Alexandra Joly

 

 

 

(France)

 

 

 

 

L’inconscience

 

 

 

Marcus, quinquagénaire, a fini par s’accommoder de sa petite vie de célibataire à Roubaix. Sa fonction de professeur d’ethnologie lui permet de profiter de la fraîcheur de jeunes étudiantes et de maintenir ainsi l’illusion de son pouvoir de séduction. Il ne renoue les liens familiaux qu’à l’occasion de grandes fêtes traditionnelles et cela lui convient parfaitement. Cependant, la chute de Carl, son frère cadet, du deuxième étage d’un immeuble messin et son coma prolongé rompent sa routine et ses prétendues certitudes sur le bonheur.

 

L’Inconscience  c’est d’abord le roman de deux frères. Deux frères comme il en existe tant. Deux frères unis par les liens du sang et que pourtant tout oppose. Marcus est le frère dilettante, un peu bohème, qui, en apparence, semble dépourvu de toute attache et qui, en apparence encore, fuit la moindre responsabilité. Carl est son antithèse : une vie bien rangée, réglée, minutée, orchestrée avec la rigueur d’un métronome. Qu’est-ce alors que la fraternité ? Voilà la question qu’explore ce roman.

 

« Comme dans les romans, il arrive dans la vie réelle qu’une situation soit moins inextricable que ce qu’on craignait. Dans le cas de Carl et Marcus, quatorze Noëls depuis cette fameuse nuit étaient passés. Quatorze Noëls où tous deux avaient fait de nouveau l’expérience de la fraternité, quatorze réveillons et déjeuners de Noël où chacun avait eu l’occasion de revivre ce sentiment unique d’un autre si différent de soi et néanmoins si proche. « J’ai un frère, pouvaient-ils se dire à présent. J’ai un frère et je suis un frère ».

 

Dans cette quête ontologique, Marcus ne se trouvera qu’au terme d’un cheminement à la fois géographique autour de trois villes (Metz, Roubaix et Barcelone) et temporel (des années 70 à aujourd’hui). Avec cette intrigue et ces personnages, Thierry Hesse se plaît à examiner les consciences, les possibles, les désirs, les passions… et leur revers : l’inconscience. L’inconscience du comateux et les interrogations qu’elle suscite dans son entourage : quelle proportion d’être au monde lui reste-t-il ? L’inconscience comme l’absence apparente de discernement du frère bohème ou comme le manque de sens moral au regard d’un frère trop parfait. L’inconscience est donc un remarquable roman psychologique qui joue des tabous fraternels et se plaît à glisser des grains de sable dans une mécanique trop bien huilée. Pourtant, L’inconscience ne révèlera pas tout car l’être ne se dévoile jamais totalement : si l’âme humaine garde sa part d’ombre, il en va de même pour le roman.
Outre ce rapport à soi et à l’autre et cette perpétuelle quête ontologique, ce roman se singularise aussi par sa langue étonnamment sonore, poétique, humoristique voire cynique. Les onomatopées et le rock investissent le texte et l’oreille du lecteur, imprimant en lui des sensations. Ces sensations se doublent d’images poétiques où la trivialité révèle le caractère lyrique d’objets éminemment prosaïques. Ainsi, le narrateur s’attarde-t-il sur des lampadaires urbains :

 

« Les mains dans les poches de son duffel-coat, il l’attendait sous l’un des lampadaires de la place – lampadaires que les Messins comparaient à des brosses à dents monstrueuses mais qui, ce soir de décembre, apparurent à Marcus comme de grandes et gracieuses aigrettes dans leur phase foncée, oiseaux silencieux des eaux saumâtres et peu profondes ».

 

Si le texte ne peut accéder à la vérité profonde des êtres, au moins touche-t-il une certaine authenticité dans le rapport de l’être au monde.
Au final, même si les dernières pages de ce roman peuvent déconcerter, sa lecture reste un vrai moment de plaisir des sens et d’examen de soi.

 

 

 

L’inconscience, Thierry Hesse, Editions de l’Olivier, 2012

 

 

 

 

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Alexandra Joly est née en 1977. Elle est certifiée de Lettres Classiques et vit à Metz.
Ses centres d’intérêt : les livres, les voyages, l’Art Nouveau et la danse.
Il lui arrive souvent de rédiger des notes de lecture et de défendre avec enthousiasme les auteurs qu’elle aime.

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