Ales Steger

 

Citrus

Samedi à trois heures,
Au supermarché.
Tu continues de penser
A ce chapitre sur la naissance de l’univers.
Tu n’arrives pas à te représenter l’état
D’avant le big bang
Lorsque les particules tiédissantes en gestation
Furent emportées d’un coup à travers l’espace et le temps.
Comment penser avant lorsque l’avant n’existe pas ?
Avec des mots comme ici et maintenant,
Comment aller au-delà ? Image que tu ne vois pas.

Samedi après-midi à trois heures,
Entre le rayon des aliments pour chiens
Et les bouteilles d’alcools forts
Te voilà rattrapé par la fragilité des corps.
Il s’agit rarement de corps astral,
Plus souvent de corps chtonique.

Samedi à trois heures,
Et à un mètre seulement,
Un inconnu gît dans une flaque de sang.
Les caissières qui tentent à elles deux de soutenir
Ses membres frémissants
Lui ont glissé sous la tête un sac de haricots.
La plaie lui fend le visage.
Une bave rouge imprègne lentement ta chaussure.
Tu la soulèves. Sensation que tu ne comprends pas.

Au supermarché.
Samedi à trois heures.
Un sachet se renverse et avec lui son kilogramme de lumière.
Les citrons s’éparpillent comme de petits soleils
Sous le chariot.
Minces copeaux d’ordre
Vite retenus par la grille froide du non-sens.
Evénement qui évoque, mais n’explique pas.

A trois heures. Samedi.
Sur le parking tombe la pluie.
On est en janvier ; il fait trop doux pour la saison.
A la télé, ils voudraient
Qu’il fasse plus froid.
Ce serait bon pour le tourisme hivernal.
Ce serait bon pour les récoltes.
Ce serait bon pour la prévention des maladies virales.

Samedi à trois heures.

 

 

Daniel Vicol

 

 

Les yeux fermés

Quand tu fermes les yeux, tu vois un poème.
Vidé de la densité de toutes les choses que tu désires en secret.
Il te fait penser à une pièce fraîchement repeinte de blanc
Dont l’été a oublié de fermer portes et fenêtres.
Mais ça aussi n’est rien qu’une allusion lacunaire aux apparences du monde physique.
D’entrées ou de sorties dans ce poème, point.
C’est un poème primordial, tout juste à l’état de gaz.
Les personnages qui flottent dans le poème, les métaphores
Accrochées à ses murs, peuvent instantanément
Etre dispersés par un courant d’air galactique qui les amalgamera en quelque chose d’autre.
Deux nuages, nus, qui étaient sur le point de commencer à faire l’amour
Se déprennent et projettent une pluie d’étoiles sur le nuage
D’un sanglier abattu cerné par le gris nébuleux
De la fumée de cigarette du père à qui rien n’échappe,
Caché qu’il est dans un coin sombre du poème. Sûrement, c’est lui
Le véritable auteur de chacun des poèmes. Dans la pénombre,
tu ne le vois pas, jusqu’à ce que de lui-même il vienne à toi,
Sans un bruit, par derrière, te couvre malicieusement les yeux de ses paumes
Et demande : C’est qui ? Est-ce que tu vas me tuer ? Est-ce que tu es mien ?

 

 

