Abdelmajid Benjelloun


 

(Maroc)

 

 

Le lent cerceau de la respiration

 

 

APHORISMES

 

 

-La lune est livrée ce soir au ruisseau. Pour je ne sais quelle immobilité intempérante.

-Regarder la lune, la pourvoir en regard humain frais, ou plutôt chaud.

-C’est au pied de l’horizon que le crépuscule s’endort, lorsque la torche du jour s’éteint.

-Lorsque les goélands se regroupent autour du ruisseau, il faut croire que le temps n’y est pas distribué également.

-Le vent a beaucoup de formes de peupliers dans son arc.

-Je n’aime pas les poètes discoboles de la parole.

-Le ciel vient mourir entre tes mains comme la dernière vague de la mer sur le sable.

-La chanson ou la musique, ne sont intéressantes pour moi que si j’emmêle autour de leur silhouette, toutes mes gesticulations de bonheur terrifié.

-J’aime ces tableaux de peinture où la beauté est arbitraire.

-Très souvent, je pense que le lever du jour est un lever du sens.

-Ce qui m’intéresse dans la lampe-tempête, ce n’est pas que sa lumière résiste à la tempête, mais qu’elle abrite plutôt une tempête de lumière.

-La tempête ne trouve pas sa quiétude dans le calme, mais dans l’agitation.

-Le poète a aussi la magie du verbe fou.

-La pierre qui nous tient en haleine, par son immobilité, peut parfaitement faire entretemps le tour de l’esprit.

-Le silence est la radio permanente de la pierre.

-Les courbures de la pierre ne sont que de vagues réminiscences de ses anciennes danses.

-Ce qui me fascine dans la pierre, ce sont les chiffres qui viennent après la virgule de son immobilité.

-Pour tout l’or du monde, la pierre ne se laisserait perturber par son sens, pourtant vertigineux, de pierre.

-L’ondulation de la respiration et celle de la mer: double emploi.

-Avec la respiration, l’homme vole, ne fût-ce qu’un peu. Mais qui s’en soucie vraiment?

-L’homme regarde passer la vie, en agitant les clochettes de sa respiration.

-La respiration, c’est comme un accordéon, qui produit une musique où qu’on le touche.

-Pour voyager, il me suffit de prendre la flûte du voyage.

-Le départ est un compartiment qu’on ne raccorde pas forcément bien au reste du train.

-On exorcise son incapacité  à  faire des livres, en en achetant beaucoup.

-Beaucoup d’erreurs chez ces certains hommes sont perçus par les autres comme des succès.

-Il faut se méfier des gens qui sont goulûment eux-mêmes, car ils ne peuvent rien absorber d’autre goulûment.

-Les gens superstitieux devraient peut-être faire brûler des échos dans le ciel.

-A la limite, je peux dire que Dieu a fait la joie et la peine, pour que nous les aimions toutes deux.

-Quel est cet homme, surtout croyant, qui ne fait des cachotteries avec lui-même dès lors qu’il est question de Dieu.

-N’y a-t-il pas Dieu dans ce miracle: la terre est immobile à bride abattue?

-En fin de compte on hait plus qu’on aime, avec ce medium qu’est le cœur.

-Avec la femme, qui ne désire un songe qui n’a jamais fonctionné?

-Avec la femme raturée de femme, je mordille la tendresse, ou je la fendille?

-La mort est ainsi faite que l’on apaise avec elle tous les plaisirs du futur. En une seule fois sans doute.

-Quelquefois, la vérité dévaste le monde.

-Quand on est envahi de vérité, on ne la connaît pas.

-Très souvent, la vérité ne triomphe que lorsqu’elle n’est pas annoncée.

-La liberté de l’homme ne s’exerce que dans la conjoncture du temps, et nullement dans sa structure.

-Le regard parfait, c’est celui que les choses portent sur nous.

-Le visible a ses mystères et l’invisible a le sien; et c’est peut-être ceux du visible qui sont les plus épais.

