Alexandra Joly

 

 

 

(France)

 

 

 

Les Sauvages : premier opus

 

 

 

 

D’un côté, il y a la famille Nerrouche avec le futur marié Slim, Fouad le frère comédien, bien intégré, qui connaît la gloire dans une série télévisée et enfin Nazir, le frère absent, celui à qui on ne parle plus parce que ses positions et ses idées dérangent, posent problème. De l’autre, il y a la famille de la future mariée, Kenza, et, entre autres, l’oncle Benbaraka, caïd notoire de la pègre stéphanoise, avec lequel Krim, le cousin de Slim, a eu à en découdre. Heureusement, l’intervention de Nazir avait arrangé les choses ; depuis lors, Krim était resté en contact avec lui.

Dans la banlieue de St-Etienne, ce 5 mai 2012, veille de l’élection présidentielle, ces deux familles vont devoir composer ensemble : la chaleur quasi estivale est écrasante et attise les tensions, les personnalités et les divergences entre les Kabyles et les Oranais s’exacerbent et, surtout, la tension de l’élection électrise tout ce petit monde. En effet, ces élections risquent fort d’entrer dans l’Histoire : Nicolas Sarkosy, donné perdant par les sondages, affronte le candidat PS, Idder Chaouch, premier candidat issu de l’immigration. Sa victoire serait historique.

 

Voilà un roman-feuilleton d’une fraîcheur extraordinaire ! ça file à toute allure : à la manière d’une série américaine, le rythme est vif, alerte, le récit ne connaît pas de temps mort. Les visages se dessinent au fil de l’intrigue, les identités se révèlent dans les dialogues. Le lecteur est emporté, malgré lui, dans une fresque sociale avec ses rites, ses codes, son parler, son dialecte même. La famille Nerrouche porte en elle les réussites et les blessures de l’intégration, court après des traditions tout en pianotant sur des iphone ce qui compose un ensemble hétéroclite et divertissant.

 

« Parmi ceux qui ne comptaient plus bouger figurait en bonne place, assise sur sa couscoussière, la tante Zoulika qui s’éventait avec le 20 minutes du jour, celui auquel Feraht avait arraché la première page. ».
« A environ quatre vingt cinq ans (personne ne connaissait sa vraie date de naissance), la mémé Khalida jouissait d’un statut particulier dans la famille : tout le monde était terrorisé par elle. […] Elle se dressait au milieu de ses filles frivoles et volubiles comme une sorte de Reproche incarné, nourrie par son extraordinaire endurance qui donnait à la fois l’impression d’un pacte conclu avec le Diable et la certitude qu’elle les enterrerait toutes. »

Pourtant, malgré cette prédominance sociale et une dénonciation implicite parfois du cadre de vie des quartiers de banlieue, Sabri Louatah se défend d’avoir écrit un roman social. En effet, cette peinture sociétale et ces portraits hauts en couleur ne sont ni les objets de ce roman ni leur finalité : ils sont la voie d’accès à une intrigue sociale-politico-policière dont les fils se déroulent et s’enchevêtrent à folle allure. Une petite histoire moderne qui prend place, côtoie et bouleverse la grande Histoire contemporaine dont le personnage de Chaouch cristallise toutes les tensions.

 

« – Oui, oui, concéda Raouf, il a bien montré qu’il s’inscrivait dans la continuité de l’histoire de France, il a enfin parlé des banlieues et… et, non c’est vrai que c’est pas rien, bon je veux pas avoir l’air de parler comme Fouad mais on a quand même un candidat qui au milieu d’un débat contre Sarkosy s’est permis de citer Keynes, Proust et Saint-Simon.
On pouvait les compter sur l’annulaire, ceux qui, autour de la théière, connaissait Keynes, Proust et Saint-Simon. […]
– Mais on s’en fout qu’il étale sa culture ce qui compte c’est…
Mais sa mère Ouarda l’interrompit doucement :
– Ah non on s’en fout pas, au moins il montre aux français qu’il est aussi cultivé qu’eux.
– Mais non Maman, intervint encore Raouf qui s’échauffait, il a pas besoin de montrer aux Français quoi que ce soit, il est français ! »

 

Cette modernité de l’intrigue est elle-même servie par une langue résolument moderne puisque l’auteur n’hésite pas à transcrire des sms lorsque l’intrigue le justifie, à recourir à un parler vrai et authentique dans les dialogues avec ses erreurs de syntaxe et son vocabulaire qui pourrait parfois dérouter (profusion de « wesh », de « wollah » ou de « zarma ») mais dont la seule couleur suffit pour accéder à l’intrigue ; et, à côté de cette modernité langagière, le roman n’est pas en reste de courts passages descriptifs où la langue condense en quelques mots à peine toute une atmosphère :

 

« Krim, ahuri, fixait l’horizon. Les remparts du monde étaient en feu et personne d’autre que lui ne pouvait les entendre brûler. »

 

Ce premier roman de Sabri Louatah sert donc un récit riche en actions, moderne et captivant qui ne manquera pas de laisser son lecteur dans un état de frustration dans l’attente du tome suivant.

 

 

 

 

Les Sauvages, Sabri Louatah, ed Flammarion / Versilio, 2011

 

 

 

 

 

 

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Alexandra Joly est née en 1977. Elle est certifiée de Lettres Classiques et vit à Metz.
Ses centres d’intérêt : les livres, les voyages, l’Art Nouveau et la danse.
Il lui arrive souvent de rédiger des notes de lecture et de défendre avec enthousiasme les auteurs qu’elle aime.

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