon, l’héritage de Jean-Marie Gélinas ne serait pas totalement perdu même si je suis loin d’avoir sa compétence.

 

 

 

 

 

 

L’idée a germé dans ma tête. Puis je me suis mis à l’ouvrage. Je ne peux expliquer pourquoi j’ai choisi de faire naître mon personnage à Cracovie. Je savais que mon ancêtre avait été baptisé à Rouen, mais rien ne disait qu’il y était né. De fait, les recherches faites par Jean-Marie Gélinas indiquaient que le patronyme Vanas(se) était très rare en France et très peu répertorié en Belgique. Par contre, comme je l’ai indiqué dans mon épilogue, il est fréquent aux Pays-Bas. D’autre part, j’ai décidé de le faire naître en Pologne de façon un peu arbitraire parce que c’était un pays où les Juifs étaient nombreux. Ils étaient aussi sous la protection du roi, du moins à l’époque où se déroule mon roman. Sans doute aussi ai-je choisi la Pologne parce que je savais que mon collègue Józef Kwaterko, grand spécialiste de la littérature québécoise à l’Université de Varsovie, était demi-juif et qu’il pourrait m’être d’un grand secours dans la rédaction de la portion polonaise de mon roman. J’avais raison. Józef m’a fourni beaucoup de détails sur les villes de la Pologne qui abritaient des Juifs en plus de me dresser une liste de prénoms juifs dont je me suis servi abondamment. Tous les prénoms de mon roman, du moins ceux qui concernent la Pologne, ont été puisés dans son répertoire. Cependant, j’avais dit à Józef que je n’étais nullement disposé à m’apitoyer sur les souffrances des Juifs. Je voulais décrire leur vie ordinaire, tout simplement. Leurs réussites aussi. C’est le cas à l’évidence de grand-mère Rebeka et de son mari Aaron qui ont connu la richesse.

Or, par une chance inouïe, la période décrite dans mon roman – et elle ne pouvait pas être autre si je voulais que mon ancêtre s’amène en Nouvelle-France à 24 ou 25 ans – est une période de grande paix pour les Juifs de la Pologne. Elle le sera aussi à Hambourg et encore plus à Amsterdam. Par contre, j’avais choisi que vivre à Rouen serait pénible et c’est ce que l’histoire de Rouen m’a confirmé. En clair, tout se passait comme si ce que j’avais envisagé dans mon imaginaire était accrédité par l’histoire des grandes villes que j’ai décrites. Il m’arrivait souvent de sourire en me disant – moi qui suis athée! – que Yahvé était de mon côté! J’étais ravi. Cela dit, je mens peut-être un peu. Je me souviens d’avoir visité Rouen avant le début de ma rédaction. J’avais sûrement glané des informations historiques multiples à cette époque-là…

Bien sûr, j’ai fait des lectures sur chaque pays dont j’ai parlé. À mesure que l’idée de mon roman se précisait, mon univers romanesque se construisait. En fait, le premier chapitre a été écrit assez rapidement. La suite, elle, est venue plus tardivement tout simplement parce que j’ai été plongé dans une période tourmentée dont je ne veux pas parler ici. Cela a duré un an, après quoi je me suis remis à la tâche. J’ignorais qu’il me faudrait plus de quatre autres années pour en terminer la rédaction.

 

F.M. : La préparation d’un roman historique n’est pas banale. Ce qui a l’air si limpide quand on parcourt les pages qui traitent de la vie sociale de différentes sociétés, de leurs habitudes alimentaires ou même de leurs pratiques artistiques demande de longues heures de recherches qui risquent même d’éloigner l’écrivain de son inspiration initiale. Dans votre roman, on a un bon échantillon de ce qu’a été votre travail de recherche. Vous parlez d’abord avec beaucoup d’aisance d’une pratique religieuse, celle des Juifs ashkénazes, qui reste un monde fermé, secret, pour ceux qui n’en font pas partie. Comment vous y êtes-vous pris?

