Alexandra Joly

 

(France)

 

Viens me retrouver

 

 

 

Daniel est romancier ; Jean, son personnage. Ils vivent tous deux à Metz, en Lorraine, et se débattent avec les méandres de leur vie. Daniel lutte avec les fils de son intrigue jusqu’au moment où, pour venir à bout de son nouveau roman, une idée s’impose : se débarrasser de Camille, l’amie de Jean. Or, ce dernier n’est pas de cet avis et décide de faire barrage au projet du démiurge.

 

Parallèlement à ce récit cadre où le monde de la fiction se heurte à celui de la réalité, Camille, l’héroïne du récit encadré, voit son quotidien bouleversé par des révélations sur la disparition de ses parents : si sa mère est bien morte dans un accident au Kenya, son père, lui, a survécu et erre depuis dix ans dans le bassin méditerranéen. Avec d’infinies précautions, il cache son existence car, témoin d’un crime impliquant un homme influent, il a vite compris que cet accident n’avait rien d’un accident et que sa vie et celle de Camille étaient menacées. Néanmoins, à chaque étape de son périple, il a laissé des lettres codées à sa fille dans l’espoir que celle-ci vienne un jour le retrouver… ce à quoi Jean va dès lors s’employer.

 

Ce premier roman de Pierre Vendel ne manque pas d’originalité puisque plus qu’une mise en abîme de l’écriture il explore les frontières ténues qui séparent la fiction de la réalité : sur un mode métaphorique, il pose la question de la création littéraire et du réel pouvoir de l’auteur sur son œuvre. Le romancier est Dieu : il crée le monde à travers ses pages, il donne vie aux êtres et il contemple son œuvre, comme le souligne ce remarquable prologue :

 

«  Au commencement de cette histoire, Daniel, un poète d’origine tchèque, eut l’idée d’écrire un roman. Le projet lui trottait dans la tête depuis un moment déjà…

 

Le premier jour, il imagina où et quand pourrait se dérouler l’action.

 

Le lendemain, il créa ses personnages : Camille, ses parents, Maya, Samuel, Victor… et moi !

 

Le troisième jour, il inventa l’histoire dans laquelle il allait nous faire évoluer ; ainsi naissait notre monde, un monde réaliste qu’il avait construit selon l’image qu’il s’en faisait.

 

Vingt quatre heures plus tard, il tissa des liens entre ses personnages ; c’est de cette façon, entre autre, que je devins l’amant de Camille.

 

Au cinquième jour, il introduisit la notion de suspens au cœur de son récit. A partir de là, nos vies devinrent subitement plus compliquées, les relations entre nous inextricables.

 

Puis le sixième jour, il sema l’orgueil, la vanité et la rancœur dans nos pensées.

 

Daniel relut alors ce qu’il avait écrit et crut que c’était bien.

 

Le lendemain, il se reposa… le surlendemain aussi, ainsi que les jours qui suivirent… et, ne sachant plus comment sortir de cet embrouillamini d’intrigues qu’il avait inventées, il se mit en tête de se débarrasser de Camille… »

 

Cependant, il arrive que les rouages de la création se grippent. En effet, combien d’écrivains n’ont-ils pas confessé qu’ils avaient été imprégnés, voire vampirisés, par leurs propres personnages et leur intrigue au fil de la création romanesque au point de mettre en doute leur totale autonomie de démiurge. « Il nous avait embarqués dans une histoire et notre destin vacillait désormais en face du précipice ». Viens me retrouver s’apparente alors à un laboratoire romanesque où toutes les possibilités sont envisageables et où le personnage n’hésite pas à asseoir sa volonté sur celle de l’auteur. « La perspective d’en finir avec Camille me retournait. Je n’avais plus goût à rien et l’idée de flâner au lit me filait la nausée. Il fallait absolument que je trouve un moyen de guider sa plume où je voulais qu’il me mène ; en quelque sorte que je lui dicte sa pensée ! ». Le sujet est indéniablement original ; on regrettera toutefois que sa réalisation s’effiloche un peu au fil du texte. En effet, le récit encadré finit par prendre le pas sur le récit encadrant, comme si l’auteur lui-même avait été emporté par sa propre fiction.

 

Pour servir cette double narration, le romancier a campé deux personnages qui constituent l’avers et le revers de ces deux mondes. Tout d’abord, il y a le personnage du romancier, Daniel, juste dans ses interrogations, ses doutes, ses hésitations et surtout sa folie littéraire. En miroir, la figure de son personnage, Jean, un alter ego à la fois ressemblant et dissemblable par sa capacité à aller là où le romancier hésite. Un être de papier si réaliste que le lecteur oublie parfois qu’il ne lit que la fiction d’une fiction première. Les personnages secondaires sont, quant à eux, un peu plus conventionnels : leurs traits sont plus attendus voire stéréotypés avec, par exemple, une Camille à fleur de peau qui répond aux situations nouvelles par des larmes un peu faciles.

 

Certains apprécieront le caractère engagé de l’auteur qui profite de la parole de ses personnages pour dénoncer les injustices de ce monde, les inégalités et l’impunité dont jouissent les puissants. Toutefois, cette verve s’apparente par endroit à une forme de didactisme qui ne sert pas nécessairement l’intrigue romanesque  et qui peut parfois desservir la lecture.

 

Pour finir, soulignons le caractère prometteur de l’écriture qui, dans la première partie notamment, offre des images de qualité. Pierre Vendel joue à explorer et à filer des métaphores nées du registre familier pour révéler leur poéticité. Ainsi, de l’expression populaire filer un mauvais coton, le romancier tire le fil de l’image jusqu’à la renouveler : « Toujours est-il que le coton, à force d’être filé de la sorte, avait fini par se casser et chacun était parti de son côté, avec des tas de souvenirs sur la quenouille. ».

 

Même si on peut reprocher au récit d’adopter au fil des pages un déroulement de plus en plus traditionnel, Viens me retrouver reste un roman plaisant à lire qui révèle quelques trésors stylistiques pas dénués d’intérêt.

 

 

Viens me retrouver, Pierre Vendel, éditions du Chasseur abstrait, 2012

 

 

 

 

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Alexandra Joly est née en 1977. Elle est certifiée de Lettres Classiques et vit à Metz.
Ses centres d’intérêt : les livres, les voyages, l’Art Nouveau et la danse.
Il lui arrive souvent de rédiger des notes de lecture et de défendre avec enthousiasme les auteurs qu’elle aime.

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