Alain Jean-André

 

 

 

(France)

 

 

VOYAGE  A  BÂLE

 

Je disposais d’une après-midi et d’une soirée devant moi, quelques heures pour flâner,  regarder, écouter, après un long voyage en train. Je suis monté par une ruelle jusqu’à la place de la cathédrale, j’ai marché à l’ombre des voûtes, je suis sorti dans la lumière du square qui surplombe le Rhin. Mes yeux ont tout de suite fixé les pigeons qui tournaient entre les arbres aux feuilles transparentes. Je les regardais avec une attention trop soutenue, hypnotique, comme si je n’avais jamais vu cette espèce d’oiseaux. Et j’ai compris, j’ai compris ce qui m’arrivait. Mes yeux suivaient les pigeons de ce lieu, mais j’en apercevais d’autres que j’étais seul voir. Mon regard était aimanté par des images passées. D’un coup défilèrent dans ma tête, à une vitesse prodigieuse, des scènes vécues à Paris, à Venise, et le jour où Eric avait lancé des miettes de pain aux canards et aux moineaux devant les eaux d’un étang. J’ai passé ma main sur mon visage, comme s’il était possible d’effacer les images de ma mémoire, ce qui s’est effectivement passé. Je n’avais plus sous les yeux qu’une vieille femme au visage ridé qui lançait des graines, provoquant la course de pigeons qui couraient, se bousculant pour saisir une friandise, puis reculaient en trottinant. Le klaxon d’une péniche m’a fait tourner la tête. J’ai vu, à l’autre bout de la ville, une haute cheminée qui crachait une fumée blanche sur le ciel gris. Kai ! Kai ! Kai ! Des mouettes se posaient sur l’eau, à côté du bac qui repartait vers l’autre rive.

            « Qu’est-ce que tu vas faire dans cette ville ? », m’avait demandé Georges au téléphone. Je lui avais expliqué la raison pour laquelle j’allais y passer quelques jours. Ma réponse ne l’a pas convaincu. Il m’a répété avec une pointe d’ironie : « Qu’est-ce que tu vas faire dans cette ville ? ». Son ton moqueur voulait plutôt dire : « on ne me la fait pas à moi ». Une réaction bien dans ses habitudes, à la fois rudes et joviales. Il laissait souvent entendre qu’on lui cachait quelque chose, même quand il savait que ce n’était pas le cas. « Ne cherche pas, tu ne trouveras pas », l’avais-je coupé l’air entendu, entrant dans son jeu. Il s’était mis à rire au bout du fil, comme s’il ne croyait pas un mot à cette histoire de table ronde, à ce débat auquel j’avais été convié. J’imaginais ses yeux pétillants de malice, les cendres de sa cigarette qui tombaient sur son veston, son corps renversé sur le fauteuil. Finalement, il m’a répété son invitation : « Je veux te voir quand tu passeras à Paris. Inadmissible, si tu ne téléphones pas dès ton arrivée. »

            Je marchais de nouveau dans les rues du quartier Saint-Alban. J’ai visité la Kunsthalle mais sans m’y attarder. J’avais seulement envie de flâner dans cet après-midi de printemps, de marcher sans but, la tête vide, libre ; simplement flâner, entendre les bruits de la ville, regarder le ciel au-dessus des toits, sentir l’image flottante des illustres figures qui ont résidé ou séjourné quelques temps dans la cité rhénane. L’air était doux, des nuages blancs s’étiraient dans le ciel. Je suis entré dans un restaurant dans lequel j’étais déjà venu plusieurs fois. La salle était encore vide. Le réceptionniste italien jovial avait été remplacé par un alsacien affable. J’ai demandé à m’installer devant une table du fond, vers la large fenêtre. Je n’avais pas faim. Je me suis mis à tourner et retourner les pages des menus, de la carte des vins, demandant un rosé pour commencer. Après bien des hésitations, je me suis décidé pour des plats légers. Les premiers clients ont commencé à s’installer, d’autres ont suivi, les conversations n’ont pas troublé l’atmosphère feutrée du lieu. Rien que pour ce moment de calme, la lumière du soir qui tombait sur les toits de Bâle, j’étais content d’avoir accepté l’invitation à la table ronde du lendemain.

            Quand je suis sorti du restaurant, la nuit commençait à tomber. Les lampadaires et les vitrines étaient allumés. J’ai redescendu les rues qui conduisent sur la place de l’Hôtel de ville, mon regard a frôlé ses murs rouge sang jusqu’aux tuiles vernissées. Puis j’ai commencé à traverser le pont et me suis arrêté à mi-chemin. Les reflets des lumières dansaient sur les eaux du Rhin, semblables à ceux que j’avais vus quelques années plus tôt sur les eaux d’un de ses affluents dans une ville plus au Nord. J’ai revécu le moment où je regardais les reflets sur la surface noire, ma tête anticipant le plaisir de la rencontre, la montée dans la petite cage d’escalier, le papier rouge des murs de la chambre qui apparaissait quand la porte s’ouvrait, les bras blancs qui se lançaient autour de mon cou. Si j’avais été musicien, j’aurais composé un morceau sur ce qui tourbillonnait dans ma tête à ce moment-là. Le présent, le passé mêlés à la douceur du vent qui frôlait mon visage. Le temps de la création n’était-il pas le temps du manque ? En marchant dans la tiédeur des rues de Bâle,  j’entamais déjà le débat prévu le lendemain ; je sentais des phrases se bousculer, comme des chiots qui se glissent par une porte entrouverte.

