Alain Jean-André

 

 

 

(France)

 

 

 

 

Deux poèmes extraits d’un livre en cours d’écriture
(juillet 2012)

 

 
Je ne reçois plus de cartes postales de Gilberto,

elles venaient d’un café à la peinture écaillée de Porto Alegre,
du pays où un métallo est devenu Président,
comme l’autre métallo de Dgansk :
est-ce bon signe que des métallos marchent sur des tapis rouges,
comme des Papes et des Rois ?
Adolescent j’ai connu moi aussi l’odeur de métal travaillé
en maniant des bâtardes, des limes de toutes sortes,
j’ai même suivi sur des tours
les copeaux qui frisent à la pointe d’un outil au carbure,
comme les cheveux de Corinne qui ne rêve que de
Star Academy.

Le monde n’est plus ce qu’il était, me répète chaque jour
ma mère au téléphone ; tu tousses encore,
n’oublies pas de prendre le sirop que je t’ai donné
(elle n’a pas l’air de réaliser que j’ai 58 ans).
J’ai même fait de drôles de rencontres en décembre dernier
dans des magasins à Paris, à Nancy,
dans un hypermarché du coin : des têtes de gamins semblables,
lunettes à écailles, cheveux mi-courts,
je me suis dit : des clones (on ne cessait de répéter ce mot
dans les médias avec les Raéliens), puis soudain,
j’ai compris : des têtes de Harry Potter !
l’effet poupée Barby chez les garçons,
un tabac ! Comment voulez-vous lutter contre ça ?
Comment voulez-vous enseigner les nombres premiers
et l’originalité ?

Enfant je me contentais des images du chocolat Poulain,
je jouais avec des petites voitures de tôle emboutie sur un tas de terre
(c’est plus tard que je verrais des modèles moulés Dinky Toys :
– Oh, fais voir, ça alors ! – quand j’irais habiter en ville).
Au lieu de croûter du pop corn et des carambars devant la télé,
j’allais à la maraude dans les pruniers et les cerisiers des voisins,
croquant les fruits interdits avec délices.

Mais il y a ce trou aujourd’hui : plus de carte postale de Gilberto,
avec des plumes de colibris ou des morceaux d’affiches brésiliennes
arrachés à un mur lépreux. Il savait que j’aimais
de Villéglé et Robert Hains, il savait que j’avais un temps peint comme lui,
avant de prendre le train pour la grand-ville avec des souliers usés.

 

* * * * * * * *

 

Devant l’établi à l’atelier,

ou dans la salle de cours regardant le ciel bleu,
les petits nuages, libres eux !
comme j’éprouvais la nostalgie de l’été,
le regret des petites routes sous un soleil de plomb !
Ces jours passés dans le béton de bâtiments neufs
m’enfermaient dans l’hiver. Seuls m’éveillaient l’intense
curiosité, le désir d’expériences neuves,
la liberté grande.

Il me visite, me rappelle ces jours anciens, des figures oubliées
(fantômes lointains), lance des mots plus du tout miens,
coquilles vides en moi. Il répète les mots d’une langue morte
en moi (le dire ô sacrilège !). Depuis longtemps,
je ne vis plus sur son versant.

Cela me remet en tête un dessin de l’hydre de Lerne
qui me fascinait enfant, des bribes d’Homère
qui me tiraient vers une Grèce mythique.
Mon père écoutait sur son poste radio à lampes
les infos : l’affaire du canal de Suez, les chars russes à Budapest.
La guerre était froide, disait-on.
Sur la première page du journal,
je voyais les gros titres, des photos de généraux,
échos d’un monde plein de bruits et de fureur,
loin de mon tas de terre terrain de jeu,
loin du ruisseau entre les roseaux.
Le monde était loin mais je tendais l’oreille,
j’écarquillais les yeux devant la parade du cirque Pinder
qui traversait les rues de la préfecture.

Chaque jour est un poème brut d’au moins quatre mains,
empli du jappement des machines.
Ne le vois-tu pas ? Les vieux mots je les ai brûlés,
j’écoute ceux d’aujourd’hui.
Ne me demande pas d’imprimer des fausses coupures,
de falsifier l’intense vie !
J’ai déjà trop à faire avec toutes mes voix.

 

 

 

 

Un poème extrait d’Ulysse vagabond (2006)

 

 
CE QUI REMONTE

Entre la nuit et l’âtre,
les yeux de l’enfant recomposent le monde.
Et les voix rauques des bûcherons
dévalent la pente
et se fracassent.

Ce qui remonte n’est plus dans les mots.
Les orties poussent sur les ruines,
Le souffle parti n’a plus demeure chez les vivants
qu’enfoui au tréfonds.

Ainsi, le front qui se baisse,
c’est le poids que n’allégent plus les larmes,
l’exil irrémédiable.
Mais quand les chaumes reverdissent,
l’aile ancienne bat de plus en plus fort dans la poitrine,

et le jour aigre projette sur un chemin de clarté
que n’effacent pas les nuits
– dans l’absence virginale.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

____________________________________________

 

Né en 1947, Alain Jean-André a vécu sa petite enfance dans un village franc-comtois et son adolescence dans une ville ouvrière. Il a étudié et travaillé à Besançon, Nancy, Paris, avant de s’établir au pied des Vosges du sud, « les montagnes bleues », symboliques à ses yeux comme le Fuji-Yama pour les Japonais.

Ses textes (poèmes, récits, nouvelles, critiques littéraires et d’art) paraissent régulièrement en revues (récemment : Arpa, Lettres comtoises, Voix d’encre, Diérèse, etc.). L’auteur est présent dans l’anthologie poétique, Poètes pour un terroir (1985) et écrire et peindre au-dessus de la nuit des mots (Voix d’encre, 2010) ainsi que dans l’ouvrage Des Ecrivains en Franche-Comté (2001).

Depuis 2001, il anime une revue électronique consacrée à la littérature et aux arts, la Luxiotte (www.luxiotte.net). Il a ouvert en 2010 un site personnel d’écrivain, les montages bleues (www.montagnesbleues.net), qui prolonge les ouvrages publiés et présente des pages inédites de livres en cours.

 

Bibliographie :

Feux d’herbes, avec des linogravures de Marie-Françoise Godey, Atelier du Bief 1983.
Le Cri de la buse, présence graphique de Emile-Bernard Souchière, Atelier des Grames, 1983.
Chemins profonds, poèmes, éditions Jacques Brémond, 1984.
Du côté des montagnes bleues, proses et poèmes, éditions La Harpe d’Éole, 1987.
Ulysse vagabond, bilingue français-allemand, poèmes traduits par Rüdiger Fischer,
présence graphique de Jean-Pierre Lécuyer, éditions en Forêt, 2006.
Entre terre et nuages, poèmes, bilingue français-allemand, poèmes traduits en allemand par Rüdiger Fischer, éditions En Forêt, 2009

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