Ana Dragu

 

 

 

(Roumanie)

 

 

d poème

 

aujourd’hui c’est lundi, une journée terrible,

qui s’ouvre à tes pieds comme un début d’avalanche

le jour où l’on ouvre les yeux avec effroi

 

n’importe quand ta vie peut disparaître de ta vie

avec ton père ta grand-mère ton frère ta sœur

et ton meilleur ami

 

aujourd’hui c’est lundi, une journée terrible,

 

lorsque tu ne crois pas que ton amour ait une chance

et tu fais ton possible pour t’assurer qu’il n’en a

aucune

 

le jour après la nuit où

tu as rêvé que ton enfant brûle vivant

dans le lit

 

le jour après le jour où tu as pillé

 

où l’on t’a attrapé

et tout paraît irréel

 

et personne n’arrive, une orange à la main gauche

que tu reçois à tort

d’un geste

 

retardé et doux

 

 

totalitarisme sexuel

 

aujourd’hui les paroles paraissent tout aussi effroyables

que l’amour

pour les esprits malavisés

 

car qui a encore la force de frémir

 

lorsque les jumeaux se sont réveillés

ils ont besoin de silence

et de hauts plafonds

 

pour qu’ils s’écrient:

 

par où peut-on entrer dans ton être?

 

que fait-on maintenant de notre fièvre

que fait-on de la fièvre de qui que ce soit

 

des yeux qui ont vu l’invisible

pour chasser ensuite l’avenir dans les ténèbres

 

 

le bain

 

voilà tu es grand maintenant

on ne cache plus les couteaux parce que chacun

 

sait ce qu’il a à faire

on a besoin de musique

d’autodéfense

 

d’yeux habitués à pleurer dans le noir

adieu vous, shampoings „sans larmes”

 

on entre dans la salle de bains

parmi la vapeur et l’écume on remercie dieu

d’avoir pourvu l’homme d’organes

qui le rendent capable de s’offrir tout seul

du plaisir

 

 

tentation

 

ni l’âge, ni les morts

ni le soleil calme et frénétique

ne m’apprendront

le renoncement

 

la folle au coin de la rue veut des cigarettes et n’en démord pas

un fantôme assez veinard d’avoir trouvé

une maison à hanter

 

qu’est-ce que tu cherches ici, garçon?

 

– c’est moi que tu cherches

ouvre le paquet, donne-moi du feu

pour oublier vos femmes comme des cigarettes trop faibles

 

donne-moi une cigarette, je t’emmène où que ce soit où l’on peut rester immobile

dans l’herbe

n’importe où une fenêtre s’ouvre la nuit

par où le silence entre

 

que je ne me réveille pas

que je surgisse

 

qu’on voie le ciel depuis le lit

qu’il peuve et que le soleil

se  lève

que l’on ne sache rien d’autre

sauf qu’il pleut et que le soleil se lève

 

– qu’est-ce que tu cherches ici, garçon?

 

il hausse les épaules et prononce cette parole:

l’amour

 

 

préparation

 

il faut avoir beaucoup de patience

jusqu’à ce que la vie passe

et c’est la première chose que l’on apprend

quand on commence

 

souvent impulsivement

à ne pas avoir de contact visuel

 

agressif ou autoagressif

 

– éviter le contact avec les personnes familières x

 

avoir des difficultés à faire connaître ses désirs

en parlant rarement, en contournant le sujet

se boucher les oreilles

 

– aimer jouer dans le noir x

 

employer excessivement l’odorat au contact avec des objets, des gens, des choses

ronger ses cheveux sa chemise

 

ne pas répondre quand on vous appelle par votre nom

– blesser les animaux pendant le jeu x

– être vite fatigué x

 

refuser d’aller nu-pieds dans l’herbe dans le sable avoir sa lune

 

qui s’allume

 

à la même fenêtre du bâtiment voisin

 

