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Levure littéraire 14

 

 

vous invite à découvrir 270 artistes internationaux.

 

 

THEMATIQUE A DEBATTRE :

Être(s) en traduction

 

 

 

 

La traduction est, à côté de l’architecture, la métaphore la plus répandue, la plus utilisée pour décrire, d’une manière plus ou moins spontanée et réfléchie, la complexité du monde contemporain. Et elles sont, peut-être, des métaphores l’une de l’autre, en tant que révélatrices du rôle essentiel de l’entre, de l’intermédiaire, du moyen et du milieu, du médium, du tierce inclus/exclus dans notre monde.

Mais que traduit la traduction, l’utilisation de la traduction comme métaphore descriptive (spontanée) de choix ?

Devenue métaphore universelle, la traduction est à peu près comme la divinité : elle est partout, mais sa reconnaissance peine encore à s’imposer, même si cette reconnaissance est en cours.

Une dissymétrie essentielle caractérise donc la place de la traduction dans notre monde : la rupture, le divorce entre son omniprésence (intérieure et extérieure) et son manque (presque total) de reconnaissance.

Mais pourquoi cette tendance (vieille comme le monde) à l’occultation de l’omniprésence, de l’universalité de la traduction (comme seule authentique universalité possible) ?

Parce que la traduction résume à la fois les enjeux – éthiques, politiques, économiques, etc. – du monde, et leurs possibles – enfin ! – résolutions pratiques.

La traduction est donc partout, mais elle doit toujours lutter pour sa reconnaissance. Et voilà le mot clé : reconnaissance !

Parce que la traduction est, par « elle-même » (en tant qu’intermédiaire privé d’essence intérieure, et révélateur, en tant que tel, de ce nécessaire repositionnement de l’essentiel de l’essence, de notre intériorité individuelle solipsiste vers l’intériorité sociale de l’« entre-nous »), porteuse de reconnaissance, voie vers la reconnaissance et politique éthique de reconnaissance, on lui refuse encore la pleine reconnaissance.

Reconnaître que « tout doit être traduit », qu’au lieu de « communiquer », comme continue à nous dicter l’idéologie technocratique dominante, ce serait à la fois plus éthique et plus pragmatique que nous nous traduisons même (et peut-être surtout) là, dans nos langues « communes », ou nous paraissons nous entendre « naturellement », signifierait reconnaître que nous devrions admettre, reconnaître qu’un changement décisif de paradigme est en cours, et que tout ce qu’on nous présente et on nous vante comme « progrès » et « développement » n’est que résistance, opposition acharnée au vrai progrès, à la vraie mondialisation du monde, lutte non d’avant-garde, mais d’arrière-garde pour la limitation de la mondialisation à la globalisation techno-économique (la technologie, qui est en passe de devenir, d’outil et intermédiaire, champ de vie et milieu d’existence, se révélant de plus en plus, comme le pressentait déjà Heidegger, une technologie de pouvoir en vue de la domination).

La traduction comme reconnaissance de l’idiomaticité ontologique (à la fois relative et irréductible) de chacun peine à être totalement reconnue parce son potentiel renversant est énorme.

Au lieu de réduire, de transposer bi-latéralement l’un dans l’autre, la traduction crée des tiers et des tierces, et donc multiplie, fait accroître et proliferer. En tant qu’un(s), nous sommes déjà pluriels par les actes quotidiens et inconscients de traduction, que seule la reconnaissance de la traduction comme seul paradigme commun pourrait nous faire reconnaître comme seule attitude utile et admissible.

Car c’est la traduction qui nous fait faire monde, en nous rassemblant avec et par nos différences. La macro-tension entre mondialisation et repli identitaire ne peut être résolue que par un début de reconnaissance de la traduction comme seule langue universelle.

Car il y a de la traduction à tous les niveaux et méta-traduction, ou archi-traduction, ou traduction de la traduction, entre tous les niveaux identifiables et imaginables de la traduction : la traduction se traduit, et nous sommes tous en traduction. C’est la traduction qui nous tient différemment, singulièrement ensemble, qui nous fait faire Être et Monde.