 

 

 

 

 

 

A.V. : La question est judicieusement posée en ce qui concerne la recherche. Le problème que j’ai vécu a été de bien doser les informations historiques et leur insertion dans le roman. Quand je plongeais dans un nouveau sujet, j’étais à ce point enthousiaste que mes propos sur tel ou tel sujet prenaient une place considérable dans le récit. J’ai vite constaté que les informations incises dans le roman occupaient trop d’espace et j’ai dû couper plus de cent pages pour en arriver à un juste équilibre. Certains de mes lecteurs privilégiés m’ont dit qu’ils étaient déçus de voir disparaître des pages qu’ils jugeaient très intéressantes. Sans doute, mais je devais le faire si je ne voulais pas que les futurs lecteurs décrochent. Par exemple, j’avais écrit plus de quarante pas sur la fabrication du parfum. C’était fort intéressant – pour moi en tout cas! –, mais l’action, elle, stagnait. Dans la version actuelle, ce passage occupe moins de sept pages. J’esquisse toujours un sourire quand on me dit qu’on a beaucoup appris dans mon roman et qu’on en aurait voulu plus. Je préfère qu’on me dise qu’il n’y en a pas assez que trop.

Quant à la question des Juifs ashkénazes, je dirai simplement qu’il est facile de trouver des informations sur les Juifs peu importe qu’ils soient séfarades ou ashkénazes. La culture juive a toujours accordé une importance très grande au livre. À la Bible, bien sûr, mais par ricochet au livre en général. Alors que des populations entières des pays d’Europe étaient quasi analphabètes au temps de la Renaissance, presque tous les Juifs mâles pouvaient lire la Bible et par ricochet d’autres livres. À l’époque où se déroule mon roman, le yiddish s’était imposé. Les hommes, mais aussi beaucoup de femmes, étaient en mesure de lire cette langue écrite à partir de l’hébreu, à cette différence près que le yiddish contient des voyelles, ce qui en facilitait grandement l’apprentissage. Les femmes pouvaient enfin s’initier à la lecture de la Bible en yiddish, elles à qui la lecture du Livre saint n’était pas enseignée alors que le Juif mâle devait en lire un extrait lors de la Bar Mitvah (c’est-à-dire lors leur entrée dans l’âge adulte). On peut dire que l’alphabétisation de femmes juives s’est faite avec la venue de l’imprimerie et la codification du yiddish.

Quant aux Juifs séfarades, c’était une population très cultivée qui avait dû quitter l’Espagne à la suite de l’Inquisition pour se refugier dans les pays limitrophes, le Portugal, l’Italie, la France, mais étant donné l’ostracisme dont ils étaient toujours victimes, beaucoup ont décidé de s’établir à Amsterdam, qui, à cette période de l’histoire, était la capitale la plus riche de l’Europe. Sait-on que les Hollandais ont fondé la ville de Nieuw Amsterdam en Amérique, laquelle est devenue plus tard New York?

 

F.M. : Il y a ensuite le monde fascinant de l’art. Lorsque Paweł décide, encore une fois, de changer de ville et de vocation, il déménage à Amsterdam, la ville la plus cosmopolite à l’époque et la plus tolérante, étant donné qu’ailleurs en Europe les guerres de religion font rage. Officiellement acceptés par les autorités protestantes d’Amsterdam, les Juifs peuvent trouver un havre de paix relatif. Paweł entre à titre d’apprenti dans l’atelier d’un commerçant d’art, qui joue aussi le rôle d’un agent pour des peintres de la taille de Rembrandt. Là aussi, étant donné que vous n’êtes pas un spécialiste dans le domaine, je suppose que de décrire l’animation du marché de l’art de la Hollande au XVIIe siècle ne fut pas de tout repos.

