Alexandra Joly

 

 

(France)

 

 

 

 

 

L’Enquêteur en quête d’être

 

 

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C’est l’histoire de l’Enquêteur. Celui à qui une Enquête a été assignée : c’est son rôle et il le tiendra jusqu’au bout… Cependant, dès son arrivée dans la Ville, il se heurte à bien des difficultés. Son Enquête sur les présumés suicides de l’Entreprise s’avère plus complexe que prévue.

 

Difficile d’en dire plus sur l’intrigue de ce roman tant celle-ci, d’abord quintessence, se délite au fil des pages. Claudel jette dans une nonchalance mesurée quelques fils qui bien loin de composer la tapisserie du texte s’effilochent sous les yeux surpris du lecteur. Ce dernier est alors contraint de chercher du sens ailleurs… Avec son Enquête, Claudel semble renouer avec les ambitions et les intentions du Nouveau Roman… Il y a quelque chose de Robbe-Grilletien dans son écriture, il y a quelque chose de Wallace dans son Enquêteur. Quand celui-là traque le meurtrier d’un crime qui n’a pas eu lieu, celui-ci ne trouve que des fantômes, des ombres, des êtres de papier sans plus d’identité. Dès l’incipit, le « héros » de Claudel se définit par sa banalité : un être parmi les êtres. « C’était un homme de petite taille, un peu rond, aux cheveux rares. Tout chez lui était banal, du vêtement à l’expression, et si quelqu’un avait eu à le décrire dans le cadre d’un roman par exemple, d’une procédure criminelle ou d’un témoignage judiciaire, il aurait sans doute eu beaucoup de peine à préciser son portrait. C’était en quelque sorte un être de l’évanouissement, sitôt vu, sitôt oublié. » Cette inconsistance occupe d’emblée le cœur même de ce récit : l’identité se perd mot après mot jusqu’au point de non retour. L’Enquêteur est-il même bien réel ? « Les phrases s’enchaînaient, identiques ou presque. L’Enquêteur se souvenait qu’il se définissait toujours comme étant l’Enquêteur, ce qu’il était bien au demeurant. Mais pas de nom. Aucun nom. Jamais. ». Faut-il alors donner un sens à ces personnages ? Peut-être… Le Garde, avec ses accents de Tirésias tragique, se lance dans un monologue sur l’inanité de ce monde, le nôtre : « Notre monde est un colosse aux pieds d’argile. Le problème c’est que peu d’êtres tels que vous, je veux dire les petits, les exploités, les affamés, les faibles, les serfs contemporains, s’en rendent compte. Il n’est plus temps de descendre dans les rues et de couper la tête aux rois. Il n’y a plus de rois depuis bien longtemps. Les monarques aujourd’hui n’ont plus ni tête ni visage. Ce sont des mécanismes financiers complexes, des algorithmes, des projections, des spéculations… » Claudel dissèque notre monde en le réduisant à la taille d’une ville, la Ville, créant ainsi un effet loupe sur ses dysfonctionnements et sur la déshumanisation de ses éléments avec des personnages réduits à de simples fonctions tels l’Enquêteur, le Responsables, le Garde ou le Guide.

 

Que reste-t-il alors de ce récit quand tout fout le camp ? Un style où règnent l’indéfini et le général, où l’absurde gagne les pages, où l’écriture est perpétuellement mise en abîme, où l’auteur – comme Robbe-Grillet –  se joue de son lecteur. Claudel place en exergue une citation programmatique, « Ne cherche rien. Oublie », parce que justement il n’y a rien à chercher. Le lecteur du Nouveau Roman cherchait à construire du sens ; dans l’Enquête il est Pénélope qui défait son ouvrage. L’Enquête est le récit d’un auteur en quête de ses personnages et le récit d’un lecteur en quête de sens, de jeux et d’intertextualité.

 

 

L’Enquête, Philippe Claudel, Editions Stock, 2010

 

 

 

 

 

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Alexandra Joly est née en 1977. Elle est certifiée de Lettres Classiques et vit à Metz. Ses centres d’intérêt : les livres, les voyages, l’Art Nouveau et la danse. 

Il lui arrive souvent de rédiger des notes de lecture et de défendre avec enthousiasme les auteurs qu’elle aime.

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