À un premier niveau (pour ne pas parler du niveau métabolique, moléculaire, cellulaire, celui de la « traduction » chimique, par exemple), on pourrait parler d’auto-traduction pré-linguistique : nous n’agissons pas, nous nous traduisons en acte(s).

À un deuxième niveau, qu’on appelle déjà de traduction intra-linguistique (ou inter-idiomatique, care « la langue » est un complexe architectural d’idiomes traductibles et à traduire), c’est ce que le métalangage idéologique dominant nous dit dire que nous « communiquons », sous l’illusion de langues « naturelles » ou « maternelles », c’est-à-dire nationales, qu’on nous présente comme identiques et communes à toutes et à tous, la traduction étant occultée sous une criminelle, car altéricide, automaticité purement et simplement technologique, c’est-a-dire purificatrice et simplificatrice.

À un certain milieu (pas un centre), nous retrouvons la traduction « proprement-dite », c’est-à-dire littéralement comprise, la traduction inter-linguistique, la seule reconnue, celle à laquelle on réduit d’habitude, pour la contenir (pour transformer en un continent l’archipel de la traduction), le phénomène total de la traduction.

Ensuite, c’est une certaine traduction inter-médiale qui arrive, celle qui nous transpose déjà dans le monde révélateur de l’art, c’est-à-dire des arts, au pluriel, qui depuis toujours et de plus en plus se traduisent, se modulent les uns dans les autres, ce que révèle la performativité de plus en plus manifeste des artistes, qui passent de plus en plus naturellement de l’écrit au visuel, du sonore au corporel, donnant ainsi cours à une trans-écriture (et à une transe d’écriture), à une trans-sémie du monde pressentie déjà par Roland Barthes (par exemple). L’art comme passage ininterrompu.

En élargissant le cadre, on atteint la traduction inter-culturelle. Pour la faire plus aisément comprendre et traduire, une toute petite citation (d’une vaste synthèse): « Dès le deuxième millénaire, les différentes cultures et les polythéismes du monde ancien avaient atteint un niveau de traductibilité interculturelle dominante. (…) Les religions tribales sont ethnocentristes. Les forces qu’une tribu vénère ne sont pas les mêmes que celles que vénère une autre tribu. À l’inverse, on peut sans difficulté transposer d’une religion à une autre, d’une culture à une autre les éléments très différenciés des panthéons polythéistes » (Jan Assmann, Moïse l’Égyptien. Un essai d’histoire de la mémoire, traduction de l’allemand par Laure Bernardi, Paris, Flammarion, « Champs », 2010, pp. 82-83). C’est à ce niveau que commence à se constituer et à agir le nouveau comparativisme global-immanent.

Et « enfin », à un niveau conventionnellement maximum, on pourrait et on devrait parler d’une traduction inter-religieuse, que j’aimerais « pister » par deux autres citations du même grand penseur des monothéismes (au pluriel): « l’idée selon laquelle ces peuples vénéraient au fond les mêmes divinités, mais sous d’autres noms, était loin d’être banale et évidente. Bien au contraire, il nous faut considérer cette conception des choses comme un des acquis importants des grandes civilisations de l’Antiquité » ; « La révélation est le contraire de la nature. Un nom révélé ne peut être traduit » (Jan Assmann, op. cit., p. 84, p. 88). La théologie comme « simple » traductologie, et la religion comme traduction à la fois verticale et horizontale (condamnation à la traduction dans le mythe de Babel et comme « don des langues » à la Pentecôte) ?

Mais l’autre danger, le danger opposé et complémentaire de la non-reconnaissance de la traduction est celui, encore plus pervers, de sa dissolution, de sa généralisation automatique et de son extension irréfléchie, que pourrait suggérer une lecture précipitée, inattentive, du schéma précédent.