 

A.V. : La flûte de Rafi est un hommage à l’art. Je le voulais ainsi. Quand j’ai lu l’histoire de Saint-Guillaume d’Upton, berceau de mes ancêtres récents dans la région de Saint-Hyacinthe, il était fait souvent mention que tel Vanasse était organiste, que tel autre était violoniste. Dans ma famille, on trouve des musiciens partout même du côté de ma mère : son frère, Jean-Paul Labelle, jésuite, a été Premier prix de Rome en violon. Mon filleul, Mathieu est compositeur. Il a été quatre fois finaliste aux Prix Juno et finalement gagnant. François-Hugues Leclair, le fils de ma sœur Lise, est professeur de création musicale à l’Université de Montréal et lui-même compositeur.

 

 

 

 

 

 

J’ai choisi la flûte pour mon ancêtre, François, le fils de Paweł, pour des raisons pratiques : c’est le seul instrument qu’il peut facilement transporter dans sa fuite. J’aurais pu prendre un violon, mais cela me paraissait risqué. On notera que François, sur le bateau en partance pour la Nouvelle-France, ne veut absolument pas qu’on le voie jouer de son instrument. Il se place derrière ses amis qui lui font écran. C’est moins par timidité – il a joué longtemps dans les rues de Rouen – que par crainte qu’un malotru s’en prenne à lui et surtout à sa flûte en l’accusant de lui casser les oreilles. Cette flûte sera son viatique. Grâce à elle, il sera un personnage d’importance dans la région de Trois-Rivières. Il participera à tous les événements : baptêmes, mariages, fêtes de toutes sortes… Quand il meurt, il emporte dans son cercueil la seule chose qui lui reste de Rouen et de sa famille, après le massacre de ses parents et le saccage de sa maison : sa flûte.

Il n’y a pas que la musique. Ceux qui liront La flûte de Rafi découvriront aussi l’écriture. Elle est présente dans les paroles des chansons qu’écrit François. Ce dernier ne dira jamais que c’est lui qui a composé telle ou telle chanson. Il doute de son talent, qui est pourtant grand.

Et puis, il faut compter sur l’importance capitale de la peinture. Là encore, la chance m’a souri. Tout ce qui est dit sur Rembrandt et les peintres dont il est question dans mon roman est vérifiable. Même la présence d’Hendrick van Uylemburgh est un fait historique, légèrement remanié aux fins de mon roman : Uylemburgh n’a jamais fait des affaires à Rouen, mais c’était nécessaire pour le déroulement de mon récit étant donné que mon personnage doit fuir l’Europe pour la Nouvelle-France, en partance de Rouen où ses parents se sont installés. Comme je l’ai dit précédemment, j’ai été chanceux de pouvoir insérer des personnages mondialement connus dans mon roman tout simplement parce que ces derniers y vivaient au moment où Paweł a mis les pieds à Amsterdam. Je le dirai tout net : l’écriture du chapitre sur Amsterdam a été un pur plaisir d’écriture…

 

F.M. : Après un passage à Rouen en France, là où Paweł s’est établi dans la galerie d’art de feu son beau-père, son voyage prend fin de manière tragique. Ce qui le trahit, c’est sa propre religion qu’il ne prend plus la peine de tenir secrète après sa conversion forcée au catholicisme. Tout s’envole en fumée, fortune et maison, sauf son fils, François qui se trouvait par chance à l’extérieur au moment où les pilleurs mettent le feu à la maison. Ce jeune homme frêle dont le grand talent est la maîtrise de la flûte, entreprendra un grand voyage outre-mer, vers un monde inconnu, celui de la Nouvelle-France. Afin d’échapper à la persécution religieuse, il embarque sur un bateau au nom prédestiné, Saint-Jean-Baptiste, à destination de Trois-Rivières. Est-ce un personnage réel dont vous parlez?

