Alexandra Joly

 

 

(France)

 

 

  

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De la boue à n’en plus finir

 

 

Mississipi c’est une histoire de familles du Sud des Etats-Unis dans les années 40. Il y a les Blancs : Henri et son jeune frère Jamie, Laura la femme d’Henry, leurs enfants et le Vieux, l’acariâtre McAllan. Il y a les Noirs : Florence, sage-femme et femme de ménage de Laura, Hap son mari, ouvrier d’Henry, Ronsel, leur fils aîné héros de la Libération et leurs deux autres enfants.

Ces deux familles, qu’opposent la culture sudiste et les préjugés, voient leur destin se sceller dans une ferme isolée et sans confort, perdue au milieu des champs de coton.

 

Dès les premières pages, Mississipi happe le lecteur pour le traîner dans la boue et sous le soleil écrasant de ces terres agricoles. Il vous tient ferré à cet univers hostile, vous donnant à chaque instant l’espoir d’un renouveau pour mieux vous enfoncer encore dans les traditions.

 

Ce premier roman d’Hillary Jordan vous captive d’abord par son atmosphère. La chaleur lourde suinte à travers les pages : vous subissez comme Laura l’austérité et la rudesse des lieux et comme Hap vous éprouvez la peine et le labeur de chaque tâche. L’auteur s’attarde sur les matériaux et les textures ; plus qu’elle ne peint le décor, elle le travaille de ses doigts jusqu’à en imprégner le lecteur. « Il y avait des parcelles brunes et des bicoques en bois brut abritant des métayers, avec devant des cours boueuses. Des femmes, dont on ne pouvait dire si elles avaient trente ou soixante ans, accrochaient du linge à des fils détendus tandis que, plantés sur un porche, des hordes de gamins aux pieds nus et crasseux nous observaient, apathiques. » Un univers de boue, une boue qui colle aux hommes, aux sens propre et figuré.

 

La force de ce roman tient aussi à la période dans laquelle il se déroule : aux Etats-Unis, dans le Sud plus particulièrement, la ségrégation raciale sévit. Non seulement les Noirs sont dépourvus de droits civiques mais ils n’ont guère davantage de droits économiques. Les fermiers noirs sont dépendants des propriétaires terriens. Hap est fier : il ne donne que le quart de sa récolte à Henry et se surprend à rêver d’être propriétaire de quelques terres. Florence, sa femme, est quant à elle plus inquiète : il est trop fier et risque d’attirer le mauvais œil. Ronsel, en partant pour l’Europe, fait l’expérience d’une liberté nouvelle sous les ordres du général Patton. Au fur et à mesure de leur avancée, les femmes se jetaient à leur cou, peu importait alors qu’ils étaient noirs ou blancs. Aussi lorsque Ronsel rentre au pays, ne peut-il plus accepter la soumission et les humiliations. Mais il n’est pas le seul : Jamie est lui aussi rentré de la guerre et, comme Ronsel, il a ses démons et ses nouvelles convictions. Le racisme des hommes d’ici, et surtout de son père le vieux McAllan, il ne peut plus le supporter. C’est autour de la rencontre de ces deux hommes, marqués au fer rouge de la guerre, que le destin des familles se scelle. Les personnages de ce roman, à l’exception du vieux, ne sont ni bons ni mauvais : ils avancent avec leur rêve et leur haine, ils luttent contre le déracinement et l’enracinement. Laura quitte sa ville pour suivre son mari dans cette contrée hostile et sauvage : une expérience boueuse qui l’imprègnera, elle aussi, au plus profond de sa chair.

 

Mais enfin, ce qui tient par-dessus tout le lecteur en haleine, c’est probablement la remarquable composition de l’œuvre. L’histoire est livrée sous forme de fragments qui, mis bout à bout, tissent l’intrigue. La narration de chaque bribe est confiée à un narrateur différent : le lecteur est donc tour à tour homme ou femme, blanc ou noir, mais jamais il n’est l’abject McAllan. Voilà pourquoi il compatit avec les personnages, leur pardonne leurs faiblesses et leur rend grâce à ses yeux. A cette composition narrative forte s’ajoute la construction temporelle qui fait le choix de commencer par la mort et l’enterrement hâtif du vieux. La suite du récit n’a pour autre but que d’éclairer cette scène liminaire bien sombre et de susciter le désir d’en savoir plus et de comprendre.

« – C’est quoi ça, maman ? a demandé Amanda Leigh

– C’est ton papa qui ferme le cercueil de pappy.

– Il va se fâcher ? a murmuré Bella, effrayée

Laura m’a jeté un petit coup d’œil farouche.

– Non, ma chérie, a-t-elle répondu. Pappy est mort. Il ne se fâchera plus jamais. Maintenant, mettez votre manteau et vos bottes. Il est temps de porter votre grand-père en terre.

Heureusement qu’Henry n’était pas là pour entendre la satisfaction dans sa voix. » 

A partir de cette dernière phrase, tout est habilement agencé pour que peu à peu, mais sans réels coups de théâtre, le lecteur pressente le pire arriver et pour que, comme dans une tragédie, il espère que le destin change son cours tout en sachant que c’est impossible. On ne peut se défaire de la boue.

 

 

 

 

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Mississipi, Hillary Jordan, éditions 10/18, 2010 pour la traduction française

 

 

 

 

 

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Alexandra Joly est née en 1977. Elle est certifiée de Lettres Classiques et vit à Metz. Ses centres d’intérêt : les livres, les voyages, l’Art Nouveau et la danse. 

Il lui arrive souvent de rédiger des notes de lecture et de défendre avec enthousiasme les auteurs qu’elle aime.

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