Alexandra Joly

 

 

(France)

 

 

 

 

 

De passage

 

 

 

      

Dans son premier recueil, Funambule, Pierre Vendel photographiait, radiographiait notre société et ses hommes de ses propres mots. Dans le Passant, il nous emmène sur les chemins de ce même monde. Déambulation, pérégrination, errance, calvaire… Ce chemin lyrique est celui de toutes les beautés et de toutes les atrocités, de tous les ravissements et de toutes les afflictions, de tous les bonheurs et de toutes les peines. Pierre Vendel est un passant, un témoin : il marche dans les pas du poète qui veut se faire voyant et « la première étude de l’homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière ; il cherche son âme, il l’inspecte, il la tente, l’apprend. » (A. Rimbaud, Lettres dites du voyant, 1971). Ainsi, conformément à cette démarche poétique revendiquée dès le poème liminaire, notre barde lorrain  multiplie ses figures pour mieux s’étudier et comprendre l’Homme.

 

« Je suis le passant,

Le Juif, l’Arménien, le Cathare

Le Gavroche sur sa barricade perché

Le Tutsi perdu dans l’histoire

L’étudiant jetant

Son pavé dans la mare. » (« Le Passant »)

 

Pierre Vendel s’engage. Sous forme de petits contes (« Le fait du Prince »), de fables (« La Soubrette et le Calife »), de poèmes narratifs (« Rue Leopold Sedar Senghor ») ou encore de « Manifeste », il s’engage contre la dictature, contre l’oppression, contre le capitalisme, contre l’inconscience et l’individualisme. Il pleure le monde qui part à vau-l’eau et pourtant l’espoir est toujours là. Sa « vérité est toujours révolutionnaire ».

 

« Du fond des méandres

Renaît de ses cendres

Notre espoir à revendre. » (premiers vers du refrain de « Manifeste »)

 

Pierre Vendel connaît la puissance des mots et la revendique : « Mes lettres sont des soldats […] /Ma plume est une arme » (« Des mots »). Pourtant, alors qu’à la lecture de Funambule, c’est cet engagement qui constituait la qualité essentielle de ce recueil, dans le Passant la trop grande explicité de l’engagement de certains textes réduit le champ des possibles du lecteur : sa pensée est guidée, mise dans des rails ce qui peut freiner sa propre adhésion. Ainsi, certains rapprochements, bien qu’audacieux, restent à mon sens discutables :

 

« Arbeit macht frei »

A-t-on écrit, sur les portails

De la déportation

Me vient alors une question

« Travailler plus

Pour gagner plus »

Nous rendra-t-il nos libertés déchues ?

Dans quel camp sommes-nous reclus ?  (« Le Rat, le Chien et l’Agneau »)

        

L’essence du Passant est semble-t-il davantage dans l’exploration nouvelle des thèmes orphiques. Pierre Vendel a réussi à apporter une fraîcheur et une actualité sociale aux éléments de la tradition poétique. L’engagement ne disparaît pas pour autant : bien au contraire, c’est là qu’il est le plus virulent. Dans « Je vous salue terriens » Dieu s’agenouille, pleure et implore les hommes. Le verbe est efficace et l’image forte :

 

« Et Dieu devient fou sur son île paradisiaque

Le plaisir de l’être lui reste sur l’estomac

Et Dieu réforme les prières et les croyances

Implore l’homme pour moins de démence :

« Je vous salue terriens »…

Le poète est le passant, celui qui n’est jamais que de passage dans le monde, conscient du temps qui passe et qui fuit. La conscience affûtée de notre finitude affûte les mots au point que leurs lames entaillent notre chair, déchire nos sens et ouvre la plaie de cette blessure originelle. Comment expliquer alors l’émoi que suscite la fausse simplicité verbale de « Dans quarante ans » où le poète, « vieillard moribond », s’émeut de pouvoir encore tenir la main de celle qui lui rend visite le dimanche :

 

« La vie nous livre combat

On ne remporte que des batailles

Et au final, elle nous sépare.

Mais je ne veux pas que tu partes déjà

Tu ne veux pas que je m’en aille

Juste rester un peu plus tard

Et garder ta main dans la mienne. » (« Dans quarante ans »)

Le Passant est donc un témoin qui passe sa sensibilité au monde, qui nous renvoie ses pleurs, ses cris et ses beautés dans une langue simple et juste, propre à susciter l’émotion nécessaire à créer l’adhésion.

 

 

Le Passant, Pierre Vendel, éditions du Chasseur abstrait, 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

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Alexandra Joly est née en 1977. Elle est certifiée de Lettres Classiques et vit à Metz. Ses centres d’intérêt : les livres, les voyages, l’Art Nouveau et la danse. 

Il lui arrive souvent de rédiger des notes de lecture et de défendre avec enthousiasme les auteurs qu’elle aime.

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