Alexandra Joly

 

(France)

 

 

 

 

 

 

Du domaine des Murmures

Carole Martinez est une couturière, une couturière des mots. Avec son premier roman, Le cœur cousu, cet auteur avait dévoilé la délicate dentelle de ses histoires, le tissage raffiné de ses personnages  et  les entrelacs de ses univers à la fois merveilleux et d’un réalisme violent. L’ouvrage était d’une qualité telle que le surpasser semblait d’avance impossible… Et pourtant, ce sont à nouveau des doigts de fée qui ont cousu ce deuxième roman, Du domaine des Murmures. Dans ce dernier ouvrage, Carole Martinez livre à nouveau un destin de femme, un destin aussi surprenant et envoûtant que celui de Frasquita Carasco l’héroïne de Cœur cousu : le destin d’Esclarmonde.

 

« En cet an 1187, Esclarmonde, Damoiselle des Murmures, prend le party de vivre en recluse à Hautepierre, enfermée jusqu’à sa mort dans la petite cellule scellée aménagée pour elle, […] morte en martyre à treize ans de n’avoir pas accepté d’autre époux que le Christ. » C’est en ces mots, et rien de plus, que l’intrigue est dévoilée dès les premières pages du roman. Carole Martinez attise la curiosité du lecteur en des mots simples et efficaces : l’enfermement mystique et la mort s’entrecroisent, forment une alliance dès l’incipit et composent le cœur de cette palpitante intrigue. Et qui mieux qu’Esclarmonde elle-même pouvait livrer au lecteur les motifs de ce retrait du monde, les doutes et les inquiétudes qui en devinrent le corollaire ?

 

«  Je suis l’ombre qui cause.

Je suis celle qui s’est volontairement clôturée pour tenter d’exister.

Je suis la vierge des Murmures. »

 

Dans une forme parfois proche de la prose poétique, Carole Martinez interroge les profondeurs de la femme, révèle avec une pudeur impudique les questions spirituelles et charnelles d’une jeune fille qui grandit cloîtrée et se découvre femme. Une femme-poème, forme vivante de la communion avec l’univers :  « Je résonnais comme une cloche de verre au centre du jardin clos où l’on me tenait aux beaux-jours, cousue sur cette tapisserie « mille-fleurs » au milieu des renoncules et des glaïeuls sauvages arrachés aux prairies du pays. »

 

Une femme-poème qui fait entrer dans sa minuscule cellule toutes les beautés de cette terre, qui ressent les affres des croisades et qui reçoit dans sa chair toutes les misères du monde.  Carole Martinez offre avec cette nouvelle figure christique une image nouvelle de la femme, une image lavée et purifiée du poids des siècles. Pourtant, il n’y a là aucune intention féministe, aucun manifeste de rédemption pour la femme. Le lecteur est libre de donner à Esclarmonde la place qui lui convient.

 

Le domaine des Murmures est assurément une œuvre atypique que seule la lecture peut appréhender. En pénétrant dans ce roman, le lecteur explore un champ des possibles encore vierge et se laisse gagner par une énergie vitale somme toute relativement déconcertante.

 

Carole Martinez, Du domaine des Murmures, NRF, Gallimard, 2011

 

 

 

 

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Alexandra Joly est née en 1977. Elle est certifiée de Lettres Classiques et vit à Metz.

Ses centres d’intérêt : les livres, les voyages, l’Art Nouveau et la danse.

Il lui arrive souvent de rédiger des notes de lecture et de défendre avec enthousiasme les auteurs qu’elle aime.

 

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