Alexandra Joly

 

 

(France)

 

 

  

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« Tu verras quand tu seras grand… »

 

 

Ce récit est le témoignage d’un père frappé par la mort accidentelle de son fils, Clément, tout juste âgé de douze ans. Il interroge la moindre bribe de son espace quotidien, il cherche les traces, les empreintes laissées par son enfant ; il se surprend à survivre alors que le pire est arrivé ; il se demande comment il pourra continuer. C’est ainsi que dans le gouffre de sa souffrance, deux rencontres furtives le mènent vers l’Afrique avec l’espoir fou de sentir, un jour peut-être, sa douleur s’atténuer.

 

Comme nombre de parents, le narrateur utilisait cette formule de prétendue sagesse qui rappelle, avec un plaisir intérieur certain, la distance qui sépare l’adulte de l’ado, « tu verras » : « tu verras plus tard, tu me remercieras » ou « tu verras plus tard que j’avais raison ». Mais lorsque la mort frappe et que l’enfant disparaît, alors la formule consacrée, le leitmotiv, revient hanter le narrateur. Comme ce « tu verras » était vain, risible, ridicule-même ! On parle au futur parce qu’on se croit à l’abri… et tout à coup, il n’y a plus que le passé, de l’imparfait, du passé composé, mais plus de présent et aucun futur.

 

Tu verras est un roman bref, simple, fait de pudeur et de retenue. Juste ? Seuls ceux qui ont connu l’effroyable douleur pourront en juger mais il est certain qu’il ne laisse pas indifférent. Le narrateur dévoile petit à petit le drame qui le touche par l’intérêt exacerbé qu’il prête aux gestes insignifiants du quotidien et aux objets les plus anodins, parce que c’est justement ce quotidien le plus banal que la mort ébranle. Dans un premier temps, ce père cherche à éviter tout ce qui le ramène à Clément et à cette absence. « – A ce petit jeu-là, il te faudra te débarrasser de tout, tout jeter à la poubelle, changer d’appartement, changer de ville, changer de vie !, ai-je tenté de me raisonner en introduisant le passe dans la serrure cruciforme et en tournant malgré tout, en me contraignant pour chasser de mon imagination les doigts de Clément qui avaient saisi le même métal et dont, avec le matériel adéquat, on pourrait encore révéler les empreintes par endroits. ». Eprouver la perte de l’Autre c’est aussi affronter le constat que, pour le reste des hommes, la vie continue : « Dans une vie, les drames des uns ne sont pas nécessairement une fatalité pour les autres. C’est d’en être préservé qui est normal, me répétais-je alors que je ressentais comme autant de coups de poing à l’estomac tous les détails de l’insouciance qui régnait dans cet appartement. » Voilà la réalité crue que Nicolas Fargues met à nu sous nos yeux de lecteur.

 

Sans jamais sombrer dans le pathos ni le larmoyant, Nicolas Fargues interroge la vie. Il aborde l’inévitable question de son sens auquel ce roman ne cherche pas à apporter de réponse si ce n’est ce qui peut apparaître comme une évidence pour un parent : « ce visage que j’interrogeais une dernière fois avant les flammes, sans y lire plus rien de douze années aussi prometteuses qu’inutiles, douze années de la vie d’un être dont il a fallu qu’elle soit brutalement interrompue pour que je comprenne qu’elle donnait un sens à la mienne. ». Il interroge bien davantage cette nécessité vitale de faire face, d’avancer, de continuer malgré tout. Pourquoi ? Parce que, comme l’analyse si justement le narrateur de ce roman, « la nature a bien fait les choses pour les hommes : le corps est ainsi conçu qu’il trouve des solutions pour nous empêcher de mourir de chagrin, un peu comme on finit par s’évanouir sous la torture. ». Aimer son enfant, qu’est-ce que cela veut dire ? Comment faut-il l’éduquer ? A quoi bon ces heures à lui rappeler ce qui est pour son bien si c’est pour finir sous une rame de métro ? Oui, à quoi bon ?

 

Finalement, par le partage de cette expérience du deuil d’un enfant, ce roman amènera peut-être le lecteur à prendre tout ce qui compose son quotidien avec un peu moins d’insouciance, à laisser le plaisir intact sans l’entacher de la moindre réflexion qui l’affadirait, à éviter les sempiternelles projections dans un avenir lointain, toujours incertain, pour saisir l’intensité du présent.

 

 

 

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Tu verras, Nicolas Fargues, éditions POL, 2011

 

 

 

 

 

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Alexandra Joly est née en 1977. Elle est certifiée de Lettres Classiques et vit à Metz. Ses centres d’intérêt : les livres, les voyages, l’Art Nouveau et la danse. 

Il lui arrive souvent de rédiger des notes de lecture et de défendre avec enthousiasme les auteurs qu’elle aime.

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