 

A.V. : Je bute sur le mot « réel ». Oui, il s’agit bien de mon ancêtre, mais la plupart du temps on ne sait que peu de choses d’eux à moins qu’ils aient été des héros. Et même encore, Adam Dollard Des Ormeaux, qui a longtemps été considéré comme un héros, a perdu des plumes quand les historiens ont fait des recherches plus poussées sur sa présence en Nouvelle-France. On sait aujourd’hui que la bataille qu’il a livrée à Long-Sault n’avait pas pour but de défendre Montréal, mais de dépouiller les Iroquois qui s’amenaient vendre des fourrures plus à l’Est. Le malheur est que les Iroquois étaient dix fois plus nombreux que prévu pour la bonne raison qu’ils avaient l’intention d’attaquer Montréal. On tait maintenant le nom par discrétion. Tant et si vrai que la Fête de Dollard, qui avait lieu en même temps que la Fête de la Reine (c’était un pied de nez aux Anglais) a été remplacée par la Fête des Patriotes! Par contre, on a vilipendé Radisson parce qu’il s’était « vendu » aux Anglais. Pendant longtemps son nom a été quasi banni de nos manuels d’histoire parce qu’il avait fondé la Compagnie de la Baie d’Hudson, depuis l’Angleterre, avec des alliés anglais. On ne dit pas, par ailleurs, qu’il a sauvé la colonie de Ville-Marie de la faillite en s’amenant avec plus de cent canots chargés à ras bord de fourrures. Pour toute récompense, le Gouverneur de la Nouvelle-France, Pierre de Voyer d’Argenson, lui a confisqué son butin et l’a soumis à l’amende. Radisson a tout fait pour rétablir sa réputation en se rendant à la cour du roi de France. Il en est sorti bredouille. Il a alors changé de camp. Qui n’en aurait pas fait autant?

Pour revenir à mon ancêtre, on sait peu de choses sur lui sinon              qu’il a eu onze enfants et qu’il a été propriétaire d’au moins trois terres. On le sait parce que nous disposons d’actes notariés et aussi des extraits de baptême. Pour le reste, on ne peut que spéculer. C’est ce que j’ai fait. Devant les terres qu’il a louées et celles qu’il a achetées, j’en ai conclu qu’il n’avait rien du coureur des bois, ce qui était tout à fait conforme au personnage que j’avais créé à Rouen. En somme, François était un peu comme son père : un homme qui a réussi sa vie, mais dans la discrétion, si j’exclus le fait que Paweł a été surpris en train de faire ostensiblement ses prières selon les rites juifs.

Entre Paweł et François, il y a beaucoup de ressemblance : les deux connaissent une certaine aisance, mais là n’est pas l’essentiel : Paweł et François sont des artistes et les deux ont suivi le même cheminement qui est celui de l’apprentissage avant qu’ils ne deviennent des maîtres de leur art. À la fin de sa vie, Paweł était devenu un excellent peintre. Son fils, quant à lui, avait dépassé, avec le temps,  son statut d’interprète : c’était un créateur. Les deux étaient pourtant humbles. Comment Paweł aurait-il pu se comparer à Rembrandt ? Quant à François, il admirait les compositeurs de son époque et il imaginait mal qu’il puisse les dépasser…

 

F.M. : En Nouvelle-France, François-Noël entame une véritable vie de fermier, à côté de sa femme, Jeanne, et de leurs onze enfants. Encore une fois, le travail d’archives que vous avez dû faire ressemble forcément à celui d’un historien, même si vous mentionnez que vous n’en êtes pas un. La deuxième partie de votre livre est presque un retour au roman du terroir. Il y transparaît parfois une sorte de nostalgie pour le travail de la terre. Est-ce un peu dans l’esprit du temps cette nostalgie des origines?

