Alexandra Joly

 

 

 

« Une lointaine odeur de chienne »

 

         C’est la mise en mots d’une tragédie sans nom, celle d’une région dévastée, la Nouvelle-Orléans, par une tempête d’une rare violence.

Ce matin-là, « Josephine Linc. Steelson, négresse depuis presque cent ans » l’a sentie arriver : la tempête a une odeur de chienne et Joséphine l’a reconnue. Pourtant, elle n’a rien dit : qui croirait cette vieille ? Qui croirait une vieille négresse ? Aujourd’hui la vieille dame est prête : elle en a vu d’autres des tempêtes et si celle-ci doit l’emporter alors elle est prête.

         La tempête fait rage, se mue en ouragan. Josephine l’observe par les interstices de la fenêtre. Rose est rentrée chez elle, son fils Byron s’est jeté à son cou : ils se terrent, elle est tétanisée. Keanu Burns fait route vers cette région que tout le monde fuit : cela fait trop longtemps, il veut, il doit la retrouver. Les quartiers blancs ont été désertés, il aurait pu fuir mais Dieu lui donne enfin l’occasion d’accomplir sa mission : il reste, le prêtre est heureux. Buckeley lui n’entend plus que le silence, on les a abandonnés là… pire que des chiens. A travers ses barreaux, il observe l’eau envahir le couloir puis inonder sa cellule.

 

         C’est le récit d’une tragédie construit comme une tragédie. Pas de suspense tout d’abord : l’ouragan s’abattra sur la Nouvelle-Orléans, malmènera les bayous et dévastera cette terre. Ensuite, il y a la clairvoyante : Joséphine, celle qui sait, qui sent le désastre annoncé et qui pourtant ne fuit pas. Elle est née dans cette terre et rien ne l’en délogera. Il y a les victimes innocentes, la femme, l’enfant. Il y a aussi celui qui doit résoudre l’énigme, retrouver cette femme quel qu’en soit le prix. Et puis, il y a ceux qui expient ou ont un crime à expier. Pourtant ne nous méprenons pas : tous ces personnages n’ont rien de défini. Les pistes sont brouillées. Tour à tour narrateurs, ils font entrer le lecteur dans leur conscience et dans leur chair. Il n’y a ni bons ni mauvais, seulement des êtres déchirés par la vie, malmenés par le destin. La force de ce roman tient aux portraits que Laurent Gaudé brosse avec une justesse et une finesse presque poétique. La figure de Joséphine revient tel un leitmotiv dire sa présence au monde, se transfigurant au fil des pages pour devenir l’image de l’Amérique, de cette Amérique noire et profonde, lourde de son passé. « Je déplie le drapeau et je le mets sur mes épaules, comme un châle. Puis seulement, je les suis. Je veux qu’ils me voient tous. Je suis la dernière à partir. Je le fais de force. C’est ma terre ici, que je n’ai jamais quittée. La terre de mes ancêtres qui s’y sont fait humilier. […] C’est chez moi ici. Les grenouilles me comprennent. Les lucioles m’entourent. Je parle aux jacinthes flottantes. Honte à ce pays que je porte sur les épaules et qui nous a oubliés. Honte à ce pays en lambeaux qui continue à cracher sur ses nègres. Je suis là, Josephine Linc. Steelson, et ce soir, c’est moi l’Amérique. ». Née d’un célèbre cliché pris après le passage de l’ouragan Katherina, Josephine dit toute la douleur d’un peuple abandonné par ses semblables : elle est la voix qui accuse.

         Bien que le roman mette au jour les causes de ce désastre (manque d’organisation, arrivée tardive et insuffisante des secours…), il est d’abord le récit de cet ouragan, de cette Nature vengeresse qui reprend à loisir ses droits, qui rappelle à l’homme qu’il n’est rien et qu’elle est tout. Elle est cette fatalité de la tragédie, cette instance supérieure contre laquelle les hommes luttent vainement. C’est cette représentation-là que l’auteur met en avant dans des scènes de chaos, presqu’apocalyptiques. Le style est vif, presque haletant. « Tout craque dehors. Les femmes prient à voix basse sur la tête de leurs enfants. Ils se serrent, jambes entremêlées, bras enlaçant les corps des plus petits, haleine dans les cheveux. Les ténèbres, à l’extérieur, font un bruit de tambour. ». Mais ce que l’on aime par-dessus tout c’est la beauté dans l’effroi, la poésie dans le cataclysme. « « Tout tremble, tinte, se plie », « Que mes cheveux volent sur les bayous, que mes os soient engloutis dans les marais et que mes dents se plantent en terre. […] Je suis une vieille négresse increvable. Tout se tord, et moi, je reste. »

Comme dans chacun de ses romans, Laurent Gaudé allie avec justesse la beauté de la langue à la profondeur de ses personnages pour donner au lecteur à éprouver et à réfléchir.

 

 

Ouragan, Laurent Gaudé, éd. Actes Sud, 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

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Alexandra Joly est née en 1977. Elle est certifiée de Lettres Classiques et vit à Metz. Ses centres d’intérêt : les livres, les voyages, l’Art Nouveau et la danse. 

Il lui arrive souvent de rédiger des notes de lecture et de défendre avec enthousiasme les auteurs qu’elle aime.

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