Alain Stock

 

Alain Stock

 

(France)

 

 

 

Le couscous au lapin,  de l’été 66, en compagnie d’ouvriers algériens et marocains

 

 

J’avais compris jeune, dès le collège, que le travail  occuperait la plus grande partie de ma vie. Je décidai  donc de commencer à travailler tôt, à titre d’expérience, durant mes vacances d’été. La tradition familiale n’encourageait pas les parents à donner de l’argent à leurs enfants, sans contrepartie en menus travaux. C’était l’année où j’allais entrer au lycée et je décidais de faire des démarches pour trouver un premier travail pour un mois. En réalité il dura deux mois, avec des découvertes enrichissantes, surprenantes.

 

Une entreprise italienne du BTP, Celentano, rien à voir avec le célèbre chanteur italien, cherchait un mousse sur un chantier de construction d’un lycée.  Pour moi cette activité s’exerçait sur un bateau, mais un mousse sur un chantier de construction, cela  m’intriguait.

 

Renseignement pris, je fus vite rassuré. Deux tâches principales occupaient mes matinées. Il fallait arriver vers 8 heures du matin et faire le tour du chantier afin d’établir une liste des divers besoins des ouvriers. Espagnols, portugais, italiens, algériens, marocains… avaient tous des achats précis en tête lors de mon passage. L’essentiel concernait la boisson, le pain, les fruits, le tabac…Une fois les inscriptions enregistrées  dans mon calepin de poche, je partais avec une brouette satisfaire les commandes de chacun. Mais tous avaient une gamelle, préparée la veille, qu’il fallait que je réchauffe, le moment venu, vers 11h du matin.

 

En début de mois, la mission première et de loin la plus importante consistait à envoyer des mandats au pays, surtout à la demande des algériens et marocains. Italiens espagnols, portugais étaient déjà devenus sédentaires et avaient obtenu un rassemblement familial. Ce qui simplifiait leur vie.

 

Il y avait nécessité pour cette mission d’avoir la confiance des expéditeurs et il fallait remplir les formulaires à la poste, avec un soin particulier, notamment dans la rédaction des adresses des destinataires. Il ne fallait surtout pas commettre d’erreur,  car des familles attendaient le précieux envoi d’argent. J’avais donc des enveloppes rédigées pour transcrire, sans faute, l’adresse en Algérie ou au Maroc. J’avais pris conscience de cette responsabilité et  relisais plutôt trois fois qu’une mes mandats, avant de les expédier.

 

Vivant à proximité des chantiers dans des baraquements précaires, les ouvriers se montraient solidaires entre eux. Ils dormaient sur des paillasses, avaient confectionné des fourneaux de fortune, une table et une chaise au centre de l’habitation constituaient le principal de leur mobilier en plus de leurs valises, pensant un jour retourner au pays.

 

La guerre d’Algérie était encore présente dans les esprits, mais jamais je ne ressentis une quelconque animosité à mon égard. La confiance s’était vite établie entre eux et moi. Les premiers mandats étaient bien arrivés, gage non seulement de probité mais aussi de sérieux. Je faisais ni plus ni moins que le travail qui m’avait été confié. J’avais toujours droit à un pourboire royal et cela me gênait. Je n’avais pas le choix devant tant de générosité et leur insistance. Il m’appelait « limousse » et cela ne me dérangeait nullement. Je me sentais proche de ses gens et surtout des algériens. Mon oncle avait fait la guerre, mais sans conviction. Il avait clairement affiché ses opinions : il était pour l’indépendance totale du pays où nous n’avions pas été exemplaires, plus d’un siècle.

 

Un jour, alors qu’il pleuvait légèrement, pour allumer mon feu et chauffer les gamelles j’avais enduit chaque bout de bois de graisse pour être certain que le foyer prenne bien. Vers onze heure trente j’allumais mon feu et partis me restaurer chez moi. A mon retour je vis une danse autour de mon feu. De hautes flammes empêchaient les ouvriers de récupérer leur gamelle. Ils tentaient avec des perches de fortune de saisir par l’anse leur repas. Je n’étais pas fier et encore moins rassuré par les conséquences de cette bévue.
« Mais qu’est-ce que t’y l’a fait limousse ? » ce n’est plus un feu, mais l’enfer. La graisse avait fait son effet plus que je ne l’espérais. Convoqué chez le chef de chantier, c’était à l’évidence pour être licencié sur le champ. Ce dernier, hilare m’accueillit toutefois avec bienveillance en expliquant qu’il aurait suffi de placer le bac à gamelles à l’abri. C’était évident, rien à dire. Rassuré, j’allais m’excuser auprès des ouvriers. L’incident fut vite oublié et la routine reprit vite le dessus. C’était devenu une anecdote.