 

A.V. : Peu de gens savent que ma thèse de maîtrise intitulée « Le temps et l’espace dans le roman paysan » portait sur le roman du terroir. Je l’ai soutenue en 1963. J’ai été sans doute le premier à systématiser les notions de nomade (l’espace, la forêt) et sédentaire (le temps, les quatre saisons, la terre). Maintenant, ces notions sont si connues qu’on croit qu’elles ont existé de tout temps alors qu’elles avaient tout juste été énoncées par Louis Hémon, qui avait noté ces deux mondes antinomiques que sont les sédentaires et les nomades dans Maria Chapdelaine. Ce que j’ai fait, de mon côté, a été de montrer que la problématique, mise en place dans le roman du terroir, est idéologique : le clergé ultramontain fustigeait les nomades et prônait la sédentarisation. Cette idée du salut par la terre était à ce point ancrée qu’on a déplacé des populations entières pour les reloger dans des terres incultivables ou peu s’en faut. Ensemencer les terres du « royaume » du Lac-Saint-Jean alors que la température y est si extrême que le risque de perdre ses récoltes y est constant est une aberration. Que dire alors de l’Abitibi sinon qu’on a parqué des familles entières sur des terres quasi nordiques! Pas étonnant que la moitié de la province du Québec, entre 1850 et 1920, ait émigré dans l’est des États-Unis pour y travailler dans les « factories » de coton !

Pour revenir à mon personnage, il est vrai que François a choisi de plein gré l’agriculture. Il le fait parce qu’il voit bien que la terre est riche pour peu qu’on veuille la défricher et qu’il pourra sans doute y assurer sa subsistance. Les terres qu’il cultive sont sises sur les bords du « grand fleuve » Saint-Laurent où le climat est infiniment plus favorable à la culture que celui qui sévit sur les terres des « Pays d’en haut ». Le fait est – et les actes notariés le démontrent – que François a bien réussi. J’ai lu certains documents où on laissait entendre qu’il était un homme à l’aise et reconnu pour ses compétences dans le domaine agricole. Un chercheur semblait dire qu’on lui avait confié la direction d’une terre. Cela dit, je n’ai trouvé aucun document à ce sujet.

 

F.M. : Votre présence sur la scène littéraire québécoise a marqué les dernières décennies. En tant qu’éditeur d’expérience, quels sont d’après vous les points forts et les points faibles de la littérature québécoise?

 

A.V. : Le croiriez-vous? Quand j’ai rédigé mon mémoire de maîtrise en 1961-1962 à l’Université de Montréal dans la grande tour qui surplombe Montréal, la littérature québécoise occupait une étagère de deux mètres de hauteur par deux mètres de largeur. La littérature canadienne-anglaise tenait encore moins de place.

Les progrès ont été fulgurants, si impressionnants que nous en sommes rendus à nous poser des questions : y aurait-il surproduction de livres? Moi qui ai défendu bec et ongles la littérature québécoise, j’en suis venu à penser que oui : nous produisons trop et l’Occident en entier suit le même rythme.

À titre d’information, il s’est publié 476 romans québécois en 2001 et 802 en 2010, une augmentation de près de 60 % en dix ans. En littérature jeunesse, l’explosion est presque aussi spectaculaire : 640 titres en 2001 contre 1 175 en 2010, soit près de 55 % d’augmentation. Et puis sait-on qu’entre 1837 et 1963, c’est-à-dire sur une période de 125 ans, il s’est publié 634 romans, ce qui équivaut à seulement 80 % des romans publiés dans la seule année 2010!

 

Comme je l’écris dans l’éditorial de numéro 155 de Lettres québécoises, les conséquences de cette surproduction sont le pilonnage. Nous n’avons pas de chiffres pour le Québec. Par contre, j’en ai trouvé pour la France : il appert que 80 à 100 millions de livres ont été pilonnés annuellement en France, ces dernières années. C’est une quantité phénoménale qui correspond, selon M. Gaymard, l’auteur de l’étude, à 25 % des livres publiés. Ce dernier se console : selon lui, ce serait 50 % des livres qui seraient pilonnés aux États-Unis. Si tel est le cas, je suis porté à croire que nous suivons de près les États-Unis.