Noix

Tu es resté les mains vides, et dans tes mains tu tiens une noix.
D’abord, tu la presses et la dissimules comme si elle était ensorcelée,
Mais elle se met à peser sur tout ton être et tu sais alors qu’il te faut
Répondre et, ainsi, tuer le sorcier si tu veux survivre.
Au centre de la noix, il y a le cerneau, mais tu te fiches pas mal du cerneau,
Ce dont tu as besoin, c’est de la solution inscrite à l’intérieur de la coquille.
La pression devenant insupportable, tu resserres ton poing sur le vide et brises la noix.
Tout se tait. Les signes fendus deviennent incompréhensibles,
Et la réponse, sibylline ; mais par les fentes tu te faufiles jusqu’au dedans
Et manges le cerneau. C’est comme ça que tu fais ton trou. Comme ça que tu deviens, TOI, cerneau.
Et que le cerneau devient Toi. Toi s’accroupit et attend
Que la coquille croisse et l’enserre. Tel une espèce de fœtus,
TOI attends accroupi et, dans la noix, il y a de moins en moins de lumière,
De moins en moins de blessures. Lentement, Toi commence à lire les signes,
Et les signes sont de plus en plus pleins.
TOI lit à haute voix, mais alors qu’il s’approche de la fin,
La coquille atteint sa taille définitive et la nuit tombe sur Toi.
Prisonnier de l’obscurité, TOI entend
Bondir d’un haut-de-forme un lapin blanc aux incisives de meurtrier,
Qui s’arrête devant la noix et l’observe sans plus bouger.

 

 

Daniel Vicol

 

 

Un jardin, rempli de fleurs

Nous autres, les hommes, sommes l’océan,
Dit-elle en portant encore une cuillère de caviar
A sa bouche immobile de Finnoise.
La jalousie n’est que l’illusion de la possession,
Et elle ne sent plus rien de tel,
Ni aux côtés de son mari,
Ni aux côtés de l’un ou l’autre de ses amants,
Rien, rien, absolument rien,
A moins peut-être la froide tiédeur de ces nuits blanches
Où ils la tiennent dans leurs bras suants,
A moins peut-être l’irrévérence,
Quand le corps de l’amante de son mari n’est pas plus beau que le sien.
L’amour, c’est la conscience de ne pas posséder,
Dit-elle en portant un petit morceau de saumon
A sa bouche minuscule de Finnoise.
A la fin, rien, rien de rien ne nous appartient,
Dit-elle avidement avec tout ce qu’il y a de mort en elle.
Non, jamais elle ne pourra comprendre,
Comment quelqu’un qui a des yeux pour voir
Peut ne désirer qu’une seule rose dans un jardin, rempli de fleurs.

 

 

Rien que moi, des nuages et des fleurs

On va tous les jours à Sainsbury,
Et puis on se repaît du silence épais des viscères
D’un poulet sous vide.

En promenade, tu veux des perspectives particulières,
J’esquive en jouant les cyniques, mais à la fin je cède,
J’incline le front vers l’humide terre anglaise.

Dans ta chambre d’étudiante, on se défait maladroitement l’un l’autre de nos vêtements,
Tes ongles s’incrustent dans ma cuisse,
Je t’étreins, et on mélange nos salives comme deux petits veaux.

Je le refoule, parce que ça n’aide pas,
Mais chaque fois il revient à la charge, ce sentiment que là où,
Dans ton corps, finit mon corps, il n’y a pas de fin.

Et pas de religion. Tout ce qu’il y a, c’est la maigre et douce consolation,
Lorsque tu t’endors dans mes bras, que soufflent et pour toujours souffleront
Les bourrasques de vent contre les silhouettes élancées des jeunes bouleaux de Gloucester.

Pétales ployants des boutons d’or dans la rosée d’avril,
Des cumulus, des cumulus et toi, souriante,
Sur une photographie oubliée et déjà pâlie.

 

 

Daniel Vicol

 

 

Retour au bercail

Sur l’escalier de fer,
Autour des pots de fleurs flétries,
Germe la rouille.

Les bagages, remplis de linge sale
Et d’anciennes questions, me font tituber.
Comme si, de seuil en seuil, je transportais l’in – tranquillité.

Sur les quatre cents derniers kilomètres, nous n’avons pas ouvert la bouche,
Et aucun de nous deux ne sait s’il trouvera la force de taire
Jusqu’au silence de notre arrivée.

Le regard dans le miroir de la salle de bains,
Devant lequel j’ai fui si loin,
Ne m’a pas quitté des yeux une seconde.

 

 

La bougie

Quand quelqu’un meurt, mais que ce n’est ni le jour, ni la nuit.
Et que vous n’êtes présents ni toi, ni lui. Ni en ce lieu, ni plus loin.
Sa maigre flamme vacille au-dessus de la cuisinière à gaz.

