Alexandra Joly

 

Alexandra Joly

 

(France)

 

 

 

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Voici  l’histoire du peuple russe des heures les plus sombres de l’URSS aux premières brèches dans le rideau de fer sous Brejnev porté par trois figures singulières, trois garçons atypiques qui se sont rencontrés sur le banc de l’école. Ilya l’enfant pauvre mais plein de fougue, Sania le musicien fragile et Micha le juif. Grâce à la culture et au soutien de leur professeur de lettres Victor Iouliévitch, chacun d’eux va construire à sa manière sa propre liberté au sein de ce régime totalitaire et devenir de façon pleine ou en pointillé un dissident du pouvoir.

 

La force du récit de Ludmila Oulitskaïa tient d’abord à la force de ces personnages remarquablement campés. Ils happent le lecteur dans le tourbillon de leur vie et lui présentent au gré de leurs avancées d’autres individus colorés et charnus, comme la grand-mère de Sania Anna Alexandrovna ou ce professeur de lettres tout à fait romanesques, Victor Iouliévitvh, « un mélange de Don Quichotte et de Cervantès » (p. 257) :

 

« Tous les mercredis, Victor Iouliévitch entraînait à travers Moscou les Amateurs de Lettres Russes, les Lurs, comme ils s’appelaient eux-mêmes. Soufflant dans sa petite flûte, il les emmenait hors d’une époque misérable et malade, les transportant dans un univers où fonctionnait la pensée, où vivaient la liberté, la musique et les arts de toutes sortes. Voilà, c’était ici que tout cela habitait ! Derrière ces fenêtres. / Ces vagabondages dans les hauts lieux littéraires de Moscou avaient un caractère délicieusement chaotique. » (p. 68)

Ces personnages portent les souffrances mais surtout les résistances du pe

uple russe. « S’il y avait bien une chose dont V. I était totalement dénué, c’était la fierté d’appartenir à un peuple quel qu’il soit, il se sentait à la fois un paria et un « sang bleu », et ces temps judéophages lui répugnaient surtout pour des raisons esthétiques : des gens laids habillés de vêtements laids se conduisaient de façon laide. La vie au-delà des limites de l’espace livresque avait quelque chose d’insultant, alors que dans les livres palpitaient une pensée vivante, de l’émotion, un savoir… Le décalage était insupportable, et il s’immergeait de plus en plus dans la littérature. Seuls les enfants auxquels il enseignait le réconciliaient avec cette réalité écœurante. » (p.50). La dissidence est partout, dans les hauts faits comme dans les actes du quotidien. C’est en entrant en littérature que les trois personnages principaux entrent subrepticement en résistance. Viktor Iouliévitch pensait construire ainsi « toute une armée d’élèves, pas très grande mais vaillante […] pour résister aux horreurs sordides et écrasantes de [leur] existence » (p.96). La littérature pour se sauver soi-même, la littérature pour résister à l’uniformisation des pensées, la littérature pour dénoncer les doctrines.

 

Ce récit est aussi une grande fresque dense et riche de la littérature russe. Un ouvrage qui vous donne la main, vous promène au milieu de ses décors et de ses personnages pour vous donner envie de l’explorer plus encore. Une envie forte alors de découvrir ou redécouvrir Tolstoï, Gogol, Pouchkine, Soljénitsyne et d’autres.

 

 

Le Chapiteau vert, Ludmila Oulitskaïa, éditions Gallimard, 2014 pour la traduction française

 

 

 

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En un récit bref et drolatique, le narrateur nous raconte son enfance où le mensonge tient lieu de réalité.  Il livre, avec la naïveté de l’enfant qu’il était, l’amour passionnel d’une mère, gagnée par la folie, et d’un père, éperdument amoureux, tous deux unis autour de leur hymne personnel, un slow de Mister Bojangles.

 

Ce premier roman est une réussite, une petite pépite que l’on regarde avec curiosité et intérêt. Oliver Bourdeaut pose un regard neuf, amusé et émouvant sur la maladie mentale de cette mère. Il compose un univers délicieusement fou où Mademoiselle Superfétatoire, un oiseau domestiqué, constitue le quatrième membre de cette famille, où la musique de Bojangles fait danser les phrases, où l’endroit et l’envers s’inversent pour rendre le monde si ce n’est plus beau, au moins plus acceptable et plus vivable.

 

« Elle ne me traitait ni en adulte, ni en enfant mais plutôt comme un personnage de roman. Un roman qu’elle aimait beaucoup et tendrement dans lequel elle se plongeait à tout instant. Elle ne voulait entendre parler ni de tracas, ni de tristesse.

  • Quand la réalité est banale et triste, inventez-moi une belle histoire, vous mentez si bien, ce serait dommage de nous en priver.

Alors je lui racontais ma journée imaginaire et elle tapait frénétiquement dans ses mains en gloussant :

  • Quelle journée mon enfant adoré, quelle journée, je suis bien contente pour vous, vous avez dû bien vous amuser ! » (p. 14)

 

La richesse de cet ouvrage tient encore au rythme qu’impose l’alternance entre la narration distanciée et parfois ingénue de l’enfant et les pages de journal laissées par son père, dans lequel il retrace ce parcours amoureux hors normes.

 

« Son comportement extravagant avait rempli toute ma vie, il était venu se nicher dans chaque recoin, il occupait tout le cadran de l’horloge, y dévorant chaque instant. Cette folie, je l’avais accueillie les bras ouverts, puis je les avais refermés pour la serrer fort et m’en imprégner, mais je craignais qu’une telle folie douce ne soit pas éternelle. Pour elle, la réalité n’existait pas. » (p. 55)

 

Voici donc un récit à découvrir pour donner un joli coup de gomme aux mots savants et médicaux qui font mal et créent de la distance avec ceux que la maladie accable, et  pour apporter un grain de douce folie à un quotidien parfois bien sombre.

 

 

En attendant Bojangles, Olivier Bourdeaut, éditions Finitude, 2015

 

 

 

 

 

 

 

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Alexandra Joly est née en 1977. Elle est agrégée de Lettres Classiques et vit à Metz. Ses centres d’intérêt : les livres, les voyages, l’Art Nouveau et la danse. Il lui arrive souvent de rédiger des notes de lecture et de défendre avec enthousiasme les auteurs qu’elle aime.

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