-Ce qui m’intéresse en priorité, ce n’est pas ce que cache la nuit, mais plutôt ce que cache le jour.

-L’oubli nous fait avaler combien d’années de travers?

-Dans le meilleur des cas, la mémoire ne deviendra qu’une foire très animée de l’oubli.

-Si le temps revient jamais sur ses pas, c’est uniquement pour les vérités gamines de la poésie.

-La minute est un moteur qui fait du 60 tours-seconde.

-Tout instant qui meurt, se transforme en silence. Rien ne se perd, rien ne se crée.

-Ce sont les météores que l’on oublie le plus vite.

-Nous existons à un millimètre de distance de l’éternité, qui est un silence inversé.

-Seuls comptent pour moi les êtres qui font preuve d’intempérance avec le ciel.

-Parce qu’il y a Dieu en fin de parcours comme récompense, l’homme respire d’arrache- pied sans le savoir pour rallier la mort.

-Sur la trace du silence, je mets des respirations, mes meilleurs limiers.

-Vous êtes vissés à l’éternité et votre incroyance n’y fera rien.

-La pendule de notre respiration est toujours à l’heure de Dieu.

-La moindre puce en sait plus long sur le silence que le plus savant des hommes.

-Par la respiration, j’accède à un silence édenté qui mord sur l’éternité.

-De tous les éléments du monde, seul le silence déborde le cosmos.

-Ce qui est fascinant dans la nature, c’est que la vie et la mort ont la même voix.

-Le chant intérieur de l’oiseau est encore plus beau que son chant extérieur.

-Adieu crié au départ emporté par le train et son bruit et non par la voyageuse auquel il était destiné.

-Elle est venue de tous les silences et de toutes les solitudes. Pour accompagner ma respiration.

-Cette jeune fille ne fait même pas l’apparence face à la réalité. Et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle je l’aime. Son sommeil est mon visage de paix.

-Le temps dans lequel nous ne nous sommes pas rencontrés, est celui d’un vent triste frappant un paysage fatigué.

-Une princesse au pays de Lesbos désespère sa danse solitaire comme si elle était sa seule ennemie dans le monde.

-Sur terre, ce pays est ravagé par la guerre civile, mais au dessus, au ciel, les oiseaux volent en paix.

-Dites-moi est-il paysage plus beau que le corps nu de la femme ?

-Obtenir le voyage/atteindre le voyage/parvenir au voyage de l’être, et ses intenses intempéries ! Une caresse profonde.

-Un voyage balisé par aucun départ: mon préféré !

-Obtenir le voyage lui-même, pas la barque du voyage.

-Pour le poète, l’esthète du départ est celui qui ne voyage pas, d’autant qu’à ses yeux trop de voyages ont le pied plat.

-La cause du voyage sur cette route déserte toute cabossée n’est pas entendue. Ou :…est rejetée. Ou :…est vaine. Ou :…est sourde ou inaudible.

-M’éloigner dans la lueur/palper la palpitation/…un goéland descend de l’aube/…lorsque je voyage je prends avec moi ma mer répartie en respirations haletantes.

-Le voyage fatidique de la pierre dans l’immobilité et le silence n’intéresse que peu de poètes.

-Nous nous rendons le voyage et moi à pied à l’abandon de la route et des villes et des campagnes et des cieux et des mers et des montagnes et des plaines. Sans hâte amoureuse de rien. Pour la douce ascèse de rien.

-Ah, le dur voyage de la vie sur une route qu’on ne connaît pas dans une très large mesure !

-Un voyage qui dépasse un autre voyage d’une seule et unique route.

-Le poète est celui qui met au pas le voyage.

-Cet homme dresse méthodiquement la mélancolie pour la journée comme on dresserait une tente dans le voyage !

-J’aime bien cette formule moi qui n’aime pas les voyages et qui ne prend jamais l’avion par peur panique: je rate un avion que je n’allais pas prendre ! Par plaisir.

