Albertine Benedetto

 

Albertine-Benedetto

 

(France)

 

 

 

Têtes d’Orphée

 

Depuis Orphée roulant sa tête au flot de l’Hèbre

sa dépouille démembrée

aux mains des fanatiques

Ménades soumises à leur dieu

le vent n’en finit plus de porter les échos

de sa plainte

Orphée sans mains garde les yeux clos

bouche ouverte sur le monde

 

Eurydice bien sûr perdue au jeu de l’ombre

seul un fou d’amour pouvait imaginer

gagner le jeu pipé

aucun bras de lutteur ne serre son cou

à la mort

pourtant le chant

a ouvert la porte sur la morte

restée sur le seuil elle

entend la voix aimée qui s’éloigne

dolente s’épanouit dans le deuil

tandis que sous le poids

sa tête se balance

fleur noire aimantée par la terre

qu’ensemence le chant

Eurydice perdue à jamais retrouvée

par la voix qui clame sa perte

 

Je pense à d’autres têtes

cette nuit où le vent s’élance de loin

coupées à la racine de leur tige

à d’autres voix pour d’autres chants

Eurydice ou la mort

la liberté ou la mort

 

Je pense à Marie Gouze veuve Aubry

Marie-Olympe de Gouges

si passionnément éprise de la vie

qu’elle en prit le parti contre la mort des hommes

à en perdre sa vie

quarante cinq années ce 3 novembre

il est toujours 17 heures

pour sa tête roulée dans le panier

 

Et Théroigne fessée sur la place publique

exemptée de la Grève pour l’asile

ayant trop chanté la Liberté

Amazone rouge

mise à nu par d’autres Ménades

nue à l’asile pauvre  Lady

cherche à laver le sang dans les baquets glacés

 

Et celle qui se tord à terre sous les coups

les jets de pierre au visage détruit

dix-sept années

pour finir là

sans voix

sur l’image qui tressaute

au bout d’un téléphone

comme une bête à la curée

Eurydice sans Orphée

Ophélie sans folie

pas le temps pas le droit  d’aimer

juste une immense pitié

pour ce corps agonisant sur les ondes

de l’autre côté de l’écran

 

Pour elle et  tous les autres

les sans voix les mis à nu

les sans foyer et les sans droits

les méprisés les invisibles

les pris au piège de l’histoire

Anna Politkovskaïa

sa bouche ouverte sur le monde

a traqué l’ombre et le mensonge

coupé le cou à l’Hydre

jusqu’à tomber assassinée

 

Le vent ce soir me ramène les cris

je vois des têtes qui roulent qui flottent

dans la marée humaine

leurs bouches

ouvertes sur le monde

absentes de leur nuit

persistent à chanter

 

un lit de fragments nacrés

coquilles longtemps roulées entre

les paumes puissantes de la mer

au large

des oiseaux

tranquilles sur l’estran

avocettes qui funambulent sur la boue

comme une île de paradis

papier glacé

sans les cocotiers

une île pour rescapés du monde

un refuge où le vent fait barrage

aux nouvelles en convoi funèbre

dégorgeant les hommes dans l’océan

Palmyre détruite et les têtes tranchées

avec cette fureur qui monte dans les vagues

quand la mer s’ensauvage et force son allure

de grand cheval aux naseaux dilatés

 

juste un lé de sable

à flanc de terre

poussière nacrée où reposer

 

 

 

Sentier des lais

 

Juste un lé de blanc

aligné sur le brun du sable mouillé

ces bateaux qu’ils dessinent

avec la mer dessous

comme une trappe qu’on ouvrirait

sur un signe

une mer sage et bleue

celle des contes d’enfants

avant la panique

les mains coupées

la gaffe sur la tête

la torture de la soif

au milieu de l’eau

parce qu’il y a des gens sur les bateaux

silhouettes tracées à la pointe fine

bien rangées l’une derrière l’autre

comme dans la file au guichet

il faut avoir son numéro

pour être appelé

mais sur la feuille

ils sont tous là

leur pays leur tient chaud bien serré dans leur cœur

les couleurs illuminent le départ

le noir vient après

 

 

 

Sur des dessins

 

Il suffit d’un cygne sur l’estran, son col mobile sinuant dans le sable, oiseau puissant qui reste là, à patauger dans des mares pour que se lève le cygne du poème,  signe de l’envol. Alors je vois celui échappé de la ménagerie des hommes, l’exilé en marche sur les bords fragiles de la liberté, rendu un peu hagard par ce vent du large, lui qu’on a forcé à se cogner aux murs. Il patauge, son cou nerveux  se retourne sans cesse pour mesurer les pas qui le séparent de sa cage. Combien de pas arrachés depuis la terre natale, combien de mers, combien de coups. Migrant hors de saison, qui met sa trace dans celles de tous les sans-noms, de ceux qui ont perdu leur route, dont les corps roulent dans la mer. Homme à genoux sur le sable et qui gratte la vase,  les yeux baissés pour qu’on ne le voie pas. N’ayant plus d’autres frères que les oiseaux  qui piètent sur la grève.

 

 

 

Un cygne

 

Tu as comblé les heures

empilé les briques

tourné sur la roue des mots

croisé des regards

frôlé des bras et des dos

sans même savoir qu’ils étaient là

monade parmi d’autres

pièce sur un échiquier géant

te déplaçant sous la verrière du ciel

sans connaître le prochain coup

que sais-tu du poème qui vient ?

seul recours pourtant

pour ne pas être tout à fait

cette histoire invisible

suspendue au temps

 

 

 

© ALBERTINE BENEDETTO
 

 

 

 

 

 

 

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BIO

Albertine Benedetto écrit et enseigne les lettres à Hyères dans le Var (France). De nombreuses revues accueillent ses poèmes, en papier ou en ligne. Elle a publié des livres, collaboré à quelques ouvrages collectifs. Elle aime relever les défis, participer à des expériences, travailler dans l’échange. Sa poésie voisine volontiers avec la musique comme avec les arts visuels. Toujours le temps lui manque pour vivre plus.

 

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