            Mais quand on s’assied le matin dans le silence de la maison, la tête vide, le regard flânant sur le ciel bleu traversé par de petits nuages et que les choses se mettent en place sans rien de commandé ¨C On commence à écrire, on est un personnage que l’on ne connaissait pas cinq minutes auparavant ¨C, ne vit-on pas l’inverse du manque ? Cette autre question flottait dans ma tête quand mes pieds ont foulé la moquette du long couloir qui conduisait à ma chambre. J’ai écarté les rideaux de la fenêtre et j’ai vu les lumières de la rue, les voitures qui roulaient sur la chaussée, les néons qui clignotaient sur une façade. Je vivais dans plusieurs villes en même temps. Je ne pouvais pas considérer que j’habitais un lieu précis : j’étais de plusieurs lieux, de lieux semblables malgré leurs différences, en Italie, en France, en Suisse. Flâneur dans plusieurs villes, je ne cherchais rien. A l’inverse du temps de mon adolescence, il me suffisait de sentir, d’entendre les notes de la petite musique du soir qui s’installe sur une ville. Et, comme je te l’ai déjà dit, j’aurais aimé ce soir-là être un musicien, ne pas être englué dans une langue, une grammaire, aller au-delà des mots, composer. Des notes, une mélodie, des mouvements légers, le chant d’un clochard repris en boucle, les bruits de la ville, tout ce qui produit une rumeur, un murmure tranquille, qui s’éteint avec le bruit du vent et le frottement de feuilles de papier journal sur l’asphalte, une musique du monde avec presque rien, les images d’un rêve. Je me suis endormi avec ce fatras.

            Du débat j’ai presque tout oublié. Je me souviens qu’il a été engagé par un critique allemand qui a tout de suite placé la barre très haut. L’Italien qui lui a succédé a développé des arguments avec une finesse qui portait loin. Une Française a parlé du génie qui donne l’impression de légèreté, de facilité, et du talent qui peut être lourd, besogneux. Les auditeurs écoutaient les interventions traduites en plusieurs langues. Le débat a commencé à répéter, avec des formulations différentes, une question insistance qui approchait des réflexions ayant nourri un livre personnel rédigé quelques années plus tôt. D’où venait ce désir de créer sans cesse repris ? Que signifiait cette insistance ? Quel manque, quelle frustration pouvait en être à l’origine ? J’ai dit, si je me souviens bien, que j’y voyais quelque chose qui veut apparaître, sortir ; un long cheminement en soi, qui dépend de ce qui se trouve autour de soi ; la sortie du corps de quelque chose qui ne veut rien savoir de la vie ordinaire, codifiée, médiocre, sociale, qui peut complètement la bouleverser, une poussée paradoxale, un ébranlement qui détruit et reconstruit. Mais je savais, je savais que ces forces qui traversent le corps peuvent ne pas aboutir à une forme. Elles peuvent même  conduire à un déséquilibre et faire perdre pied. J’ai développé des idées de ce genre et, bien sûr, insisté sur la notion d’inachèvement, même quand l’art a produit un chef d’œuvre. J’avais en tête l’idée de ce qui flotte en nous, de l’énergie créatrice qui habite chacun de nous, mais qui aboutit dans très peu de cas. Enfin, tu connais les idées que je développais à cette époque, nous en avons longuement parlé ensemble. Elles étaient un peu systématiques, j’en conviens, mais je vivais une période bruissante de questions. Je ne me retrouvais pas dans les discours qui proliféraient autour de moi, je sentais des mains amicales qui essayaient de m’étrangler, et, dès que je prenais le large, que je me mettais à errer avec mes pieds ou mes lectures, je retrouvais une terre qui me permettait de respirer pleinement. Il me fallait cet éloignement, lui seul rendait possible la liberté créative qui me tenait vivant, et je voulais être vivant, farouchement vivant, même si je ne me reconnaissais pas.

 

 

(Extrait d’un roman inédit)

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

____________________________________________

 

Né en 1947, Alain Jean-André a vécu sa petite enfance dans un village franc-comtois et son adolescence dans une ville ouvrière. Il a étudié et travaillé à Besançon, Nancy, Paris, avant de s’établir au pied des Vosges du sud, « les montagnes bleues », symboliques à ses yeux comme le Fuji-Yama pour les Japonais.

Ses textes (poèmes, récits, nouvelles, critiques littéraires et d’art) paraissent régulièrement en revues (récemment : Arpa, Lettres comtoises, Voix d’encre, Diérèse, etc.). L’auteur est présent dans l’anthologie poétique, Poètes pour un terroir (1985) et écrire et peindre au-dessus de la nuit des mots (Voix d’encre, 2010) ainsi que dans l’ouvrage Des Ecrivains en Franche-Comté (2001).

Depuis 2001, il anime une revue électronique consacrée à la littérature et aux arts, la Luxiotte (www.luxiotte.net). Il a ouvert en 2010 un site personnel d’écrivain, les montages bleues (www.montagnesbleues.net), qui prolonge les ouvrages publiés et présente des pages inédites de livres en cours.

 

Bibliographie :

Feux d’herbes, avec des linogravures de Marie-Françoise Godey, Atelier du Bief 1983.
Le Cri de la buse, présence graphique de Emile-Bernard Souchière, Atelier des Grames, 1983.
Chemins profonds, poèmes, éditions Jacques Brémond, 1984.
Du côté des montagnes bleues, proses et poèmes, éditions La Harpe d’Éole, 1987.
Ulysse vagabond, bilingue français-allemand, poèmes traduits par Rüdiger Fischer,
présence graphique de Jean-Pierre Lécuyer, éditions en Forêt, 2006.
Entre terre et nuages, poèmes, bilingue français-allemand, poèmes traduits en allemand par Rüdiger Fischer, éditions En Forêt, 2009

 

 

http://www.montagnesbleues.net
http://www.luxiotte.net

Articles similaires

Tags

Partager