 

Cela dit, je suis toujours convaincu que notre littérature s’améliore constamment. Je le vois quand je publie Lettres québécoises, mon magazine littéraire. Je me souviens d’avoir interpellé les chroniqueurs en leur disant qu’ils avaient, en général, la note plutôt haute (on attribue des étoiles pour chaque titre). Au lieu d’excuses, j’ai reçu des lettres au ton ferme : si j’ai donné telle note, disaient les uns et les autres, c’est qu’elles étaient méritées. Je me suis dit que notre littérature avait atteint sa maturité, étant entendu par ailleurs que notre revue ne traite que d’une partie de la production annuelle.

 

En clair, je ne doute pas un seul instant de la qualité de notre littérature. Je sais bien qu’il se publie des navets. Tous les pays le font. Nous ne sommes pas différents des autres.

 

F.M. : Que pouvez-vous nous dire de la jeune génération d’écrivains québécois par rapport aux autres générations? Pouvons-nous parler d’un renouveau, outre celui évident de l’âge des protagonistes? Quels sont les noms qui sont à surveiller?

 

A.V. : Il n’y pas de doute pour moi, la jeune génération s’est imposée pour ainsi dire naturellement. Cela tient en particulier à la naissance de nouvelles maisons d’édition : Alto, le Quartanier, Héliotrope, Marchand de feuilles, La peuplade, Mémoire d’encrier, L’oie de Cravan , Poètes de brousse et combien d’autres qui ont réussi à imposer de jeunes auteures et auteurs. On pourrait citer une bonne vingtaine de noms depuis Éric Dupont en passant par Perrine Leblanc, Sophie Létourneau, Catherine Mavrikakis, Marie-Renée Lavoie, Éric Plamondon, Sophie Bienvenu, Marc Séguin pour ne nommer que ceux et celles qui me viennent spontanément à l’esprit.

 

F.M. : Pensez-vous que les jeunes écrivains bénéficient d’un type d’infrastructures différents des générations précédentes contribuant plus à leur rayonnement international, ce qui a toujours fait un peu défaut à la littérature québécoise et canadienne en général? 

 

A.V. : Cette question du rayonnement international m’a toujours préoccupé. Vers le milieu des années 1990, j’ai décidé de faire faux bond à la France et de me tourner plutôt vers Toronto. Au fils des ans, XYZ éditeur a conclu des ententes avec quatorze éditeurs canadiens-anglais, depuis St. John jusqu’à Vancouver et avec treize éditeurs internationaux, de la Russie en passant par l’Italie, la Roumanie, le Brésil, l’Espagne et la Tchéquie pour ne nommer que ceux-là. Je ne sais pas si j’ai fait mieux que d’autres, mais je peux dire que les éditeurs de ma génération ont ouvert des portes sur le monde. Bien sûr, on rêve toujours de grands succès. À ce titre, il m’a fallu attendre la fin de ma carrière pour connaître enfin le plaisir d’un grand tirage pour au moins un de mes auteurs : Denis Thériault, auteur du Facteur émotif, a vu son roman publié à 50 000 exemplaires en Allemagne.

Le problème est qu’on voudrait voir beaucoup d’auteurs traverser nos frontières, mais c’est malheureusement le cas que d’une minorité. Le Québec, c’est huit millions d’habitants. Cela signifie peu de choses sur la scène internationale. Impossible de faire concurrence à des pays dont la population atteint 70, 100, 200 millions d’habitants et dont les tirages suivent la même courbe. Un best-seller pour nous c’est 8 000 exemplaires. On est loin des 50 000, 100 000 et parfois un million exemplaires vendus dans les pays populeux. Le résultat : impossible de concurrencer les gros éditeurs mondiaux et c’est bien dommage parce que, dans certains cas, nous produisons des œuvres majeures, meilleurs même que beaucoup de best-sellers internationaux, mais elles ne franchissent pas ou si peu nos frontières.

 

F.M. : Vous avez été longtemps éditeur dans plusieurs maisons d’éditions québécoises. Dans une interview, Linda Leith, elle-même éditrice à présent, disait qu’un auteur, pour percer, ne doit pas être seulement bon, il doit être irrésistible. Selon vous, quelles seraient les qualités qui rendraient un auteur irrésistible?

