Alexandru Potcoavă

 

 

(Roumanie)

 

 

 

lanyi

 

ils t’ont envoyé à isonzo une boussole suspendue au cou

les étoiles de cadet sur les épaulettes et le regard perplexe

probablement ils t’ont mis en terre comme ça

avec la boussole les étoiles et la perplexité du regard

dans le cimetière kuk de stanjel

ta mère a reçu la photographie de la tombe

elle n’a pas pu y aller

et quel imposant cimetière était-ce!

les centaines de croix dominées par l’inscription

filiis optimis – patria grata

le tout solennel et fichtrement blanchi à la chaux et irréversible

 

sur le verso de la page du journal que tu as mis de côté

à la maison et qui annonçait dans un cadre noir

l’assassinat de sarajevo

ta mère a noté ses dépenses de mars 1921

en lei*  la vie a repris son chemin

stanjel s’est retrouvé en yougoslavie

maintenant c’est la slovénie

vos tombeaux sont devenus prairie verte

juste le monument avec l’inscription

aux meilleurs fils – la patrie reconnaissante

est encore debout

sous mes yeux tant que je le vois

et que je te le dise

une patrie qui n’existe plus

se rappelle de toi

par un étranger

 

 

 

izzy

 

on a été réveillé par les rafales de mitrailleuse

on ne savait pas qui c’était bref ça ne comptait pas

ma mère est musulmane mon père serbe

orthodoxe si eux ne nous avaient pas tiré dessus

les autres l’auraient fait

voilà pourquoi

mon père a donné la maison contre une voiture et on

s’est enfuit à toutes jambes

de la petite ville bosniaque dans la montagne

 

au début on a été stoppé par les musulmans

ma mère les connaissait et ils nous ont laissés passer

mon père nous a sauvés des soldats serbes

et par suite nous sommes arrivés dans une ville

moins exposée

 

un matin mon père a pris mon frère

et avec un avion

de poste ils se sont faufilés vers belgrad

j’ai continué la route avec ma mère

en bus vers la serbie

au premier filtre ils ont fait descendre du bus un

musulman et ils l’ont fusillé en bord de route

tout simplement

– il y en a  d’autres ? – ont demandé les serbes

– non il n’y en a plus – a risqué le chauffeur et lorsqu’il

a mis le moteur en marche il a dit à

ma mère que le prochain arrêt pourrait

être le dernier pour nous aussi

la frontière avec la serbie c’était un pont très

encombré ces jours-là notre seule chance fut l’alarme

aérienne qui avait retenti et jusqu’à temps que

les missiles américaines ne touchent le sol

les douaniers ont fait traverser rapidement le convoi sans

trop y regarder

 

à belgrad en fin toute notre

famille s’est retrouvée et nous avons pris la décision

de nous réfugier en allemagne

à timisoara pourtant nous avons manqué le train et

en fin de compte

nous nous ne sommes plus partis

 

depuis dix ans nous attendons la citoyenneté

roumaine chaque année nous nous présentons devant la

commission j’ai appris la langue entre temps

la géographie et l’histoire du pays nous connaissons

tous les vers de l’hymne national par cœur puisque

c’est ce qu’on nous demande à l’examen on nous vérifie

le manuel sous le nez pour ne pas tricher

nous connaissons les monastères d’étienne le grand comme

les rues de notre ville natale dans les montagnes de bosnie

pour mieux m’exprimer en roumain putain de merde

j’sais pas ce qu’ils attendent de nous

et alors toi alex t’as atterri comment ici ?

 

– la roumanie ce ne fut pas mon choix

il m’est arrivé de venir au monde ici

 

 

 

robert

 

il est resté seul tous ses camarades étaient morts

et ils se sont mis à jouer une partie de foot dans la rue

nous l’avons entouré dans les fondations du hlm

de temps en temps il soulevait

le tube et soufflait un

projectile de derrière le pilier en béton

je savais qu’il allait rester sans papier si nous ne le tuons pas à temps

 

mais ensuite il a crié je me rends il est sorti

pour être vu et il a jeté la sarbacane

on ne pouvait pas tuer un prisonnier mais

non plus le laisser réintégrer le match avec

ceux qui s’étaient faits abattre comme de vrais gaillards

 

