Alexandra Joly

 

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Dans la course

 

Tip et Teddy ont peut-être eu de la chance le jour où le maire de Boston, Bernard Doyle, et sa femme Bernadette, parents du jeune Sullivan, adoptèrent ces deux frères : deux enfants noirs, l’un âgé de dix-huit mois et l’autre de quelques jours, qui vinrent apporter bonheur et équilibre à cette famille de blancs. La couleur de peau n’aurait dû avoir aucune incidence mais à Boston, quoiqu’on dise, les chances ne sont pas les mêmes que vous naissiez blancs ou noirs.

Etudiants désormais, Tip et Teddy accompagnent encore leur père à des réunions politiques… Ils ne veulent pas lui faire de peine en refusant. Il n’a plus qu’eux depuis le décès prématuré de leur mère et le départ de Sullivan. Celui-ci n’avait jamais vraiment retrouvé sa place au sein de cette famille et avait préféré prendre ses distances.

Par une nuit de fortes neiges, bien qu’accompagnée de Kenya, sa fille âgée d’une dizaine d’années, Tennesse n’hésite pas une seconde à pousser Tip de la route avant d’être, elle-même, violemment percutée par le 4×4 qui fonçait sur lui. C’est ainsi que Tip, Teddy et Bernard Doyle découvrent l’existence de cette femme noire, la mère biologique qui vit dans leur ombre depuis presque vingt ans.

Ce roman, publié en 2007 aux Etats-Unis et traduit en français cette année seulement, est plutôt de bonne facture. Ann Patchett nous livre une histoire de famille à la fois commune et singulière tout simplement parce que l’émotion de la vie se trouve peut-être dans cette dualité. En effet, l’amour, le désir d’enfant, l’adoption, la maladie et la mort sont, à l’échelle de l’humanité, des sujets fort ordinaires : des événements universels, douloureux ou heureux certes, mais universels. Pourtant lorsqu’un écrivain les met en mots alors ces mêmes thèmes gagnent en intensité et en émotion : le romancier leur apporte l’humanité que l’universalité gommait jusqu’alors. Ainsi ce roman s’ouvre-t-il sur cette dualité : la vie et son corollaire s’étreignent sans laisser au personnage la possibilité de choisir : « Le bonheur a l’art de comprimer le temps. Il le rend si radieux, si dense, qu’il tiendrait dans la poche. De ces quatre belles années entre l’arrivée de Teddy et la mort de Bernadette, Doyle ne parvenait à rassembler que deux semaines de souvenirs. ».

 

Mais ce roman va au-delà de ces thèmes fondamentaux : l’irruption soudaine et brutale de Tenesse dans la vie de cette famille américaine aisée oblige chacun de ses membres à revoir le monde et les certitudes dans lesquels il s’était construit. Tip et Teddy sont d’abord confrontés à la douloureuse question de la filiation : une mère biologique est-elle une mère ? Quel accueil réserver à cette femme qui les a jadis abandonnés ? Quelle place lui accorder dans leur vie mais aussi au plus profond de leur être ? « A l’âge de six ans, il l’avait classée dans la catégorie des paresseuses et des égoïstes, et il avait clos le dossier. Il s’apercevait que cette réaction puérile face à son abandon par sa mère était restée dans un coin de sa tête et qu’il n’était jamais revenu sur la question. »

Ce roman pose aussi la question de l’origine ethnique qui, aux Etats-Unis, ne peut être séparée de la question du milieu social et du niveau de vie. Bien sûr les deux frères avaient toujours su que leur couleur de peau différait de celle de leur frère aîné et de leurs parents mais ils n’avaient jamais dépassé ce constat. Contraints et forcés d’entrer dans l’intimité de Tenesse et de la petite Kenya, leurs yeux s’ouvrent : ils prennent conscience des réalités sociales et économiques dans lesquelles vivent beaucoup de noirs américains. A travers ces personnages et ces destins, l’auteur propose donc au lecteur une peinture de la société américaine qui questionne et interpelle sans jamais tomber dans le misérabilisme ou la démagogie.

 

 

 

 

Dans la course, Ann Patchett, Ed Jacqueline Chambon, Actes Sud, 2010 pour la traduction française

 

 

 

 

 

 

 

 

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Alexandra Joly est née en 1977. Elle est certifiée de Lettres Classiques et vit à Metz. Ses centres d’intérêt : les livres, les voyages, l’Art Nouveau et la danse. 

Il lui arrive souvent de rédiger des notes de lecture et de défendre avec enthousiasme les auteurs qu’elle aime.

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