-Le voyage au bout du voyage le plus accompli sans doute est celui que l’on effectue dans le mot.

-Marcher hors le pas du voyage, mon Dieu que j’aime çà ! En tout cas, je le préfère au fait de marcher sur le pas du voyage !

-Le voyage n’aurait de sens pour ce poète maniaque que s’il en comptait les pas !

-Je suis tellement collé à ce que je suis que le départ m’empêche de voyager. Mais j’aurais dû plutôt écrire : je suis tellement collé à ce que je suis que malgré le grand départ, je ne peux voyager.

-Seul celui qui reste, qui voit son départ ouvert à tous les voyages, voyage véritablement.

-Ou plutôt: seul celui qui reste, qui voit son voyage ouvert à tous les départs, voyage véritablement ?

-S’arrêter à l’avant- dernier pas dans le voyage. Soit un pas exacerbé. Ou : précipité. Ou non muni de voyage. Ou : un pas moins le voyage. Ou : un pas imprévu du voyage.

-Il est des voyages si entravés par un pas.

-Ce pas qui arrive le premier avant le voyage.

-Un pas qui va dans le sens contraire du voyage, m’intéresse et pas uniquement en poésie.

-Le voyage ne connaît pas tous ses voyages intérieurs.

-Il ne faut pas oublier qu’à l’intérieur d’un seul et unique pas, il y a une multitude de voyages.

-Le voyage écoute le pas, la voix de son maître. Le voyage écoute son pas intérieur, la voix de son maître.

-Pur voyage entre deux pas. Pur pas entre deux voyages.

-Pur voyage entre deux pas : le GRAND ART !

-Un pas négatif dans le voyage. Un pas désagréable dans le voyage. Un pas anodin dans le voyage. Un pas nul dans le voyage. Un pas inaudible dans le voyage. Un pas de plus un pas de moins dans le voyage. Un pas important ne fait rien dans le voyage. Un pas important inactif dans le voyage.

-Il est des pas qui désarçonnent tout un voyage. Il est des pas qui désarçonnent le voyage de l’intérieur. Un pas menteur dans le voyage.

-Un pas qui ment au voyage, à son voyage.

-Un pas meurt à l’intérieur même du voyage.

-Un pas ment au voyage/un pas ment au voyage si proche/un pas ment au voyage immédiat/un pas ment à l’intérieur même de son voyage.

-Un pas stigmate du voyage.

-Parfois il est difficile de départager un pas et un voyage.

-Partager le départ avec le voyage/partager le pas avec le voyage.

-Nous sommes tous sans arrêt en cours de voyage vers l’infini, via la mort.

-Dieu que cette barque vide indolente en mer est splendide !

-Rûmi a écrit des choses sublimes sur la nécessité pour le peintre d’être génial, s’il voulait représenter des portraits, bien en couleurs, de personnes laides. Bref, il s’agit là d’une laideur bien photogénique !

-Ce peintre aime bien imaginer des échos en guerre dans le ciel, en pleines couleurs.

-Un peintre est aux prises avec l’aube depuis des années.

-Une couleur qui n’existe pas s’éloigne de l’aube.

-Ces beaux malaises de la couleur dans la peinture contemporaine.

-Ces esclandres de beauté dans la peinture moderne.

-J’aime les couleurs rebelles dans la peinture contemporaine.

-La couleur ou la coloration de l’âme ? Que choisissez-vous ?

-Quelle belle perversion des couleurs dans la peinture moderne !

-Cette couleur rose incertaine dans le ciel à l’aube : une nécessité du matin.

-Le beau charabia des couleurs dans la peinture moderne.

-Elle ne l’aime qu’en partant. C’est toujours cela gagné sur les médiocrités de la vie.

-Un ruisseau de douceur relie la vie et la mort.

-Seuls les amoureux sont capables du style baroque dont voici un exemple : viens à mes larmes !

-Monsieur Jules Pensarien, 50 ans, aime trop être engagé dans la triste symphonie de l’être !