sur mes genoux je lui ai mis la sarbacane en morceaux j’ai attaché

robert au pilier de la fondation avec un câble et zut

je l’ai oublié – les autres attendaient aussi

qu’on se fît une passe

 

il a été détaché le soir par deux miliciens qui

passaient par là et depuis

plus personne ne lui a tiré dessus avec des flèches en papier

peu importe combien il a pleuré et nous a suppliés

 

en une année le hlm a été terminé

dans encore une année plus tard le déjeuner a été préparé

et robert s’est mis à table avec ses grands-parents

ils étaient au tout dernier plat à peine avait-il goûtait quand

d’un coup sa tête est tombée dans l’assiette

au jambon frit et pommes de terre

en décembre ‘ 89

 

 

 

stéphane

 

à quatre ans chez les moyens ta sœur

était ma meuf on dormait l’après-midi dans le

même lit tête-bêche – je ne crois pas t’avoir raconté cela

je te le dis en ce moment un jour je me suis fourré

sous la couette j’ai prié ta sœur d’enlever son pyjama

et je lui ai fait un bisous à l’endroit qu’on sait

 

nous deux stéphane nous nous sommes fusillés plus tard

avec des boulles de papier

déchirées de nos cahiers d’écoliers et collées

avec du crachat

ta frangine est restée ma meuf et seulement vers la

cm1 nous nous sommes séparés

elle en a trouvé un autre ensuite un autre

mais nous deux mec nous avons continué à nous tirer dessus

dans la rue sans soucis

 

ta sœur s’est mariée elle a déjà deux enfants et toi

la dernière fois je t’ai vu à l’hôpital

tu ne pouvais pas te lever du lit tu devais

t’en remettre après l’opération d’appendicite

je t’avais apporté des oranges le lendemain tu étais mort

à l’autopsie ils ont constaté qu’en même temps avec l’appendicite

quelqu’un t’avait extirpé également un rein

je suis revenu dans la chambre j’ai pris le sachet aux fruits

je les ai donnés aux autres et je pensais

que peut-être qu’en ce moment quelqu’un pissait avec ton rein

ou avec celui d’un autre qui  goûte déjà

les oranges apportées pour toi

 

 

 

zoli

 

j’avais deux de ces histoires sans lesquelles

ma vie n’aurait jamais été celle d’aujourd’hui

comme d’ailleurs non plus celle de mon père

qui me les a racontées encore et encore

jusqu’au jour où je les ai écoutées

 

dans la première je vis

françois  d’assise sortir un

matin dans la cour du monastère

il se mit sur le rebord de la fontaine

une branche dans ses mains et il commença

avec le bout des doigts d’un point à autre à la tapoter

les yeux fermés par l’enchantement

quand vers la fin en écarquillant soudainement les yeux

il se retrouva entouré par les frères mineurs et il leur dit

– mais pourquoi restez-vous tous comme frappés

par la grâce ou peut-être seriez-vous sourds au chant

que dieu fit sortir avec mes doigts de ce sacré morceau de bois mort ?

ceci dit les frères lui tournèrent le dos et ils

s’éloignèrent – oh mais oh, qu’auriez-vous voulu que

je vous transforme plutôt cette branche morte en un serpent ?

essaya de nouveau la voix du saint mais eux ils prirent déjà la tangente

en claquant la porte de leurs cellules

 

mais mon père ne restait jamais sur une seule histoire non bouclée

il passait à la deuxième

avec les soixante franciscains du monastère d’arad que les soldats

soviétiques n’ont pas pu mettre dehors que

les pieds devant

 

maintenant c’est à toi alex de voir ce que tu

comprends de tout cela

mais je suis parti après ma majorité en italie et

j’ai été un aspirant novice et moine après

avoir prêté deux serments du total de trois à savoir

celui de la pauvreté et celui de la chasteté mais pas

celui de l’obéissance ce dernier

ma nature ne m’a pas laissé l’accepter

et tout cela pour plaire au seigneur

et à mes frères mineurs jusqu’à ce qu’ils m’aient surpris

bêcher le jardin du cloître dans un t-shirt

avec che guevara imprimé dessus

je leur ai expliqué en vain:que je n’étais qu’un simple

fan andy warhol ils ne voulaient

rien savoir et la pénitence était de m’

envoyer en syrie deux mois complets

 