 

A.V. : J’avoue que ma vision est différente. Partons du principe que je n’ai jamais publié de la littérature dite populaire. Ma réputation, je l’ai acquise avec les nominations de mes auteurs à des prix littéraires. XYZ éditeur publiait 35 livres par année et récoltait en moyenne quinze nominations. Nous avons connu une année couronnée par 23 nominations, mais aussi une de 21 et une autre 19, ce qui, soit dit entre nous, est pour le moins exceptionnel.

Ce sont ces nominations et ces prix qui me servaient de passeports pour la traduction. S’il est facile de vendre au Canada anglais un Prix du Gouverneur. Ça l’est aussi pour les autres pays.

Puisqu’il est question de Linda Leith, personne ne sait que c’est à elle que j’ai confié la lecture de Life of Pi de Yann Martel. J’étais débordé et je devais prendre une décision rapide. Son compte rendu était extrêmement élogieux. J’ai décidé de faire une offre sur-le-champ. On connaît la suite : L’histoire de Pi a été l’un des plus grands succès de librairie au Québec. Merci, Linda!

 

F.M. : Dans la même interview, Linda Leith mentionnait aussi le support que vous lui avez offert lors de sa campagne pour promouvoir le Festival Metropolis bleu. Vous étiez l’un des quelques francophones à avoir tendu la main aux auteurs anglophones dépassant la méfiance entretenue par un conflit historique colonial. Selon vous, dans le contexte littéraire québécois actuel, quelle est la place de cette littérature écrite en anglais?

 

A.V. : Quand, en 1972, Johann Burgess m’a téléphoné pour m’inciter à mettre sur pied ce qui allait devenir l’Association des littératures canadiennes et québécoise (ALCQ), j’étais un nationaliste convaincu, mais Johann détenait un argument redoutable : « Vous clamez partout que la France vous empêche de vous épanouir, mais tout se passe comme si vous n’étiez pas conscients que les États-Unis, eux, nous marchent sur les pieds et s’installent dans nos librairies comme s’ils étaient chez eux et, nous, des étrangers. » J’ai été secoué. Je l’ai été d’autant plus que je savais que les grands projets de recherches, attribués à l’époque par le Conseil des arts du Canada, étaient presque entièrement consentis à des recherches portant sur des sujets « étrangers » et chapeauté par des professeurs venus de France ou d’Angleterre : Émile Zola, le théâtre élisabéthain, Shakespeare… Noel Gates, le directeur du CAC, parachuté de Londres, mais parlant fort bien le français, nous avait informé avec le ton qui sied au colonisateur, que nous n’avions pas les compétences pour nous adonner à des recherches de ce genre dans l’une ou l’autre de nos littératures nationales. Ç’a été l’occasion pour les deux groupes linguistiques d’alerter The Globe and Mail (l’Association des littératures canadiennes et québécoise participaient à sa première Société savante, à l’Université de Guelph, si je me souviens bien) pour dénoncer l’attitude du Conseil des arts. Ce coup d’éclat a été le début d’un changement radical, car il a été presque immédiatement suivi, du moins, chez les francophones, d’un projet d’édition (la Bibliothèque du Nouveau-Monde) qui a bénéficié d’une subvention de cinq millions de dollars répartie sur plusieurs années pour établir des éditions critiques de nos auteurs les plus marquants. Aujourd’hui, nos littératures nationales sont devenues adultes et parfaitement autonomes tant et si vrai qu’Alice Munro a reçu le Prix Nobel de la littérature, prix qui a échappé à Gabrielle Roy et à Anne Hébert (les deux grandes femmes de la littérature québécoise ont été longtemps été proposées au Prix Nobel). Cette percée remarquable, on la doit en grande partie au Conseil des arts du Canada, celui-là même que nous avions dénoncé !