-Si l’art nous guérit de la vie une fois, Dieu, nous en guérit une infinité de fois.

-Toute ma vie, et en tout cas depuis le début de l’adolescence, j’ai souffert de l’insomnie. En fait, je ne faisais de temps en temps que visiter le sommeil.

-Ah, ces épaules affaissées supportant en plus tout le poids de la vie !

-Accessoirement, la vie, dites-vous !

-Ah, ces yeux par quoi je vois les cécités du monde !

-Face à lui, la mort fait les cent pas.

-Je suis sûr que ce prunier de mon jardin pas loin de donner des fruits accomplis, me bénit lorsque je l’arrose.

-La vie entre les gens, même les plus proches : beaucoup de substances parallèles, qui ne se rencontrent pas !

-A ma mort, je ne me réciterais pas tel vers que j’aurais chéri ma vie entière, mais j’entreverrai plutôt ce pan de mur sur lequel le soleil s’attarde en fin de journée, ou encore ce ruisseau qui coule paisiblement sur le pré. Mais quel Lancinant départ vers le calme !

-L’on ne meurt jamais que sur les bas côtés de sa vie.

-Nous faut-il être astronome ou au contraire astrologue pour percer les cieux que nos mains agitent. Ou :…créent. Ou :…manient.

-Je connaîtrais un poète qui n’est spirite qu’avec les pierres.

-De nombreuses lumières se cachent de nos sinistres obscurités humaines.

-L’homme ? Il est porteur sain de la vie !

-Dans la vie, combien de faux- semblants, mais combien aussi de faux- semblables !

-La vie ? Toujours un rêve désarçonné !

-Que m’importe la fable de la vie, puisque je connais Dieu ?

-Que m’importe le cauchemar de la vie, puisque je connais Dieu ?

-Ma vie durant, j’ai pu certainement me tromper d’idées ou sur les idées, mais jamais sur la musique et le chant.

-La vie peut mentir, mais pas la vérité.

-Ah, cette beauté qui se tracasse avec la vie ! Et cette substance qui suffoque dans la vie !

-Pour avoir accès à lui-même, il lui faut le mot de passe, mais il l’ignore !

-La soudaine mathématique des sentiments, la saine mathématique des émotions. On en trouve tant dans l’amour !

-Ah, ces gens qui économisent dans leur vie de tous les jours, l’infini !

-Sa vie n’est pas tranquille, mais lui il l’est. L’inverse aussi est possible.

-Je me porte moi- même, afin d’alléger le monde de moi- même.

-La misère de l’homme est maniable, transformable par les hommes, au gré de leurs tempéraments.

-Ma vie durant la femme aura été assurément pour moi représentative du Paradis.

 

 

 

 

 

 

 

 

______________________________________

Né à Fes, le 17 noviembre 1944.

Études universitaires à Genève, Suisse.

Professeur à l’Université Mohammed V (Rabat).

Spécialisé dans les relations hispano- marocaines, et particulièrement dans le colonialisme espagnol et le mouvement nacionaliste marocain dans l’ex Maroc espagnol.

Président du Centre marocain de PEN INTERNATIONAL-Londres.
Est peintre.

 

Auteur d’une quarantaine de livres (histoire, romans, nouvelles, poésie, aphorismes, et particulièrement:  

 Etres et choses, le même silence. Paris. Editions Saint-Germain-des prés, 1976.

 Mama, Paris, Editions du Rocher, (collection Anatolia), 2002.

 L’éternité ne penche que du côté de l’amour, Bordeaux, Editions William Blake and Co, 2004.

 Rûmi ou une saveur à sauver du savoir, Bordeaux, W. Blake and Co, 2009.

 Aphorismes amoureux, New York, Editions Rivarticollection, 2009.

 

Adresse postale:

Km. 6,600, Avenue Mohammed VI, anciennement Imam Malik ;

56 Rue Sahel, Lotissement Balafrej, Bellevue 2, Souissi-Youssoufia, 10.170 Rabat, Maroc.

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