et lorsque je suis rentré

plein de bleus et couvert de crachats

les franciscains m’ont regardé à travers leurs lunettes

et ils m’ont chargé de cours de religion

du bout en blanc une jeune m’avait demandé

si ce n’est pas un pêché d’avoir des relations sexuelles

avec son amoureux avant les noces

j’ai souri je lui ai répondu que ce n’est que l’amour

qui compte vraiment devant dieu

et ce fut la goutte d’eau qui a fait déborder le vase

le conseil des anciens a décidé que j’avais encore à purger

du boulot en syrie

 

ras le bol des pièges et humiliations arabes

j’ai jeté l’habit de moine aux orties

je suis revenu à timisoara et

je suis entré barman ici au papillon

pour plonger au fond du monde

je me suis fait un tatouage

de samoa – au milieu il y a trois cercles vides

pour les années quand je n’étais pas conscient de la vie

et tout autour comme des anneaux sur un tronc d’arbre

les vingt années à venir bien remplies

et cela sur l’épaule droite car sur la gauche

je vais me faire tatouer le blason de la famille dans le style baroque

je pense devoir encore cette chose

à mon père

 

entre deux postes de nuit au bar j’ai étudié

les arts et lors d’un stage de restaurations en italie j’ai

sorti un tizian de l’arrière d’un paysage anonyme

bravo zoli m’a dit le propriétaire et il m’a mis

à écailler toute la peinture d’une douzaine de tableaux de sa collection

comme si sous chaque vieux papier peint se cacherait

un coffre-fort oublié et plein

 

après l’obtention du diplôme j’ai essayé de décrocher

un travail de restauration d’ouvrages dans les églises

au moins un calvaire quelque part au moins une couronne

d’épines mais rien nulle part on dirait que tous

les jésus de ce pays sont en parfait état

j’ai prié alors pour avoir un petit signe et voilà

que mon oncle venait de mourir

 

juif comme ma mère le tonton aurait voulu

me voir circoncis mais pas moi et non plus

ma mère mon père a dit – fiston

je n’ai plus d’autres histoires à te raconter

fais ce que bon te semble

ce détail me turlupine et

je crois vouloir renoncer au prépuce

qui sait peut-être les commandes de restauration d’israël vont affluer

quoique les juifs soient de moins en moins nombreux par ici

quoique les synagogues soient en ruine ou

deviennent des salles de concert

 

en fin si je le fais

je le fais et basta c’est pas par hasard que je me suis mis

au menton un piercing en forme de dé

signe que je prends la vie

comme elle vient

 

 

_____________________

*lei – monnaie nationale en Roumanie

 

 

 

 

(extraits du livre « Jusqu’à ne plus se reconnaître un jour »)

 

 

Traduction du roumain: Rodica Draghincescu

 

 

 

 

 

 

 

____________________________________________

 

BIO

 

 

Né en 1980, à Timisoara (Roumanie). Licencié ès Lettres, il a pratiqué un temps le métier de journaliste. Actuellement, libraire.

 

 

Livres d’auteur:

 

alexandru potcoavă iar bianca stă -n alex/alexandru potcoava et bianca habite en alex même , poésie, Editions Marineasa, Timişoara, 2001;

Pavel şi ai lui/Pavel et les siens, roman, Editions Brumar, Timişoara, 2005;

Şoimii patriei trebuie să fie întotdeauna veseli!/Les petits faucons de la patrie se doivent d’être toujours joyeux!, roman, EditionsTracus Arte, Bucarest, 2011;

Ce a văzut Parisul/Ce que Paris a pu voir, nouvelles, Editions Herg Benet, Bucarest, 2012;

Într-o zi nu ne vom mai recunoaște/ Jusqu’à ne plus se reconnaître un jour, poésie, Editions Max Blecher, Bistrița, 2016.

 

Ses textes ont été publiés dans des revues littéraires et anthologies roumaines, hongroises, serbes, croates, allemandes, italiennes et israelites.

 

Il a participé comme invité à la 8e édition du Festival Short Story, à Kikinda (province authonome de Voïvodine, Serbie), ainsi qu’à la deuxième édition du Festival International de littérature de Timisoara, Roumanie (FILTM).

 

 

http://alexandru-potcoava.blogspot.fr/

 

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