Dans son coin. Et elle ne vit pas, et elle n’est pas morte.
Toi, tu fais le guet, caché derrière la paume de ta main.
Elle ne demande rien, ne donne pas les réponses.

Elle n’est pas du côté du bien. Elle n’est pas du côté du mal.
Elle ne connaît ni le mensonge, ni la vérité, ni le sens ou le non-sens.
Elle n’est pas l’avenir, et elle n’est pas le passé.

Elle est, et en même temps n’existe pas. Ce n’est pas qu’elle est, pourrait être ou a été toi.
Ce n’est pas non plus qu’elle ne pourrait être, ni n’a été que cela ou autre chose.
Ni l’air, ni le feu. Ni la lumière, ni la flamme.

Ni le gouffre, ni l’espoir. Ni le oui, ni le non.
Quand quelqu’un meurt, quelqu’un n’est pas encore mort.
Glissant le long du mur, il s’est hissé en lui-même.

Tu le suis, le rejoins et l’éteins.

 

 

Daniel Vicol

 

 

Le mur

Il ne passe pas un jour sans que tu ne penses
Que toi aussi on t’a emmuré hors du monde.
Qu’on t’a ôté toute perspective. Banni.

Il ne passe pas un matin sans que tu ne te fasses le serment
D’anéantir ce mur aujourd’hui même, et pas un soir
Où tu ne reviennes anéanti. Ta révolte n’a aucun sens.

Personne n’est là pour t’offrir le havre d’un affrontement.
Les briques se délitent, molles comme les heures.
Elles te laissent les traverser avant même que ta paume ne les heurte.

De toute façon, il n’y a pas d’envers, pas d’ailleurs.
Tu ne parviens nulle part, et rien ne te retient nulle part.
Tu es sans le mur où tout pourrait finir enfin.

Les nulle part, personne, jamais, sont ton mur.

 

 

Le caillou

Aucune oreille ne saisit ce que le caillou garde enfoui.
Infime, cela n’appartient qu’à lui, comme la douleur
Prise entre le cuir de la chaussure et la semelle.

Lorsque tu t’en déchausses, le feuillage tourbillonne dans l’alignement dénudé des arbres.
Ce qui fut s’est enfui à jamais ;
Et des piles d’autres sens en plein pourrissement.
Odeur des dispensaires tout proches. Muet, tu vas de l’avant.

Ce que tu gardes enfoui en toi, aucune oreille ne le perçoit.
Tu es l’unique habitant de ton caillou.
Et tu viens juste de le jeter au loin.

 

 

Daniel Vicol

 

 

Protubérances

Muet jaillissement des ions. Suspens de l’énergie en chemin vers le signe.
Apesanteur. Sarabande magnétique dans les os et leurs alvéoles.

Protubérances.

Visibles à l’œil nu seulement lorsque le corps est aculé au crépuscule,
Lorsqu’il est assombri, affaibli et à la merci de tout,
Comme le corps du patient est à la merci des mains sans état d’âme des infirmiers
Qui ferment derrière eux la porte de la radiographie
Et l’abandonnent, livré à lui-même et à l’appareil
Appliqué à sa cage thoracique en une succion caoutchouteuse.
Radiation. Fatale, peut-être.

Protubérances.

A cent cinquante millions de kilomètres de là, à la surface de la chromosphère solaire,
Se dressent sans raison véritable des masses de gaz chauffé à blanc.
Elles tracent un signe prodigieux à la lisière du vide astral,
Rompent leurs attaches et filent à toute allure dans l’espace interstellaire.
Rayonnement. A peine perceptible.

Protubérances.
Protubérances.

Sois chaque syllabe des ondes lumineuses
Qui voyagent dans le temps et la chair,
Pour qu’inscrivant noir sur blanc les blessures,
Tu cicatrises le nom des meurtrissures de ce monde.

 

 

Daniel Vicol

 

 

Traduits du slovène par Danielle Charonnet

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