Oui, la traduction est partout, mais non, elle n’est pas partout la même. Le modèle, la matrice de toute traduction, celui et celle qui ne relâcherait les tensions de la traduction et ne la dissoudrait dans une plate indifférence et indistinction (en voie, déjà, vers une « traduction » par les machines), c’est justement ce que nous entendons le plus communément (et tra-ditionnellement) par traduction : la traduction inter-linguistique (celle qui, dans notre petit schéma improvisé, se trouve, justement, au milieu, sur la place de la traduction et comme lieu de la traduction, rayonnant comme une à la fois évidente et mystérieuse traduction de la traduction). Le phénomène général, universel de la traduction doit être envisagé dans la perspective de la traduction « proprement-dite », celle (d’)entre les langues, parce que c’est ici, sur cette ligne de partage infiniment thématisée de la traduction humaine, avec tous ses enjeux éthico-politiques, que toutes les tensions et toutes les chances du phénomène saturé (comme dirait Jean-Luc Marion) qu’est la traduction sont gardées et garanties.

On ne peut résister à la tentation de l’équivalence générale des êtres et des choses, des situations et des latitudes, que par l’attitude de traduction, que seule l’expérience de la traduction inter-linguistique peut rendre. C’est pour cela que la traduction est et devrait devenir école.

Les êtres et les choses ne s’équivalent que par l’équivoque de la traduction. Par la traduction, ils et elles ne s’équivalent pas, mais s’équivoquent. La traduction, cela veut dire « dire un mot pour un autre » – mais quelle polysémie, quelle intraductibilité-richesse de traduction, déjà, dans cette simple définition de dictionnaire !

La traduction est liquide, aquatique. Milieu à la fois interne, comme sang, et externe, comme océan planétaire et mer (mère) de tous les transports et commerces – voie, souvent ultime, de refuge et des réfugiés –, elle nous transforme, comme disait Édouard Glissant, en archipel, en nous révélant à nous-mêmes, en nous traduisant à notre propre intention, comme archipelogos.

Vue à travers la traduction, la perspective s’inverse, et le monde est une goutte d’eau tenant ensemble, réunies par une incessante traduction comme homéostasie, des îles de terre, de feu et de sang (mer interne). La traduction comme refuge de la terre.

Si la vérité (comme vertu) se situe au milieu – In medio stat virtus –, elle ne peut être qu’entre nous, en traduction.

 

 

Photo : MIRCEA STRUTEANU

 

 

Bogdan Ghiu, écrivain, essayiste, chroniqueur-médiologue et traducteur

 

 

 

 

 

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Conçue en tant que ferment éthique et esthétique, Levure est un espace d’initiatives et de pensées créatives, sans aides financières, sans prétentions hégémoniques, qui privilégie la qualité et l’originalité de l’Acte constructeur de Culture. Par ces temps de crise économique, et surtout de forte crise morale, quand la Paix, l’Education et la Culture sont mises à l’écart, puisqu’il n’est plus de mode de cultiver l’humanisme, Levure s’entête à chercher avec vous, la voie vers une passerelle secrète, vers un lieu paisible et propice à la méditation au-delà des barbarismes et des vulgarités quotidiens. Avec pour intention de demeurer dans la lignée de l’esprit universel des Lumières !

 

Magazine d’information et d’éducation, Levure apporte sur vos écrans d’ordinateur, 4 fois par an, des auteurs atypiques (entre 100 et 200 par numéro), des thèmes et des sujets moins usités, abordés ou exploités, des actants et des acteurs de toutes obédiences socioculturelles (littérature, arts plastiques, musique, philosophie, ethnologie, journalisme, psycholinguistique, etc. – qui en présentant des pays et des traditions, des horizons riches en différences et ressemblances, similitudes, nous enrichissent, tout en nous captivant. Par sa diversité thématique, et par le nombre impressionnant de protagonistes culturels, Levure nous et vous offre le choix entre plusieurs langues, sensibilités, goûts, besoins de lecture et d’informations.

 

« Dire d’autrui qu’il est mon semblable, est-ce dire qu’il me ressemble ? »

 

Dans la rubrique Languages, dont le titre est un mot anglais, vous trouverez les langues sources (maternelles), ainsi que les langues cibles (traductions) de nos collaborateurs, autres que le français, celui-ci étant considéré la langue de base de cette publication.