 

science

 

on perd trop de ce qu’on devrait trouver

 

il n’y a

qu’un mur

 

sur lequel une araignée

revient toute seule

chez elle

 

d’une tendresse infinie

elle déchire sa toile

 

sache,

 

que l’amour existe dans ce monde

caché dans une orange

 

il existe

 

accroupi comme un vieux singe triste

dans la cuillère d’où l’on a mangé

 

 

hypnotique

 

viens, n’aie pas peur,

 

le monde est plein

de pétards,

 

mais dans notre chambre

un feu de gaz brûle

 

dans l’autre chanbre

 

et dans les autres chambres,

 

dans toutes les chambres à cent kilomètres à la ronde,

le silence règne

 

et le froid sort des coussins.

 

viens écouter quelque chose que l’on ne peut dire

que la bouche pleine de vin rouge

les lèvres collées contre la cuisse

 

qui s’ouvrent trop,

 

mais trop lentement

 

 

une éducation

 

jusqu’à toi je n’avais pas de rideaux

et il ne me passait pas par la tête que quelqu’un perdrait son temps à me suivre depuis le bâtiment voisin

par la fenêtre

maintenant je sais et je ne vois pas pourquoi

je gâterais leur plaisir

 

jusqu’à toi je ne savais pas qu’il y a un amour bon

à mettre dans un cadre

et l’amour dont on doit se débarrasser tranquillement, discrètement

comme avec un enfant handicapé

qui ne remplit pas toutes

les conditions

 

je n’avais pas cette chair malheureuse

et les superstitions

 

qui m’ont aidé à t’aimer d’une manière monothéiste

 

tout était horriblement triste

à l’époque

où la vie n’était pas

une épreuve de résistance au plaisir

 

toutes les bonnes femmes-poètes sont malheureuses

maintenant je le sais

 

et je provoque

à tout instant

toutes les atteintes possibles

 

à moins que l’on entende jusqu’au lointain

comment doit battre un cœur

qui se meurt de plaisir

après 140 ans de résistance au plaisir

 

 

un

 

je dois m’appuyer sur quelque chose

 

et je m’appuie sur toi

car les gens que je touche s’écroulent en une seconde.

 

sous  la fenêtre, tout le long de la nuit, un homme aboie contre un autre homme

 

on renonce à l’air pour un corps tranquille

 

ne bouge pas

j’essaie d’éclairer.

 

 

les dons de la vie

 

la chambre à coucher du premier étage

 

mon cœur

un chien sur le seuil

 

manger se déshabiller

s’habiller

enfants séniles

l’oubli

 

la bouche qui erre toute calme sur son corps

comme si elle cherchait des traces de vie

 

de marche en marche cette inadvertance

du fait qu’on est seul

 

pendant que l’on est affreusement

 

seul

 

 

anniversaire

 

tu arrives et une vague de froid puis une vague

de chaleur et une vague

de froid

 

tu arrives avant les autres

et tu souris

 

tu sens les livres

et tu manges en tremblant mais sûr de toi

 

c’est toi que je choisirais,

 

mon ami a trois têtes et six mains

toi et la fin

 

& la tristesse tabagique d’une boîte de nuit

éclairée et déserte.

 

quand tu viens

mon cœur bat dans mon lit

 

puisque je sais

 

qu’on y va

 

là où le soleil ne brille pas et pourtant

personne ne regrette sa lumière

 

 

Traduction de Florin Avram

 

 

 

 

 

 

 

 

____________________________________________

 

Ana Dragu est née le 13 novembre 1976 à Bistrita. Elle a publié les volumes de poésie De l’herbe pour les fauves, (Charmides, 2004), La Poupée de cire (Charmides, 2008) et La Gardienne (Charmides, 2011) Elle est la fondatrice et la coordinatrice du Centre de Ressources et de Référence pour l’Autisme Le Petit Prince à Bistrita. Elle travaille aussi comme journaliste.

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