Alexandra Joly

 

La mort pour unique compagne

(Note de lecture)

 

 

Dimanche 22 février 1942, midi. Alors que le monde est en proie à la destruction, à l’horreur et au chaos, un homme trouve enfin le repos. Stefan Zweig et son épouse Elizabeth Charlotte Altmann viennent de mettre fin à leurs jours.

Le plus célèbre écrivain de son temps avait choisi de fuir le Reich en mars 1934. Pressentant le Mal se répandre, il avait préféré fuir plutôt que vivre dans la honte et le déshonneur. Dès lors, sa vie tout entière ne sera que fuite : il y aura Londres, où on le déclare Allien Ennemy, puis New-York, où les uns réclament inlassablement papiers et formalités quand d’autres l’idolâtrent comme le nouveau Sauveur du peuple juif. Zweig ne supporte plus ces rôles qu’on lui impose et fuit une dernière fois avec Lotte à Petropolis au Brésil. Là, le couple pourrait retrouver sérénité, harmonie, bonheur même… Mais Zweig n’en a pas fini avec sa mélancolie et les tourments de son âme. Comment vivre quand ses frères sont raflés, torturés, déportés, exterminés ? Zweig a perdu sa verve et son envie d’écrire. Les mots ne peuvent rien, il en est convaincu. Son unique salut est dans la mort.

 

Quelle audace ! Combien d’auteurs se sont essayés au genre du roman biographique et combien ont accouché d’un récit fade, décevant, où histoire et écriture ne font pas bon ménage. Laurent Seksik, lui, a non seulement osé toucher à l’un des piliers de la littérature, mais en plus il nous offre un récit riche, fort et justement écrit.

En effet, c’est avec un réel plaisir qu’on plonge dans les derniers instants de la vie de Stefan Zweig. Le roman suscite l’intérêt, d’abord parce qu’il retrace rétrospectivement la carrière de l’écrivain et nous rappelle, avec habileté et légèreté, les qualités et les travers de ses écrits. Ainsi, Ernst Feder, auteur et journaliste lui aussi en exil, lance à Zweig au beau milieu de leur partie d’échecs : « Tu ne racontes pas une histoire. Tu utilises un narrateur pour relater un récit, et ce narrateur s’entretient avec un tiers qui écoute sa confession. Tu as porté à son plus haut niveau la technique du récit enchâssé. Tu as inventé le style romanesque psychanalytique. ».

Ce roman suscite encore l’intérêt parce qu’il imagine et explore l’âme de Stefan Zweig, il peint les tourments d’un écrivain qui, après avoir connu le succès mondial, est considéré comme l’Ennemi dans sa propre patrie puis dans toute l’Europe. Un écrivain qui perd chaque jour un peu plus ses mots : à la suite de son dernier opus, Le monde d’autrefois, les pages restent invariablement blanches. « Le monde qu’il avait connu était en ruines ; les êtres qu’il avait chéris étaient morts ; leur mémoire livrée au saccage. Il s’était voulu le témoin, le biographe des riches heures de l’humanité ; il ne parvenait pas à se faire le scribe d’une époque barbare. ». Tout au long de ce roman, le lecteur assiste, impuissant, à la détresse grandissante de Stefan Zweig qui essaie, cherche à exprimer combien ce qui se joue au-delà de l’Atlantique le tourmente mais rien n’y fait : il ne peut dire l’indicible. C’est dans une langue tâtonnante, presque ténue, que Laurent Seksik suggère cette souffrance, ce mal qui ronge l’écrivain : « Aujourd’hui son esprit était à sec, son encrier tari. Les mots se dérobaient, ses propres personnages le fuyaient. Le miracle était terminé. Dans son monde intérieur régnait une atmosphère de fin du monde. […] Son esprit était à l’image du monde des Juifs. Une terre sous la cendre. ».

Au-delà de l’écrivain, c’est aussi un homme que ce roman tente de dévoiler, un homme en proie au doute, à la culpabilité, au pessimisme, un homme qui ne se reconnaît plus dans ce monde, un homme sans identité. Peut-être peut-on lire derrière cette expérience individuelle une douleur plus universelle ? Comment dire, comment vivre lorsqu’un drame collectif se joue là, tout à côté de nous ? Aussi, lorsque le lecteur parvient au terme de ce récit, il ressent, partage le soulagement et l’apaisement de l’homme au moment où il porte le poison à ses lèvres : Zweig quitte les hommes avec lesquels « il ne sera jamais parvenu à la moindre insouciance », laissant à la postérité son œuvre, « l’unique geste qu’il aura accompli avec légèreté ».

L’audace de Laurent Seksik est belle : il rappelle à notre mémoire à la fois un écrivain exceptionnel et un homme tourmenté, entravé dans une époque déshumanisée. Il interroge le lecteur, le confronte à ses propres réalités dans une langue à la fois sobre et élégante qui donne un souffle puissant au récit. On ne peut refermer ce livre sans garder à l’esprit des phrases qui trouvent en chaque lecteur une résonance singulière.

« Terminées les lectures, plus jamais le regard posé sur la page d’un livre. Plus jamais les yeux ouverts sur d’autres univers. Et l’étrange et lumineuse intimité avec l’auteur, l’impression d’être aspiré dans un monde, plus jamais le voyage imaginaire, la distorsion du temps. »

 

 

Les derniers jours de Stefan Zweig, Laurent Seksik, Éditions Flammarion, 2010

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