Mes affinités avec la littérature canadienne-anglaise datent donc de cette époque. Elles se sont poursuivies depuis. Pour information, j’ai fait partie du Canadian Center for Studies in Publishing (Simon Fraser University) au cours des années 1990 à titre de représentant du Québec. Et puis, j’ai créé, en 1999, XYZ Publishing, maison d’édition dirigée de main de maître par Rhonda Bailey, de Lantzville en Colombie britannique. La maison aurait duré longtemps n’eut été la faillite de General Publishing, notre distributeur, et, surtout, de l’achat de Chapters par le groupe Indigo, dirigé par Heather Reisman. Ç’a été l’histoire de la grenouille qui avale le bœuf et le coup de grâce pour XYZ Publishing. Nous avons tenté de remonter la pente, mais c’était impossible : les placements d’office, malgré les belles promesses d’Heather Reisman devant l’Association of Canadian Publishers (ACP), ont été coupés de 50 % sans compter les retours massifs. Dans le passé, nous recevions de Chapters des commandes de 500 exemplaires et des réassorts constants, souvent quatre ou cinq mois après les premiers placements. Pour parler sans détour, XYZ Publishing vendait mieux que XYZ éditeur… Une belle aventure que je n’ai jamais regrettée. D’autant plus que j’ai réussi à vendre XYZ Publishing à Kirk Howard de Dundurn Group à un prix qui était, à mes yeux tout au moins, tout à fait convenable.

 

F.M. : Vous disiez que La flûte de Rafi serait votre dernier roman. Toutefois, votre carrière littéraire ne s’arrête pas ici. Quels sont vos projets d’avenir?

 

A.V. À vrai dire, ils sont peu nombreux. D’abord, je continue avec mon fils Alexandre – qui travaille avec moi depuis 25 ans – à diriger le magazine Lettres québécoises. Je gère aussi, de façon quasi confidentielle, une agence littéraire. Finalement, je suis à relire À la recherche du temps perdu qui a été l’objet de ma thèse de doctorat à l’Université de Paris-Vincennes en 1970, c’est-à-dire il y a presque 45 ans. L’idée m’est venue que je pourrais revoir cette thèse et la peaufiner parce que les hypothèses qui la soutiennent me semblent encore très pertinentes…  J’y pense depuis un certain temps et, qui sait?, il se pourrait que je me mette à la tâche avec passion!

 

 

 

 

 

 

 

 

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André Vanasse est un acteur marquant de la scène littéraire québécoise. Romancier, nouvelliste, chroniqueur et essayiste, il a entre autres été professeur à l’UQAM, de 1968 à 1997, et directeur littéraire de XYZ éditeur, de 1990 à 2009. Depuis 1990, il dirige le magazine Lettres québécoises. Il a reçu de nombreux prix et distinctions et, en 2013, il a été admis à l’Académie des lettres du Québec.

 

http://www.editionsxyz.com/auteur/137.html

 

 

 

 

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Interview réalisée par Felicia Mihali

 

 

Journaliste, romancière, et professeur, Felicia Mihali vit présentement à Montréal. Après des études en français, chinois et néerlandais, elle s’est spécialisée en littérature postcoloniale à l’Université de Montréal, où elle a également étudié l’histoire de l’art et la littérature anglaise. Son premier roman, Le pays du fromage, a été publié en 2002 chez XYZ Éditeur, suivi par Luc, le Chinois et moi en 2004, et La reine et le soldat, en 2005, Sweet sweet China en 2007, Dina en 2008, Confession pour un ordinateur, en 2009 et L’enlèvement de Sabina, en 2011. Depuis 2012, elle écrit aussi également en anglais. Son premier livre, The Darling of Kandahar a été sélectionné par la célèbre émission Canada Reads dans le top des dix meilleurs livres québécois. En 2104, elle publie son deuxième roman an anglais, A Second Chance.

 

http://www.feliciamihali.com/www/home.html

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