 

Levure littéraire n°14 contient de la poésie, des nouvelles, des extraits de romans, des pages de journaux, des essais littéraires, des notes de lecture, des contes traditionnels et philosophiques, des articles de psychanalyse, de la peinture, des dessins, des collages, de la sculpture, des performances théâtrales et de cinéma, de la musique (jazz, rock, pop, folk, etc.), des informations liées aux évènements culturels internationaux.

 

Avec l’aide de tous les participants, nous essayons de préserver et de stimuler l’échange humaniste.

 

Notre but : révéler de nouveaux auteurs, promouvoir le savoir et le succès des auteurs connus, inscrire des perspectives pour ceux qui en sont en rupture.

 

La culture nous aide à mieux maîtriser et à mieux équilibrer notre destin. Osons la partager avec les Autres – Auteurs, ces « étrangers », «voleurs d’âme», qui nous intriguent toujours un peu… Reconnaissons l’identité de l’Autre, avec ses différences, tout en respectant sa langue, ses traditions, son œuvre, et sa culture.

 

Participons au partage des idées novatrices et libératrices de nos cultures. Brisons les manœuvres de ceux qui orchestrent la chute finale de la culture et de la société en entretenant insidieusement sa dégradation pour des causes perfides autant que machiavéliques inavouables.

 

Cultivons l’amitié! Et l’amour-amitié ! Se nourrir de culture, c’est habiter en harmonie la maison de l’ETRE, voyager, migrer en frégates d’Artistes vers ces pays « terra incognita » où des Voies & Voix inattendues nous attendent, le cœur en offrande.

 

 

Levure littéraire a été créée particulièrement pour tous ces gens talentueux, demeurés dans l’anonymat national ou international, sans relations, et sans réelles possibilités d’accéder à la notoriété …

 

Notre magazine est devenu plurilingue justement pour ces pays dont les langues et cultures sont ignorées (oubli au profit de la loi du nabab offshore et de la pensée unique).

 

Sans faire de politique, nous luttons contre ces prédateurs culturels qui prêchent, bras croisés, bouche et poches pleines, (l’abolition) de la culture. Nous stigmatisons le manque de mécénat et la réduction des budgets culturels, et nous dénonçons la perversion des comportements langagiers, humains, esthétiques et éthiques de notre 21e siècle.

 

Protégeons l’art, tout en le pratiquant avec talent et confiance. Pratiquons l’art, tout en le défendant avec raffinement et intelligence. L’art nous a toujours aidés à résister, à évoluer dignement, à aimer le monde, et à croire en un monde meilleur. L’art ne tue personne, au contraire il élève l’homme. Ne le tuons pas, s’il vous plaît! N’en faisons pas l’enjeu de spéculations hasardeuses et stériles et ne le transformons pas en un vulgaire produit commercial. L’art business» international … n’est pas notre art, mais l’ANTI ART, « l’art » de détourner les artistes et leurs cultures de leurs chemins et destins! Nous refusons par l’art les lois immorales et suicidaires des « goldens boys » !

 

Etre contemporain ne signifie pas adopter pêle-mêle la crise de son temps avec ses flots et tourbillons, sans réflexion, sans conscience collective ni sélective à la fois. Il faut adhérer à son époque avec lucidité, vigilance et perspicacité, en se tenant à une bonne distance, avec un écart spatial et temporel, pour mieux délimiter les maux en gestation. Le contemporain ne substitue pas le présent au passé, il est à la recherche de ce que le présent renferme dans son futur à venir…sans en ignorer pour autant les fondations originelles.

 

Cette nouvelle édition de notre magazine restera fidèle à l’énergie positive qu’elle a affichée dès le début, vis-à-vis de la création inventive. Un contenu qualitatif, face à l’agressivité et à la vulgarité du monde politique actuel qui monopolise la vedette médiatique.

 

 

Rodica Draghincescu,
linguiste, fondatrice et directrice générale de Levure littéraire

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