Alain Fabre-Catalan

 

 

(France)

 

 

 
ENTRE LES LANGUES

 

Traduire plus encore

l’entrée dans la langue

 

celle qui nous tient au corps

de n’être pas toujours entendue

 

Un défaut

à l’appui de la parole

en réserve le sens

 

le trouble comme affranchi

dans le mouvement même du poème,

demeure au dehors

 

mots qui murmurent à l’oreille

 

précipité comme neige,

tourbillon désaccordé

 

ciel d’une langue à venir

éprouvant l’allemande,

celle qui danse à tous les vents

 

elle signifie l’exil,

à mon corps défendant

 

résonne la ligne du poème

 

//

Silence rompu d’un lointain débord,

toute parole se garde

 

j’y suis, j’y suis toujours

du fleuve franchissant le cours,

pareille chute dans la profondeur

 

d’un tel oubli de soi,

d’une telle perte de sens

 

Chemin faisant le lit de la voix,

j’abandonne le cours d’une langue

faite sienne par le travers

 

j’y entends l’étendue

dénudée d’une autre rive

 

en suspens dans le fleuve,

l’enfance à l’écart,

dénommée l’étrangère

 

À portée de nuit

comme tombée de jour

 

l’ombre d’une pierre

à l’horizon se déplace

du côté de l’obscur

 

dans le ciel étoilé,

une parole en question

 

celle où se retranche

dans la coupure du signe,

le fait de parler en langues

 

à la limite du balbutiement

 

L’espace d’une mer à franchir,

agitée par les vagues

 

où faire voile,

on ne sait vers quel abandon

pour tenir les mots de la tribu

 

dans la gerbe de l’instant,

souffle à souffle

 

//

 

 

 

À CHAQUE PAS

 

Traduire comme en place

jusqu’à être dans le dénuement

d’une langue l’autre

 

suivre l’arête vive du mot

pas à pas dans le trouble de l’air

 

l’étrange part qui s’y loge

forçant la main au passage du gué

 

Plus que source s’en saisir

en tant que vertige,

inexplicable reprise

 

de la parole qui s’avance

ramenée au jour

 

Je reste sans voix

dans l’entre-deux

 

elle me possède à mesure

 

au lieu même du dire,

lâcher prise du poème tendu,

hors d’atteinte

 

l’orestie d’un temps de manque,

à la proue qui se brise là

contre l’écueil

 

de la langue même qui sépare les choses

du monde où tu viens

 

//

 

Ô lecteur,

regarde comme un écho

l’exact silence qui monte sur tes lèvres

 

faut-il qu’une flamme tremble

rompant les amarres au long cours

 

comme toi dans le flot,

me voici plongé

dans une obscurité de pierre

 

qu’un sang traverse

le silence emporté en un sens,

sommeil lié à la nuit

 

Dans l’apaisement du chant,

la langue dévisagée au-dedans

 

nul ne la possède

dans le corps à corps

toujours à venir du poème

 

l’obscurité maintenant

entre mes mains,

chose parmi les choses

 

elle seule me comprend

 

//

 

Traduire à poing fermé

comme on traverse

la page en sommeil

 

sous le ciel toujours perceptible

d’une langue à venir

 

l’horizon jamais atteint,

 

proche futur

dans le face à face,

cet autre visage

 

pour l’avoir reconnu à la dérobée

 

chant tenu comme prolongé

du poème en cours

 

 

 
Sur le chemin de la traduction

 

