Alexandra Joly

 

Alexandra Joly

 

(France)

 

 

 

Alexandra Joly

 

Mémoires est le récit non pas d’une vie mais de deux : les vies de deux êtres complémentaires, indissociables, qu’originellement tout opposait. Beate Künzel, allemande, est née en 1939 à Berlin : son père a servi sous les couleurs du IIIème Reich, dans la Wehrmacht, sans conviction réelle mais, comme nombre d’Allemands, par obligation et crainte. Serge Klarsfeld, juif non pratiquant, né en 1935, se trouvait à Nice au moment où la Gestapo a fait irruption dans leur immeuble. Caché dans le double fond d’une armoire avec sa mère et sa sœur, il a été le témoin sonore du sacrifice de son père, Arno, arrêté et mort en déportation.

 

«  Cette nuit de la rafle est restée toute ma vie, comme pour tous les enfants juifs qui ont connu des rafles et perdu des êtres chers, une référence qui a forgé mon identité juive. Je n’ai hérité de cette identité ni par la religion ni par la culture : mon identité juive c’est la Shoah en arrière-plan et un indéfectible attachement à l’Etat juif. » (p. 31).

 

Ce récit retrace donc l’union, amoureuse et militante, de cet homme et de cette femme qui ont mis leurs forces au service de la quête de la Vérité et de la Justice. Beate, la première, alors que l’ère du temps était au silence autour du génocide juif et de l’impunité d’anciens dignitaires nazis, milite pour dénoncer la vie paisible de hauts fonctionnaires et hommes politiques allemands puis français, anciens agents actifs de la persécution et de l’extermination des Juifs. Le fait d’arme qui va la faire connaître au grand public et médiatiser son combat est la gifle assénée au chancelier Kiesinger le 7 novembre 1968. « Au moment d’arriver derrière Kiesinger, il sent une présence et se retourne légèrement. Soudainement, mes nerfs se détendent. J’ai gagné. Criant de toutes mes forces « Nazi § Nazi ! », je le gifle à la volée, sans même voir l’expression de son visage. » (p. 144)

 

Dans ces Mémoires, Béate et Serge prennent la parole ; narrateurs tour à tour, ils racontent des décennies de lutte pour la reconnaissance de la vérité et la réparation des préjudices subis. Le récit, bien que très précis et documenté, ne souffre d’aucune langueur. Le lecteur est captivé par ces vies hors du commun qui ont bouleversé notre connaissance de la Shoah et qui ont permis de rééquilibrer les injustices. Admiration totale pour Béate et Serge.

 

 

Mémoires, Béate et Serge Klarsfeld, Fayard-Flammarion, 2015

 

 

 

On ne voyait que le bonheur

 

Alexandra JOLY

 

Et si vous estimiez votre vie à l’aune des sommes d’argent qui la rythment, du temps qui passe et du temps qui se perd, des personnes que l’on rencontre ? C’est le parti que prend Antoine, le narrateur, assureur de son métier, pour évaluer ce que vaut sa propre vie.

 

Un roman qui donne à voir d’abord : de courtes scènes, des tranches de vie au début… un ensemble apparemment décousu.

Un roman choc où la violence du quotidien, les désillusions conjugales, les petites phrases apparemment inconséquentes, l’argent, les actes manqués et les remords s’immiscent dans ce qui devrait former le bonheur et « les petits bonheurs de la vie ».

Un roman qui interroge : que vaut le bonheur ? que cachent les apparences du bonheur ?

Un roman qui dérange le lecteur en faisant osciller le curseur de ce qu’on nomme le bien et le mal, l’amour et la folie.

Un roman qui tire sa force du long monologue narratif qui constitue la totalité du récit : chaque parole et chaque rencontre nous sont transmises par le prisme des pensées, des croyances, des espoirs et des déceptions de notre assureur. Un point de vue unique pour tenter de bouleverser le vôtre.

 

« Une vie, et j’étais bien placé pour le savoir, vaut entre trente et quarante mille euros.

Une vie ; le col enfin à dix centimètres, le souffle court, la naissance, le sang, les larmes, la joie, la douleur, le premier bain, les premières dents, les premiers pas ; les mots nouveaux, la chute de vélo, l’appareil dentaire, la peur du tétanos, les blagues, les cousins, les vacances, les potes, les filles, les trahisons, le bien qu’on fait, l’envie de changer le monde.