Au milieu de mon séjour, je fus invité par les algériens et marocains réunis dans un même élan à manger un couscous, un samedi soir. Mes amis m’en dissuadèrent. On allait me couper la gorge, me liquider, sans jamais pouvoir retrouver mes traces. Je trouvais cette idée farfelue, teintée de racisme et d’ignorance à la fois.

 

C’était aussi irrespectueux de décliner leur invitation,  pour un met que je ne connaissais pas : le couscous. J’en fis part à mes parents qui ne s’y opposèrent nullement, m’invitant simplement à ne pas rentrer trop tard, seule consigne de leur part. Il avait été convenu 22 heures.

 

Réconforté  par leur  accord,  je partis joyeusement en pensant aux agapes à venir. L’accueil fut chaleureux et j’appris à manger parterre sur un tapis, tous assis autour du couscous, avec  les ingrédients qui l’accompagnaient. Immédiatement je fus conquis par le plat et le thé maison l’accompagnant.

Parmi les viandes, je crus reconnaître la texture de l’une d’elle. Un hôte m’avoua qu’ils avaient ajouté du lapin pour me faire plaisir. Il y en avait masse dans les parages, parmi les herbes hautes. Je compris plus tard que ce n’était évidemment pas la viande principale. J’avais eu droit à une spécialité locale : le couscous au lapin de mes amis algériens et marocains.

Je n’étais pas au bout de mes surprises. J’eus naturellement droit à leurs exquises pâtisseries au miel. Un délice accompagné toujours d’un thé chaud servi tout au long du repas. « Limousse » était aux anges, nulle crainte à avoir avec des gens si charmants.

Avant de partir ils m’offrirent à un petit sabre, cadeau pour mes parents, quelle délicatesse. Je n’avais pas envie de rentrer chez moi, il faisait encore jour. Mais je m’étais engagé à respecter une heure et ma montre indiquait qu’il était temps de rentrer.

 

Je pris congé à regret, car chacun voulut me raconter des histoires de sa contrée, de sa famille. L’un d’entre eux voulut même me raccompagner par mesure de sécurité. Je déclinais l’offre car je sentis la fatigue sur leur visage. De plus j’étais venu à vélo et il n’y avait vraiment pas de crainte à avoir. J’habitais à peine à quelques minutes de leurs baraquements. J’étais au fond de moi, un peu triste, en pensant à leurs dures conditions de vie, alors que j’allais regagner ma chambre douillette et pouvoir encore lire, ce que j’adorais le soir venu.

 

Mon travail arriva à son terme. Je quittais l’âme triste, cet univers des obscurs et invisibles ouvriers des chantiers de BTP, qui envoyaient chaque mois, le maximum de leur paye au pays, pour faire vivre décemment leur famille. Qu’avais-je donc à craindre, si ce n’est la stupidité des autochtones, leur ignorance  et leurs regards indifférents s’ils n’étaient pas quelques fois condescendants voire méprisants.

 

Je repensai souvent à cette chaleureuse soirée autour d’un feu au bois, pas enduit de graisse, crépitant dans un fourneau de fortune, pour me réchauffer un peu le cœur.

 

 

 

 

 

 

 

 

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BIO

 
Né par accident à Paris et élevé par des grands parents attachants en Lorraine, je suis revenu sur la terre de mes ancêtres. Ces ancêtres  lointains ont des origines suédoises, d’où mon nom.

Retraité de la fonction publique d’Etat, titulaire d’un bac philo, j’ai dérivé vers la sociologie (3ème cycle) en passant pas du droit. (Maîtrise de droit public)

Ayant connu cinq ministères dont deux sont devenus des SA (La poste et Orange), j’ai connu les affres des changements organisationnels et de la disparition des services publics

Cet itinéraire sinueux certes m’a permis de découvrir des fonctions d’exécution d’encadrement et d’observation dans de multiples villes et quelques pays.

Impliqué un temps dans la vie politique, écologiste, j’ai vite compris que leurs édiles ne faisaient pas de la politique autrement mais à l’identique. Longtemps passionné de politique, je me suis rendu compte un peu tard que ces gens se servaient avant de nous servir. A présent, je continue donc d’observer cet univers atypique. En retrait donc après une vie professionnelle honorablement remplie,  j’observe l’actualité avec acuité et humour si possible.

L’écologie m’a paru essentielle dans mon parcours car la terre est en sursis…

Passionné de voyage. Longtemps sportif, arbitre et dirigeant de handball, pratiquant ce jeu collectif des fois comme gardien, je regardais déjà les autres.

A ma façon, je pratique l’humour. Mais n’est-ce pas nécessaire dans un monde menacé ?  L’écriture littéraire me permet donc de raconter ce que je vois, j’entends et ressens.

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