Dans le secret de la différence des langues s’ouvre le chemin de la traduction. Une manière de marcher vers un horizon inconnu et d’éveiller dans sa propre langue la présence de ce qu’il y a de différent, de ce qui paraît dissonant jusqu’à y trouver une porte et franchir le seuil entre deux mondes, entre deux langues, entre deux façons de nommer le jour et la nuit, comme on ferait l’expérience d’une présence à la fois proche et lointaine. C’est dans la poésie sans doute que se trouve le terreau originel des langues, comme une voix qui s’échappe de l’écriture, de la saisie des signes, vers cette « langue où les langues / s’achèvent »[1], interprète de cette musique qui est appel à la rencontre, à l’image du traducteur, ce témoin vigilant posté en bordure de la « forêt de la langue ». Tissant pas à pas son lien autour des poètes qu’il escorte dans sa langue, il est plus qu’un simple passeur, il est ce créateur de langage auquel nous devons d’entendre la véritable tessiture de nos mots. Ainsi s’éclaire l’horizon de la traduction qui nous ouvre le passage au premier mot, au premier vers, comme on franchit le gué sur des pierres tremblantes, tourné vers un monde qui semble nous attendre, un monde encore inexploré dont nous ignorions l’existence. Ainsi se découvre l’étrangeté du chemin qui reste à parcourir quand on se cherche à travers les mots d’un autre, dans cet entre-deux où demeure la muette présence d’une voix qui s’adresse à nous, personnellement. Mais c’est uniquement au bord de notre langue, celle qui nous traverse et pourtant ne sera jamais entièrement nôtre, sur cette ligne introuvable où chacun de nous demeure, qu’il faut se risquer à passer de l’autre côté de cette frontière invisible qui sépare les langues.

 

 

Octobre 2017

 

 

 

__________________

[1] « An die Musik », Rainer Maria Rilke.

 

 

 

 

 

 

 

____________________________________________

 

Notice biobibliographique

 

 

Alain Fabre-Catalan est né en 1947 dans les Pyrénées-Orientales. II vit à Strasbourg où il a été professeur de français dans l’enseignement secondaire. Poète et traducteur, il est membre du comité de rédaction de la Revue Alsacienne de Littérature et de la revue Les Carnets d’Eucharis.

 

Auteur de recueils de poésie et de livres d’artiste, il a publié dans diverses revues (Faix, Textuerre, Ecbolade, Revue Alsacienne de Littérature, Bucovina Literara, Phœnix, Diérèse, Recours au Poème, Les Carnets d’Eucharis, Levure littéraire) poèmes et proses, fragments de son journal d’écriture « La fabrique des jours » et traductions, notamment du poète autrichien Georg Trakl.

 

Principales publications :

 

Avant l’éveil, éditions Pierron, 2001.

&cris-&crit 1, L’écriture ou le corps voisé, éditions Lieux-Dits, 2001.

&cris-&crit 2, La leçon du jour, éditions Lieux-Dits, 2003.

Passagères du temps & Passeurs de rives, éditions Rhombes, 2010 & 2011.

Vertiges, « Cahiers du Loup bleu », Les Lieux-Dits éditions, 2013.

Variations I Mezza voce – Variationen I, éditions Rhombes, 2015.

Variations II Rubato – Variationen II, éditions Rhombes, 2015.

Le Paradis perdu de Georg Trakl, Recours au Poème éditeurs, 2015.

Instants d’écrits – éditions Rhombes, 2016.

Hommage à Charles Racine, L’Atelier Les Carnets d’Eucharis, 2016 & 2017.

Hommage à Gustave Roud, Les Carnets d’Eucharis, 2018.

 

Le besoin de la poésie et la question de sa traduction n’ont cessé d’accompagner son travail d’écriture qui, comme tel, est devenu le vrai témoignage de cette expérience de la présence immédiate qui perdure dans la mémoire.

 

En 2014, FARBWECHSEL – CHANGEMENT DE COULEUR, Rhombes éditions – Collection Autres détours. Livre d’artiste en édition bilingue à tirage limité présentant une suite de poèmes en allemand d’Eva-Maria Berg, illustré par une empreinte photographique originale. Traduction Alain Fabre-Catalan et l’auteur.

 

 

En 2017, LE VOYAGE IMMOBILE – DIE REGUNGSLOSE REISE, Éditions du Petit Véhicule – Collection « La galerie de l’or du temps ». Livre d’artiste en édition bilingue écrit à quatre mains avec Eva-Maria Berg et accompagné de quatorze dessins du peintre Jean-Marie Cartereau, « une manière de nous inscrire à même l’héritage de la mémoire des camps, un passé qui ne passe pas ». Traduction Eva-Maria Berg et Alain Fabre-Catalan.

 

 

Sur internet, le blog d’Alain Fabre-Catalan : http://demeurenomade.over-blog.com

 

Articles similaires

Tags

Partager