Entre trente et quarante mille euros si vous vous faites écraser.

Vingt, vingt-cinq mille si vous êtes un enfant.

Un peu plus de cent mille si vous êtes dans un avion qui vous écrabouille avec deux cent vingt-sept autres vies.

Combien valurent les nôtres ? » (extrait de l’éditeur)

 

par Alexandra JOLY

 

 

On ne voyait que le bonheur, Grégoire Delacourt, ed. JC Lattès, 2014

 

 

 

La Constellation du Chien

 

joly

 

Hig est un rescapé. Voici neuf ans qu’il lutte pour survivre, quelque part dans le Colorado, neuf ans qu’est survenue la Fin de Toute Chose. Dans cette lutte, il a rencontré Jasper, son très fidèle chien, et Bangley, un autre rescapé. Dans cette cohabitation forcée, ils unissent leurs forces pour préserver leur campement, un petit aérodrome de campagne, contre les attaques de quelques hommes prêts à tout pour s’emparer de leurs maigres biens. La Fin de Toute Chose a réveillé les instincts primaires et on n’hésite pas à abattre de sang-froid quiconque, homme, femme ou enfant, entame votre territoire. Bangley, expert en armes à feu et à la gâchette facile, parvient à se contenter de cette vie alors que Hig continue à croire que plus loin c’est peut-être différent. Pilote, il parcourt des miles à bord de son Cessna à la recherche d’autre chose. 

 

Malgré son sujet, ce roman n’a pas la noirceur de La Route de Mac Carthy. Ces paysages d’apocalypses gardent la beauté des Rocheuses. La Fin de Toute Chose n’est pas dévastation et ruine mais détails : en effet, les rouges, les ocres ou les verts de la nature ne sont pas absents de ce roman, seul le vide et le dérèglement des saisons soulignent le point de non-retour. « Des forêts clairsemés, des pins à une feuille, des genévriers presque noirs et encore vivants. Des arbres du désert dont les branches épaisses et tarabiscotées ne montent jamais haut. Rabougris et têtus. […] Prêts à tout pour ne pas mourir. » (p. 212).

Par ses décors et surtout par ses aventures, le roman emporte l’adhésion du lecteur dès les premières pages. Hig partage ses souvenirs, ses espoirs, ses craintes sans retenue et l’on voyage tout à la fois dans le temps et dans l’espace. La dichotomie des caractères des protagonistes capte aussi toute l’attention puisque leur survie est perpétuellement menacée : menacée par l’explosion de ce « couple » bien plus encore que par les attaques des maraudeurs. Le ton est souvent distancié, comme glacé par ces années de lutte, et il s’emballe lorsque l’inhabituel vient rompre ce perpétuel recommencement ; et c’est à bord de son Cessna qu’Hig se livre encore le mieux. « Et il y a ce moment où, durant le vol, […] je me sens comme libéré des détails pénibles : je ne suis pas malade de chagrin, ni moins souple qu’avant, ni jamais seul, je ne suis pas cette personne qui vit avec la nausée d’avoir tué et qui semble destinée à tuer de nouveau. Je suis celui qui survole tout cela et observe de haut. Rien ne peut me toucher. Il n’y a personne à qui le raconter et pourtant il semble très important de trouver les mots justes pour le dire. La réalité et ce que ça fait de lui échapper. Même encore aujourd’hui, c’en est parfois insupportable tant c’est beau. » (p. 70)

Bref, un roman d’aventures sur fond d’apocalypse où le narrateur égraine toute la palette des émotions qui le saisissent encore. Evasion garantie.

 

 

La Constellation du Chien, Peter Heller, éd. Babel Actes Sud, 2013 (pour la traduction française)

 

 

 

 

 

 

 

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Alexandra Joly est née en 1977. Elle est agrégée de Lettres Classiques et vit à Metz. Ses centres d’intérêt : les livres, les voyages, l’Art Nouveau et la danse. Il lui arrive souvent de rédiger des notes de lecture et de défendre avec enthousiasme les auteurs qu’elle aime.

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